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Numéro
psychologie clinique
Numéro 48, 2019
Variations de l’humeur – l’affect dans la clinique contemporaine
Page(s) 146 - 157
Section Varia
DOI https://doi.org/10.1051/psyc/201948146
Publié en ligne 20 décembre 2019

© Association Psychologie Clinique 2019

Jacques Lacan mentionne un certain nombre de fois Jean Paulhan, écrivain et essayiste, particulièrement son livre Les fleurs de Tarbes ou La terreur dans les lettres (1941/1990). Pendant une dizaine d’années, Lacan l’évoque dans ses cours. D’abord, dans son séminaire sur l’Identification (1961–1962), quand il mentionne la préface faite par Paulhan, à la Justine, de Sade, tout de suite après la guerre. Lacan croit lire entre les lignes de Paulhan une allusion à Sade et insiste pour que ses auditeurs le lisent. Sade aurait été un terroriste, nous le savons aujourd’hui, le premier grand terroriste, en tout cas le premier après Torquemada, grand chef de l’Inquisition espagnole. Dans son séminaire sur les Problèmes cruciaux pour la psychanalyse (1964–1965), Lacan revient à Paulhan, qu’il considère comme son précurseur au sujet de la proximité entre littérature et psychanalyse. Il revient à lui une dernière fois au cours de son séminaire XX (1972–1973), quand Paulhan apparaît comme celui qui l’encouragea à élargir son intérêt envers les cas particuliers du signifiant. Ce sont dix ans pendant lesquels Paulhan brille dans l’horizon de Lacan. Qui a été cet auteur souvent ignoré ? À partir de 1925, alors âgé d’une quarantaine d’années, Paulhan a été directeur de La Nouvelle Revue Française, importante publication qui marqua la vie intellectuelle et littéraire du pays. Paulhan était alors proche des dadaïstes. Lors de l’invasion nazie, en 1940, Paulhan a été un des rares intellectuels à participer de la Résistance. La terreur armée fut leur principale arme dans leur combat contre la terreur répandue par la croix gammée. Il est remarquable qu’après la guerre, quand les écrivains communistes commencèrent à terroriser les écrivains collaborationnistes, proches des nazis, Paulhan prît leur défense.

La première édition des Fleurs de Tarbes date de 1936. Les nazis étaient au pouvoir depuis trois ans. Paulhan prévoyait-il la forme de défense à adopter ? Adoptait-il lui-même la forme de résistance de quelques allemands ? Son livre a connu une deuxième édition en 1941, peu après l’invasion allemande. Il existe un jardin à Tarbes, près de Toulouse, similaire à d’autres milliers de jardins en France, à une exception près. Ceux qui se présentent au jardin à Tarbes se voient interdits d’y entrer avec des fleurs. Le sous-titre du livre dit La terreur dans les lettres. Certains de ceux qui l’interprètent prétendent que Paulhan dénonce la terreur exercée par la rhétorique. Chaque chapitre de son livre porte un titre qui désigne la terreur : « Les mots font peur », « La Terreur se rend utile », « La Terreur n’est pas sans vraisemblance », « La Terreur se montre véridique », « D’une Terreur accomplie », « La Rhétorique, ou la Terreur parfaite », c’est-à-dire, Lacan, parfait terroriste, ou encore, avec Paulhan, « La Terreur ou la condition de la critique », ce qui devrait nous faire envisager la psychanalyse comme exercice permanent de la terreur. Va-t-on mettre les psychanalystes en prison ? Ou les classer comme des malades mentaux ? Ou vont-ils abandonner la terreur ? Enfin, en tout cas, si on ne les emprisonne pas, c’est qu’ils ont montré patte blanche, tout en se revendiquant marginaux. Nous connaissons, depuis Karl Marx ou Bertolt Brecht ce qui ça donne, cette institutionnalisation de la marginalité. La violence de l’interprétation, depuis longtemps ne se restreint pas à elle. Piera Aulagnier était un précurseur.

