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Numéro
psychologie clinique
Numéro 48, 2019
Variations de l’humeur – l’affect dans la clinique contemporaine
Page(s) 16 - 28
DOI https://doi.org/10.1051/psyc/20194816
Publié en ligne 20 décembre 2019

© Association Psychologie Clinique 2019

Cette centrifugation crée une zone centrale immobile, un œil où la pesanteur est nulle et conserve la mémoire inverse des particules périphériques. Dans cette zone aveugle, les lois s’inversent. Everything makes sense in the reverse.

(Mai 1993, Jean Baudrillard)

Introduction

Si la question de l’alexithymie n’est pas une question neuve, elle n’est pas pour autant élucidée. Cette question révèle une première contradiction rencontrée par le praticien auprès de patients dits « psycho-somatiques »: la présence excessive du corporel et les difficultés de la pensée, les bruits du corps et l’impression de mutisme interne. Le silence organique brisé semble s’accompagner dans certains cas du silence des mouvements de pensée. La rupture homéostatique du nouage psychèsoma confronte le thérapeute à une césure dans les processus de liaison et d’unification qui le conduit à s’interroger sur les frontières de la réalité psychique et ces intrusions de l’espace corporel. Dans une célèbre missive adressée à Groddeck, Freud avance que « l’inconscient pourrait être le missing link tant cherché entre psychique et somatique » (Lettre du 5 juin 1917). À propos de ce point de jonction mythique du corps et du psychique, Freud a distribué plusieurs notions : l’inconscient (missing link), la pulsion (représentant psychique d’une excitation somatique) et l’affect (expression qualitative de l’énergie pulsionnelle). Son expression « quantum d’affect » indique la façon dont une part pulsionnelle détachée des représentations trouve une expression adéquate dans des processus perçus par le sujet comme affects. Dans cette zone centrale immobile des tensions psycho-somatiques, Freud sera conduit à différencier trois destins du facteur quantitatif de la pulsion : une répression totale (sans aucune trace de la pulsion), une manifestation subjective vécue sous forme d’affect et une transformation en angoisse (Freud, 1915).

À partir de ce cadre conceptuel où les lignes des affects et des représentations se croisent et alimentent les formations inconscientes névrotiques, plusieurs cliniciens post-freudiens vont développer au milieu des années 1950 une exploration psychosomatique. Plus précisément, ils vont mettre en exergue un mode de fonctionnement intersubjectif fréquemment rencontré chez les patients atteints d’affection somatique. La littérature psychanalytique sur ce sujet a connu un essor particulier en France à partir de l’œuvre des psychanalystes (Marty, Fain, de M’Uzan et David) de « l’École de Paris ». Si Freud insistait à juste titre sur les investissements défensifs contre l’exigence pulsionnelle, l’idiosyncrasie affective en jeu dans les processus psycho-somatiques pose une double question : les affects peuvent-ils dans certains cas servir de défense ? L’absence d’affects peut-elle être impliquée dans une modalité défensive singulière ?

Nous commencerons par une recontextualisation historique de ces recherches en France et aux États-Unis (Paris et Boston) sur l’alexithymie et la pensée opératoire. Il s’agira ensuite de confronter les hypothèses psychanalytiques sur le fonctionnement alexithymique envisagé comme le résultat d’une carence ou la mise en œuvre d’un type défensif. Un repérage théorique sur l’inscription du corps dans les lignes du langage et les fondements de la subjectivité sera nécessaire pour éclairer la complexité des potentialités psycho-somatiques. Enfin, nous développerons certaines implications contemporaines de l’alexithymie, notamment dans la clinique de l’obésité.

Alexithymie et pensée opératoire

Rappelons une évidence, le repérage de la pensée opératoire est indissociable des processus transféro-contre-transférentiels marqués par la présence d’une relation blanche ressentie par le thérapeute comme malaise, accompagnée d’une certaine lassitude à l’écoute du discours du patient (Marty, de M’Uzan, 1963). Cette modalité relationnelle coupée de l’histoire subjective du patient est l’indice du mode de pensée opératoire qui repose sur trois éléments cliniques : une carence de la vie fantasmatique, une pensée factuelle qui semble en relation immédiate avec la sensori-motricité et une reduplication projective qui empêche d’envisager autrui dans sa singularité et sa différence (Smadja, 1998).