Des événements récents dans l’histoire mondiale, depuis les attaques aux tours jumelles aux États-Unis jusqu’aux meurtres indiscriminés en Europe, ont mis au premier plan le terrorisme. Ces événements nous horrifient et nous peinent au plus haut point. Nombreux ont été ceux qui ont essayé de les expliquer, y compris des psychanalystes. Actuellement, en France, le terme de radicalisation semble avoir acquis grande importance et essaye de circonscrire ce qui se passe parmi les jeunes d’origine maghrébine dans les banlieues des grandes villes, oubliant, semble-t-il, d’autres radicalisations : celle des marchés de capitaux ou celle de la sophistication des armes de destruction ciblée dont se servent les armées des centres mondiaux de pouvoir.

Une somme sur les origines du terrorisme les situe en Russie tsariste où pendant des décennies des groupes et des générations se sont fixé un seul but : le meurtre du Tzar, dussent les terroristes payer de leur propre vie pour chaque vie détruite dans le chemin vers ce but, ce qui a été en effet le cas. Cette étude est claire : le terrorisme prend source là où d’autres terreurs et d’autres terrorismes semblent voués à l’impunité pour l’éternité (Venturi, 1952). Une consultation au Psychoanalytic Electronic Publishing (PEP) montre que depuis toujours les psychanalystes se sont préoccupés de la terreur et du terrorisme, sur un large éventail de ces termes, dans toutes leurs déclinaisons. Parmi une centaine d’articles portant « terreur » ou « terrorisme » dans leurs titres, il apparaît que des psychanalystes ont abordé la terreur nazie et ses conséquences individuelles et sociales. Ils n’ont pas traité du terrorisme perpétré par ceux qui luttaient contre le nazisme ni du terrorisme utilisé par les combattants juifs qui luttaient pour la création en Palestine d’une terre d’Israël, vus les uns et les autres comme des combats légitimes. Les psychanalystes ont encore étudié la terreur des peuples vietnamiens soumis aux bombardements nord-américains, considérés, eux, comme terroristes. Ils ont étudié en particulier la terreur des enfants exilés en pays neutres scandinaves, en Grande-Bretagne et même aux États- Unis. Leurs études disposaient d’illustres prédécesseurs : Anna Freud et Dorothy Burlingham son amie, avaient déjà publié War and children [La Guerre et les enfants] (1943), important rapport psychanalytique établi sous commande du gouvernement nord-américain au sujet des mesures de protection infanto-juvénile face aux bombardements des nazis; Anna Freud a aussi traité de la terreur des enfants sauvés des camps de concentration. Donald Winnicott, pour sa part, écrivit sur « Children in the war » et sur « Children hostels in war and peace » (1948). Comme si aujourd’hui des psychanalystes étudiaient et entendaient les enfants des campements d’immigrés et même les jeunes des banlieues, vivant dans un état de guerre civile permanente médiatique et parfois réelle, pour déceler leur terreur et leurs traumatismes. Les auteurs de langue anglaise consacrent une grande partie de leurs travaux à la terreur des populations atteintes par le terrorisme : la terreur des populations d’origine africaine en sol américain, du nord comme du sud, aux États-Unis comme au Brésil, avec d’inimaginables conséquences trans-générationnelles impliquant des façons d’être et de faire, terreur externe et interne (Yellin & Epstein, 2013); un article en particulier - déjà - souligne le fait que les terroristes ont souvent été terrorisés, eux ou leurs proches (Terr, 1989). C’est un mouvement d’identification à l’agresseur que les psychanalystes connaissent de longue date. Ils ont aussi étudié la terreur des naufragés vietnamiens fuyant le terrorisme des bombardements nord-américains, dits à l’époque les boatpeople, précurseurs des naufragés actuels de la Méditerranée;la terreur des hutus et des tutsis en Afrique lors de ces interminables guerres qui assolent leur continent et qui rappellent les anciens pogroms contre les juifs en Europe; au terrorisme dont la cible est la population afro-descendante, s’ajoutent d’autres, généralisés - la banalisation des violences policières, l’impunité des meurtres commis, les prisons surpeuplées, les attaques répétées contre écoles, universités, temples, mosquées, synagogues, supermarchés, boîtes de nuit, cabarets, colonies de vacances, fêtes populaires, syndicats et organisations de travailleurs, crises économiques et bulles spéculatives, ébranlement de situations sociales durement acquises et qui paraissaient stables (Soldz, 2011), figures multiples de la terreur qui ne cesse de se déplier, vague déferlante. En sachant que plusieurs générations sont nécessaires et une perlaboration conséquente pour qu’un trauma ne commence à se dissoudre, il est pertinent de se demander combien de générations faudrait-il avant que ne commence à se calmer le violent traumatisme lié à la transplantation forcée et au génocide des populations d’origine africaine maintenue esclave jusqu’à la fin du XIXe au Brésil, par exemple, ou aux transplantation des populations arabes en France encore au XXe siècle suite à des violentes guerres coloniales ? La violence quotidienne dans laquelle nous baignons résulterait de ces traumatismes et de cette terreur, ainsi que des façons d’être esclavagistes, persistantes, arrogantes, méprisantes, des élites américaines et européennes en général, qu elles mènent ou non de guerres très loin de leurs pays pour des raisons assez obscures et difficilement expliquées sans cynisme ou hypocrisie.

Ajoutons à cette liste encore la terreur des femmes et des enfants - en France, une femme est assassinée chaque trois jours; en Europe, en 2015, plus de deux cent mille crimes sexuels ont été dénoncés, parmi lesquels 90% des victimes étaient des femmes et 99% des accusés étaient des hommes. Au Brésil, un demi-milliard de viols sont commis chaque année (un viol chaque onze minutes), dix viols collectifs par jour, 70% des victimes étant des enfants ou des adolescentes (Soares, 2017). Mukwege parle ici de terrorisme sexuel. Les chiffres s’empilent : au Brésil, cinquante- neuf mille meurtres en 2015, soixante et un mille l’année suivante. Jair Messias, président élu par une minorité de brésiliens, revendique le droit aux policiers et militaires de tuer impunément. À quels chiffres arriverons-nous dans un pays désormais voué à la haine ? Entre 2008 et 2017, aux États-Unis, 71% des actes de terreur ont été le fait d’individus ou groupes se réclamant de la supériorité blanche, alors que 26% revenaient à ceux se réclamant de l’Islam; entre 2013 et 2017, le nombre de morts par actes de terreur a été multiplié par quatre; en 2017, soixante meurtres terroristes ont été animés par des idéologies anti-sémitiques, anti-islamistes, racistes; l’extrême gauche environnementaliste en a commis onze et les extrémistes islamistes sept (NYT, 3.11.2018). Mais le tapage frappe préférentiellement la terreur islamiste, alors que la plus dangereuse est blanche et froide, tout autre.

Ces considérations faites, quelle est la spécificité d’un acte terroriste commis aux États-Unis ou en Europe ? Quelle radicalisation autre existe que celle des violences de cette généralisation de la terreur (Kahn, 2006) ? Rares sont les psychanalystes ou les théoriciens qui écrivent à ce sujet. Laplanche (1987) a écrit sur la généralisation de la séduction, liée à la généralisation du trauma, bien qu’il ne soit pas difficile de lier la séduction à la terreur. Plus que de nous interroger sur ce que les psychanalystes développent pour comprendre ces situations, il importe de réfléchir aux conséquences pour la pensée en général et pour la psychanalyse en particulier de la négligence systématique de cet état général de choses quand les thèmes traités en sont pourtant proches. En fait, quel est l’Autre auquel nous nous référons autant sinon, au fond, les marchés et les capitaux, c’est-à-dire, la terreur ? Où sont forclusion ou identification projective sinon là dans l’aveuglement face à la violence extrême du capital, l’autre, la marchandise, l’objet « a », vainqueur suprême de toutes les guerres ? Comment articuler les thèses sur le « meurtre du père » aux réalités criantes du meurtre des femmes et des enfants ? Dans « L’enfant mal accueilli et sa pulsion de mort » (1929), Ferenczi propose des outils qui permettent de saisir ce qui se joue dans le meurtre d’enfants et, par déduction, dans celui des femmes. Malgré la doxa française de la lecture de Totem et tabou, qui insiste sur le seul « meurtre du père », le texte se réfère abondamment à la mère : « l’hérédité maternelle est plus ancienne que l’hérédité paternelle », « l’identité entre un homme et son totem serait vraiment fondée par la croyance de la mère », « le totémisme est-il une création de l’esprit non pas masculin mais féminin », « complexe paternel » remplace dans le texte « complexe parental ». Ce que montre la réalité ne se restreint pas à l’enfant mal accueilli et sa pulsion de mort; les mal accueillis forment une vague grandissante et leur mort est orchestrée. Sans les prendre en considération, les psychanalystes auront gagné les batailles du signifiant et du mathème, du symbolique et de l’imaginaire, mais auront perdu la guerre du réel et des réalités, qui ne cessent de s’imposer.