De plus, la pensée opératoire se trouve corrélée à une dépression sans objet (pas d’auto-accusation ni de culpabilité consciente) où le sentiment de dévalorisation personnelle et de blessure narcissique s’orientent prioritairement vers la sphère somatique. Un tel tableau est de toute évidence à mettre en rapport avec une précarité du travail mental. Coupée des processus primaires, la pensée opératoire présente une valeur fonctionnelle de processus secondaire axé sur des choses et non sur des productions imaginaires. Une première synthèse de ces hypothèses cliniques est présentée à la communauté des praticiens en 1963, dans L’investigation psychosomatique. Dans cette même décennie, plusieurs recherches sur des modes spécifiques de fonctionnement psychologique chez des patients atteints d’affections somatiques se déroulent à Boston. Sifneos et ses collaborateurs mettent alors en exergue un phénomène marqué par l’absence de mot pour décrire et penser les émotions (a-lexisthymie), dont la proximité avec la pensée opératoire ne leur échappe pas. Cette caractéristique alexithymique définit une déficience dans la vie émotionnelle et plus précisément un déficit de l’affect concernant les sentiments (Nemiah et Sifneos, 1970 ; Sifneos, 1973). L’alexithymie est ainsi définie à partir de quatre composantes:

  1. l’incapacité à exprimer verbalement les émotions ou les sentiments ;

  2. la limitation de la vie imaginaire (absence de rêves, fantasmes, rêveries) ;

  3. la tendance à recourir à l’action pour éviter ou résoudre les conflits ;

  4. la description détaillée des faits, des événements, des symptômes physiques.

Pour ces auteurs, l’alexithymie concerne autant la non-reconnaissance des signaux émotionnels que l’absence de verbalisation ou d’expression des affects. L’alexithymie est marquée par un caractère mixte (processus psychologiques et neurophysiologiques) qui se retrouve dans les situations cliniques étudiées par ces chercheurs. Freyberger proposera ensuite une distinction entre « alexithymie primaire » et « alexithymie secondaire ». La première désigne un facteur prédisposant à l’apparition de troubles psychosomatiques, alors que la seconde définit un facteur réactionnel protecteur contre la menace liée à la maladie grave (Freyberger, 1977).

L’alexithymie primaire apparait ainsi comme un déficit de sentiments et non d’émotions. Un défaut neuroanatomique ou une déficience neurobiologique déterminés par des facteurs héréditaires pourraient rompre la communication entre le système limbique et le néocortex (Sifneos, 1988) et être à l’origine de l’alexithymie primaire. Plus récemment, des expérimentations ont montré que la différence entre les personnes alexithymiques et non-alexithymiques concerne un système incluant le cortex préfrontal médian et le cingulaire antérieur (Berthoz, 2000). À l’inverse, l’alexithymie secondaire ne semble pas provenir d’une origine neurologique. Freyberger constate une réduction fréquente de l’intensité émotionnelle chez des patients suite à une hémodialyse ou une transplantation d’organes, ainsi que chez d’autres patients atteints d’une maladie à un risque létal. C’est ce type de phénomène qu’il désigne comme « alexithymie secondaire ». Cette forme spécifique liée aux enjeux psychotraumatiques est marquée par l’usage de mécanismes de défense (Corcos et Pirlot, 2011). Des expériences traumatiques subies précocement pourraient altérer l’expression des émotions et des affects à travers les sillons du langage (Sifneos, 1995). Cette forme secondaire met en jeu la réalité subjective et se trouve susceptible d’être conceptualisée par la psychanalyse, nous allons y venir (Valenstein, 1964).

Précisons que la notion d’alexithymie a connu un essor considérable dans plusieurs champs de la médecine et de la psychologie médicale. Ce phénomène clinique est aujourd’hui mesurable à l’aide de plusieurs instruments1. Des scores élevés de manifestations alexithymiques sont retrouvés dans la plupart des atteintes somatiques étudiées : troubles fonctionnels, sclérose en plaques, bronchite chronique, douleurs chroniques... Son importance a également été mise en évidence dans d’autres catégories symptomatiques : troubles somatoformes, addictions (notamment pendant les périodes de sevrage), troubles anxieux, troubles dépressifs, états de stress post-traumatique... La corrélation entre les scores d’alexithymie et de dépression-anxiété est aujourd’hui confirmée (Berthoz et al., 1999). Dans un article de synthèse sur la proximité entre pensée opératoire et alexithymie, Taylor (1990) indique que les psychanalystes se laissant interrogés par l’expérience – la confrontation à l’énigme qui ne correspond pas au référentiel constitué – et ne se détournant pas des faits cliniques, ont proposé plusieurs critiques de l’alexithymie. Ainsi, celle-ci se caractérise par une économie somato-psychique singulière qui la différencie de l’hystérie par l’absence d’utilisation du monument corporel pour symboliser les conflits, comme de l’hypochondrie par l’absence de production d’un imaginaire corporel lié au narcissisme. La question clinique qui se pose maintenant concerne la manière d’aborder les phénomènes psychosomatiques autrement que comme le signe d’un échec de l’élaboration mentale. Cette question nous conduit vers l’étude des limitations de la fonction de symbolisation et l’altération des capacités à conflictualiser.