La marchandise ne cesse de séduire. Cette séduction et sa terreur ne cessent de s’élargir, prolifération des obscurs objets du désir, terrifiant autant que désiré, obscurité qui s’épaissit. Les auteurs de langue anglaise offrent des exemples de la terreur provoquée par la psychanalyse elle-même et par la cure qu elle propose (Sprince, 1971; Holloway, 2013); de la terreur suscitée par le désir lui-même chez le sujet désirant (Pearlman, 2005); mais aussi de la terreur éprouvée par certains enfants en permanence (Ornstein, 2012). La terreur engendre un état de clivage où l’autre apparaît toujours comme ennemi et aussi fréquemment l’Autre (Joannidis, 2013). Cette situation eut des conséquences pour la psychanalyse elle-même, quand les psychanalystes ont cru que leurs ennemis se multipliaient, s’aveuglant face aux ennemis réels. J’ai écrit au sujet de l’isomorphisme entre la théorie kleinienne et la radicalisation de la terreur là où vécut Melanie Klein, depuis la Première Guerre mondiale jusqu’aux bombardements de Londres; de l’acclimatation de cette théorie en Amérique du Sud, où d’autres généralisations et radicalisations se présentaient (Prado de Oliveira, 1981). Ont-elles disparu aujourd’hui ou sommes-nous habitués ? Une des conséquences de la terreur, la schize spéculaire, semble s’installer et se multiplier parmi les psychanalystes qui ignorent leur histoire particulière, alors que se réduit notre capacité de nous engager contre la terreur où nous plongeons.

Entre 1925 et 1930, des psychanalystes en Autriche, en Allemagne et en Angleterre ont multiplié les centres d’accueil des populations démunies, souvent gratuits, en puisant dans leurs fortunes personnelles ou dans celles d’amis, tout en gardant une intense activité militante par ailleurs. Tous militaient dans l’entourage de Freud : Paul Federn, son bras droit depuis l’éviction de Rank, au Parti social-démocrate, tenu pour dangereux entre les deux guerres mondiales; Ernst Federn, son fils, avec les trotskystes, ses tantes paternelles, sœurs de son père, avec les rouges de Vienne et même dans la guerre d’Espagne. Freud défendait Federn, militant social-démocrate, de s’en prendre à Wilhelm Reich, militant communiste, car il créait des cours de psychanalyse à l’intention des ouvriers rouges. Où en sommes-nous aujourd’hui ? Les psychanalystes confient leur travail à l’État, avec les risques afférents, qui se résument : « la langue des gestionnaires met en exil la langue de l’humain » (Epstein, 2016).

Ainsi, le terrorisme aujourd’hui en territoire Européen ou Nord-américain, malgré son caractère spectaculaire, ne semble pas plus violent que d’autres, connus et ignorés, résumés pourtant comme un résultat : « le terrorisme, un narcissisme sinistré » (Epstein, 2016). Au contraire, notre capacité de réfléchir y compris de manière psychanalytique, semble s’appauvrir, notre aliénation s’élargir, à la mesure que notre langue de bois s’élargit. Nous ne nous intéressons pas à la terreur dont souffrent nos terroristes d’aujourd’hui, au déluge des bombardements de leurs peuples et villes, déluges eux aussi radicalisés avec les frappes ciblées. Quelle est l’incidence sur nos capacités analytiques de la généralisation de la terreur et son corrélat, l’extension de la misère et de l’instabilité ? Seuls notre ignorance et notre aveuglement nous permettent de croire que les riches ne sont plus chaque fois plus riches et les pauvres chaque fois plus pauvres. Seules de fortes menaces ont pu amener les psychanalystes brésiliens à remarquer l’abjection des inégalités sociales dans leur pays. Sauf exception, longtemps les psychanalystes se sont intéressés à l’amour de façon peu considérée. L’heure actuelle, la terreur qui revient au pouvoir un peu partout, leur impose maintenant de s’intéresser à la haine. Freud affirmait que la psychanalyse est une cure d’amour. Il affirmait aussi que la haine précède l’amour. La question est - que se passe-t-il avec la haine pour les psychanalystes ? Car la psychanalyse est aussi une cure de haine. Winnicott certes écrivit, entre 1947 et 1949, un article célèbre sur La haine dans le contre-transfert. Est-il souvent pris en considération2 ?

En France, la terreur a une histoire séculaire. Le mot de terreur semble faire irruption dans la vie politique et culturelle à l’occasion de la Révolution de 1789. Certains considèrent que la Révolution elle-même était déjà terroriste par sa nature. D’autres pensent que la terreur commence avec l’instauration des tribunaux révolutionnaires en mars 1793. Tous se mettent d’accord pour dater la fin de la terreur du 28 juillet 1794, jour de la mise à mort de Robespierre, proclamé ainsi roi-la-terreur, la ter- reur-seul-homme, incarnation de la terreur. Que les historiens se trompent. Elias Canetti, auteur de Masse et Puissance, affirme que le jour viendra où Attila, roi de Huns, apparaîtra comme un enfant de chœur et d’autres après lui comme de minables apprentis sorciers. La terreur et le terrorisme ne sont pas le seul fait de ceux qui en sont accusés.

Bertolt Brecht, dans l’Opéra de quat’sous, pose une question intéressante : « Quel crime commet un voleur de banque comparé aux crimes commis par ceux qui ont créé la banque ? » (Troisième acte, scène 9). « Je cherche un criminel et je trouve le chef de la police » (deuxième acte, scène 6). Quel crime a commis celui qui tua son père comparé aux crimes perpétrés par le père ? Laïos, père d’Œdipe, le traître violeur. En désignant Œdipe figure centrale de l’humanité, Freud ignore son père. Walter Benjamin (1921/2012) divise l’histoire en deux périodes : la première, antérieure à l’invention de Dieu, quand règne la violence; la seconde, postérieure, quand Dieu seul l’exerce. Les terroristes auraient été, pour Benjamin, les survivants de l’époque héroïque première et, Dieu, terroriste suprême des nouveaux temps. En effet, dans la littérature psychanalytique, la religion possède une dimension terrifiante, la purification elle-même vient de la terreur. La catharsis, à la source de la psychanalyse, est effet de terreur.

Cependant, avant Brecht et Benjamin, dans la Russie tsariste du XIXe, Fiodor Dos- toiévski, accusé de terrorisme, envoyé en prison, est condamné à en mourir. Ses complices revendiquaient la terreur et se disposaient à payer de leur vie celles dont la fin ils étaient à l’origine. Terroristes et populistes d’ailleurs coexistent. Les populistes sont ceux qui s’installent auprès du peuple pour améliorer son niveau culturel, ne croyant pas à la terreur comme arme efficace de lutte pour combattre la terreur d’État. Populistes et terroristes étaient les premiers révolutionnaires associés dans un commun idéal de rédemption du peuple.

Albert Camus, prix Nobel de littérature, étudia cette situation dans une pièce de théâtre où les terroristes sont Les Justes. Et, en effet, des psychanalystes ayant étudié la terreur l’ont lié à l’espoir d’une plus grande justice, comme en religion. Terreur, justice et religion visent la paix des justes et des braves.