Critiques analytiques de l’alexithymie : carence ou défense ?

Les recherches psychanalytiques consacrées à la clinique de l’alexithymie reposent principalement sur l’étude des phénomènes psychosomatiques et des enjeux traumatiques. Ce mode de fonctionnement particulier est conditionné par une confrontation à des événements traumatiques et la mise en œuvre de réactions somatiques en lieu et place d’un conflit psychique. Pour Sami-Ali, les principales formes psychopathologiques se définissent par rapport à l’imaginaire et au refoulement de l’imaginaire comme fonction (Sami-Ali, 1987). Il place au centre de son explication psychosomatique un refoulement de la fonction imaginaire et un échec de la projection. Selon lui, l’absence de rêves chez ces patients est un exemple typique du refoulement radical porté sur la fonction de l’imaginaire. Si le concept de refoulement porte exclusivement sur un contenu (affect ou représentation), il en vient à postuler la possibilité d’un refoulement de la fonction de l’imaginaire. En développant cette idée du refoulement radical, Sami-Ali argumente une critique pertinente de la conception classique de l’alexithymie. En effet, l’absence de l’imaginaire n’est pas le signe d’une carence ou d’un déficit réel mais la conséquence d’un refoulement, un refus de la fonction onirique et la présence sous-jacente d’une force de répression majeure. Dès lors, les manifestations alexithymiques sont la conséquence directe d’un refoulement et non un phénomène isolé qui existerait en soi comme carence affective.

De même que les affects et les représentations peuvent être déplacés, la mise à l’écart des fantasmes et des rêves relève d’un refoulement propre à une pathologie de l’adaptation chez le sujet. Chaque fois qu’un fonctionnement se manifeste par le négatif, il s’agit d’explorer les ressorts du travail du négatif (Green, 1983 ; Nancy, 1997). Sinon, la carence que l’on croit reconnaître chez le patient devient la projection d’un obstacle chez celui qui tente d’en construire une théorisation. La mise au premier plan du « banal », des éléments factuels, chez le sujet correspond à un aménagement adaptatif dont l’échec détermine l’apparition des phénomènes somatiques : la somatisation est en relation négative avec la projection. Pour Sami-Ali, les phénomènes de somatisation témoignent de difficultés dans l’élaboration projective qui s’appuie sur les fonctions relationnelles. Avec pertinence, il pointe un risque de raisonnement sophistique selon lequel le sujet somatise parce qu’il ne mentalise pas. Il montre que les cliniciens ont tendance à prendre pour une réalité négative (la pensée opératoire, l’alexithymie) un aménagement singulier qui se manifeste par le négatif : une absence d’affects et de fantasmes (Fain, Marty, 1964). Mais cette manifestation d’absence de l’imaginaire se réduit-elle uniquement à une étiologie carentielle ?

Pour éviter le piège d’un rabaissement (Erniedrigung) unidimensionnel de l’expérience clinique et du dysfonctionnement Sami-Ali pose un principe méthodologique de l’abord des phénomènes psychosomatiques : « pas de fonctionnement sans situation et pas de situation sans fonctionnement » (1998). La somatisation a toujours lieu dans une situation d’impasse singularisée par l’existence d’un conflit insoluble. « L’impasse est cette impossibilité de trouver une issue, et ceci prédispose à la somatisation. Par conséquent, le fonctionnement adaptatif n’est pas en soi pathogène alors qu’il peut le devenir, précipitant une somatisation du corps réel, là où le sujet se trouve soudain dans un cul-de-sac » (Sami-Ali, 1990).

Dans la même lignée, McDougall récuse l’idée que les patients alexithymiques souffrent de troubles neuro-anatomiques ou de défaut de mentalisation. Elle propose plutôt d’interroger ces phénomènes psychosomatiques comme des réponses défensives contre des douleurs psychiques précoces et indicibles (McDougall, 1984). Le mode de fonctionnement alexithymique serait directement lié à la situation originaire de l’enfant (situation de dépendance totale aux réponses de l’environnement maternel) et son incapacité à se représenter mentalement les éprouvés corporels. Au commencement de la vie psychique se déroule une expérience de fusion à l’origine du fantasme d’un corps-psyché pour deux. Le désir et la nostalgie (Sehnsucht) d’un retour à cette fusion originaire restent profondément ancrés en chacun. La lutte contre ce désir impose la reconnaissance d’une perte et l’intégration d’un deuil structurant pour la subjectivité. La différenciation du psychique et du somatique, cette progressive « désomatisation » de la psyché, s’accompagne d’une double quête : fusionner avec la « mère-univers » et être complètement différencié d’elle (McDougall, 1978).