Les militants islamistes qui récemment ont frappé aux États-Unis et assassiné en Europe entendaient venger les crimes commis en leurs pays par ceux qui les bombardaient. Ces militants bandits ont tous payé de leurs propres vies, en quête de leur punition. En témoignent le nombre réduit de leurs victimes par rapport à ce qu’il aurait pu être et la rapidité de la mort qu’ils se sont procurés. Ils reproduisaient à leur insu la position des militants russes, comme si l’assassinat engendrait une telle culpabilité que seule l’expiation venait soulager.

Au cours de l’époque héroïque, un héro a tué un père abusif, un autre a cru rendre justice à travers le meurtre de sa mère, un troisième a rendu glorieux le père. Néanmoins, les dieux ont pardonné Œdipe et Oreste, alors que la terreur monothéiste naissante torturait et tuait le fils de Dieu, Jésus. C’était le même Dieu qui avait exigé d’Abraham le sacrifice de son fils. Ce patriarche à l’origine de la religion juive est évité par Freud.

Winnicott (1956/1975) a été peut-être le premier psychanalyste à affirmer que la tendance antisociale est porteuse d’espoir. Il reprenait ainsi l’analyse faite par Benjamin. Plus tard, Giorgio Agamben, studieux de ce dernier, en affirme autant3. Dans le droit archaïque de Rome, sacer qualifiait un homme que chacun pouvait tuer en toute impunité, mais que ne pouvait pas être offert en sacrifice lors d’un rituel religieux et dans des temples sacrés, tout comme des insectes d’ailleurs. Sacer n’avait pas tout à fait le même sens de sacré qu’il acquiert après l’avènement du christianisme. Sacer étaient les exilés, les bannis, les déportés, ceux qui perdaient tout droit civique et de ce fait tout droit tout court. Dans ce sens, étaient sacer ceux que Lacan considère des héros, ceux que pouvaient être trahis impunément (1960/1986). Ce héros, ce sacer, a été mis dans des camps de concentration, bombardé à Hiroshima, au Vietnam, en Irak, en Afghanistan et ailleurs, torturé à Guantanamo et Abu Ghraib, partout où l’on torture. L’impunité des crimes engendre leur multiplication. Agambem a lu assidûment Primo Levi (1947/1958), qui distingue parmi les juifs les musulmanner, ceux pour qui aucun espoir n’existait et dont l’élimination était imminente. Le rapprochement entre juifs et musulmans dans ces circonstances est signifiant. Ceux que la presse et les États indiquent comme terroristes aujourd’hui, combattants de leurs causes, dans leur réalité ou dans leurs rêves, échappèrent aux meurtres de masse commis par les pouvoirs souverains, comme les considère Agambem. Il ne leur restait que leurs vies nues. À part la permanente terreur de certains États, la terreur aujourd’hui est une nouvelle modalité de la guerre. « La forme qu’a prise aujourd’hui la guerre civile dans l’histoire mondiale est le terrorisme [...] quand la vie comme telle devient l’enjeu de la politique4. » Le terrorisme international à l’ombre de la globalisation politique et économique, pouvoirs souverains contre vies nues.

Historiquement, le mot de terrorisme a été réservé à des individus ou à des petits groupes, contrairement à la violence exercée par l’État, même si les meurtres et les séquelles collatérales n’ont pas de commune mesure. Terroriste est la vie nue par sa seule existence. Considérer comme populiste la raison que se sonne l’État à ses forfaitures revient à se voiler les yeux face à leur caractère fasciste.

Sans se restreindre, la psychanalyse considère que la terreur apparaît dans des situations de symétrie spéculaire, donc imaginaire, où les accusations sont mutuelles et aucune justice ne peut se faire, d’où disparaît la notion même de justice, réservée maintenant au seul au-delà et à Dieu. Leur justice est d’autant plus imaginaire. Il y a un radicalisme de la religion et une radicalisation dans le choix d’une solution religieuse, d’autant plus violente qu’elle recouvre la violence des États et leurs armés, des marchés et leurs logiques, bien réels. Radicalismes et radicalisations tendent à disparaître là où la puissance de la marchandise est freinée par l’organisation sociale, même si des crises de terreur sont toujours possibles, dont celle d’Anders Breivik en Norvège, en 2011, en est un exemple. Breivik a été un précurseur de l’homme de droite qui revient au pouvoir, en faisant aux siens un appel déguisé au populisme de droite, c’est-à-dire au fascisme, car souvent empreint de la haine des peuples, contrairement au populisme ancien, qui en appelait aux rêves et aspirations communes. Confondre les deux populismes revient à ne pas distinguer la nostalgie maladive du passé et l’espoir décidé d’un avenir.

Jair Messias, au Brésil, arrive au pouvoir porté par des mots de haine, suivant en cela l’exemple de son idole du nord. Aucun des deux n’a aucune visée de reconstruction. Messias au pouvoir, rêve de recréer sur terre le royaume perdu du Capital et de la marchandise. Enfin un pays petit « a ».

La guerre, le conflit, la haine sont premiers, d’Héraclite à Freud, nous l’entendons.

Radicalisation de la terreur

Dans son livre Living with terror, working with trauma (Vivre avec la terreur, travailler avec le traumatisme) (2006), Khan, psychanalyste, pose la question suivante : « Qu’est-ce que le terrorisme ? » En réponse, il analyse ses conséquences : la désintégration des corps, des groupes sociaux, des pensées, des émotions et l’installation de l’horreur. Curieusement, l’auteur établit un lien entre la terreur et la futilité. Selon lui, elle résiderait dans le fait que les terroristes n’atteignent jamais leurs objectifs. Les terroristes, combattants de leurs guerres, attaquants les pays développés, n’ont jamais détruit les intentions belliqueuses de ceux qui les attaquaient. En effet, ni les nord-américains, ni les français, ni les russes n’ont jamais vaincu les guerres en Afghanistan, ni l’invasion de l’Irak n’apporta la paix ou la prospérité promises à la région, de telle manière que la question est encore légitime et insiste toujours de savoir si l’objectif de la guerre serait autre que de se perpétuer.

John Maynard Keynes, célèbre économiste qui a formulé les conditions de résolution de la crise de 1929, considérait qu’il fallait au capitalisme des industries qui ne créent rien ou qui génèrent la destruction et qu elles seules permettraient la résolution d’autres crises. Ces industries étaient pour lui celles liées à la guerre, à la conquête spatiale et aussi - oh, surprise - celles liées à la mode, dans toute leurs déclinaisons : les vêtements, les cosmétiques, l’architecture, les beaux-arts... Ainsi, voit-on souvent à l’écran les bals des dignitaires nazis ou les réceptions des dictateurs au Sud Vietnam du temps de la guerre. La terreur et la guerre sont inutiles et futiles, mais aussi la futilité engendre son propre terrorisme.

Pour mieux le saisir, revenons à Roland Barthes (1973/2014), qui n’a pas restreint son intérêt à la mode vestimentaire. La publicité devient propagande et nous bombarde. Le système terroriste de la mode est si envahissant, s’infiltrant dans chaque seconde de nos existences, que nous ne pouvons pas exister en dehors. Anachorètes et ascétiques, il est douteux que nous lui échapperions.

Nous pouvons maintenant revenir sur nos pas et interroger la spécificité de la terreur qui a frappé les Tours Jumelles et les villes d’Europe, suscitant l’étonnement et l’horreur, les mêmes que ceux dont souffrent les peuples d’origine réelle ou imaginaire des terroristes combattants. À grand bruit, le pouvoir souverain semble s’étonner et pointe ce qu’ose la vie nue, selon les termes d’Agambem, la vie nue des sacer et des musulmanner. Le grand bruit sert à étourdir, à cacher leurs propres crimes et à développer les outils de contrôle et domination qui seront appliqués aux populations elles-mêmes de l’Etat souverain bruyant, dans leurs métropoles. Le grand bruit pour frapper une poignée de combattants terroristes sert à faire oublier que les meurtres contre les femmes, par exemple, le féminicide reçoit bien moins d’attentions que la répression des militants combattants terroristes. Mesurons donc et comparons le nombre de victimes, sans nous soucier du spectacle. Le docte site Wikipédia liste les attaques terroristes islamistes5 ou le terrorisme en France6. Par ailleurs, la guerre en Irak a fait plus d’un million de morts. Mais le site ne semble jamais rapprocher ces chiffres entre eux. Est-ce qu’une vie humaine chrétienne vaut plus qu’une vie nue islamiste ? Ou palestinienne ? Est-ce que les bombardements de la coalition en Irak étaient également du terrorisme ? De la terreur ? Leurs variantes ?

Comment peut le psychanalyste travailler avec la futilité et dans les constellations issues des conflits entre colonisateurs et colonisés ? S’il ne les interroge pas, il intègre le système de la mode et devient outil de terreur et de futilité. La terreur psychanalytique se mesure à la dissémination du jargon, comme toute terreur. La radicalisation alors ne désigne plus sa généralisation, sa dénonciation sert elle aussi à attaquer la vie nue. À quoi sert-il de pointer les pauvres hères du terrorisme quand la terreur revient au pouvoir en s’accaparant le mot de populiste qui désignait autrefois ceux qui se révoltaient contre les pouvoirs ? « Populiste de droite », vient-on à dire pour ne pas nommer le fascisme. Il est au pouvoir au Brésil et voue un culte illimité à la haine. La vie nue des indiens, des noirs et des LGBT’s est exposée comme seule ennemie. Le pouvoir souverain s’inscrit dans la main qui se revendique revolver, signe de ralliement au Messias. A-t-on pensé que le Brésil gardait tant de haine inscrite dans ses forêts et ses plages, dans sa nonchalance souriante ? Pourtant, son histoire raconte deux génocides s’étendant sur quatre siècles, entremêlés du meurtre rituel des juifs qui fuyaient l’Inquisition portugaise ou espagnole. Pourtant son histoire se confond avec celle d’une oppression systématique d’un peuple par ses élites. Le nombre des meurtres de femmes blanches a récemment chuté, mais celui des femmes de descendance africaine ne cesse de s’accroître. Sans rien dire des meurtres de jeunes noirs.

Et Les fleurs de Tarbes ou La terreur dans les lettres ? La terreur était celle exercée par la pancarte qui, interdisant l’entrée avec des fleurs, visait à réprimer ceux qui entendaient en sortir avec. Les fleurs étaient les lettres. La terreur résidait dans les lettres et les mots. Paulhan visait en effet à dénoncer la rhétorique. D’où l’intérêt de Lacan.


2

J'ai écrit récemment une longue étude à ce sujet : La haine en psychanalyse. Donald Winnicott, Masud Kan et leur triste histoire, Montréal, Liber, 2018.

3

G. Agamben, Homo Sacer I. Il potere soverano e la nuda vita, Giulio Einaudi Editore, 1995. Trad fr. : Homo Sacer. Le pouvoir souverain et la vie nue. Seuil, 1997.

4

G. Agamben, Stasi. La guerra civile come paradigma politico. Bollati Bringhieri, 2015. Trad fr. : La guerre civile. Pour une théorie politique de la stasis. Points, 2015.

Références

  1. Agamben G. (1995) Homo sacer : ilpotere sovrano e la nuda vita. Torino: Einaudi. [Google Scholar]
  2. Agamben G. (2015) Stasi. La guerra civile come paradigma politico. Torino: Bollati Boringhieri. [Google Scholar]
  3. Barthes R. (1967) Système de la mode. Paris: Seuil. [Google Scholar]
  4. Benjamin W. (1921/2012) Critique de la violence. Paris: Payot. [Google Scholar]
  5. Connolly A. (2003). « Psychoanalytic theory in times of terror ». Journal of Analytical Psychology, 48(4), 407–431. [CrossRef] [Google Scholar]
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