Si McDougall apprécie la justesse descriptive de la notion alexithymique, elle la considère comme insuffisante pour rendre compte de la complexité de l’économie psycho-somatique. Elle propose de relier les troubles des interrelations précoces où le corps n’est pas investi par l’enfant et les charges affectives qui représentent un danger pour l’équilibre interne. Le sujet tente ainsi de se protéger des représentations inconciliables par la forclusion radicale des affects traumatiques avec un risque de sidération et de retour de la pulsion dans le soma. De plus, elle avance l’idée de deux mécanismes de défense supplémentaires : la désaffectation2 et la dispersion. La première consiste à rejeter précocement puis préventivement toute représentation surchargée d’affects du champ de la conscience. Elle déterminera ensuite une parole du sujet désaffectée dans laquelle les mots sont vides de contenus affectifs et pulsionnels. D’autre part, la dispersion consiste à dissoudre un ressenti émotionnel douloureux par le recours prédominant à l’action ou à une forme d’addiction. Les conduites addictives seraient alors l’expression d’une re-somatisation des affects n’ayant pu être élaborés3. Ce processus touche les perceptions du sujet et limite sa capacité à reconnaître ses sentiments, les messages de son corps et les représentations chargées d’affects. En un mot, l’alexithymie constitue une défense contre le risque d’une douleur psychique, la destruction du sentiment d’identité, la frustration ou le déplaisir. L’origine de cette défense se situe dans un moment où la distinction entre le sujet et l’objet n’est pas constituée et les phénomènes alexithymiques sont des barrages contre un danger d’intrusion et permettent d’établir une relation « désaffectée ». Ces études analytiques des mécanismes en lien avec l’alexithymie nous conduisent sur la piste d’une hypothèse d’un quatrième destin de l’affect à côté de la conversion, la transformation en angoisse et le déplacement. Si l’alexithymie permet de maintenir l’unité du moi et de conserver un rapport avec la réalité, elle contraint fortement les possibilités d’investissement du sujet.

L’affect et la potentialité psychosomatique

Nous l’avons dit, ces critiques insistent sur la nécessité de contextualiser le fonctionnement mental du patient et sa situation intersubjective. Une des vertus de l’orientation psychanalytique est de pluraliser les registres des phénomènes cliniques (imaginaire, symbolique, réel) et d’envisager le sujet comme fondamentalement déterminé par son rapport à l’Autre. Du début de son existence jusqu’à ses derniers moments, le sujet joue sa partie avec l’Autre : c’est une clinique de l’altérité. Nous l’avons vu, les phénomènes psycho-somatiques et alexithymiques convoquent l’inscription du sujet dans l’Autre et les conditions de la transformation de son organisme en un corps (parlé et parlant). Le statut initial de l’infans, l’être qui ne parle pas et ne dispose pas de mots pour nommer ce qu’il éprouve, est bien d’une certaine façon l’alexithymie. Les réponses de son environnement identifient et qualifient les premiers éprouvés corporels à partir desquels le sujet se constitue comme sujet de la parole occupant un corps (Winnicott, 1969). L’alexithymie convoque les modes singuliers dont les rencontres avec l’Autre déterminent les points de fixation et la circulation des affects dans le monde des représentations. Les traumatismes psychiques précoces – agonies primitives (Winnicott, 1968) – peuvent avoir de réelles répercussions si les premiers affects ne donnent pas lieu à une mise en sens, l’émotion est alors refusée et rejetée (Jaeger, 1998 ; Smadja, 2008). Si les phénomènes psychosomatiques sont liés à cette inscription de l’organisme dans le langage, ils témoignent d’un échec de la métaphore subjective et du processus constituant « aliénation-séparation ». Rappelons que Lacan situe la dimension psychosomatique à partir d’un ratage de l’induction signifiante qui vient bloquer la mise en jeu de l’aphanisis du sujet (Lacan, 1964). La potentialité psychosomatique est alors référée à une solidification du premier couple de signifiant qui ne laisse pas d’intervalle entre S1 et S2. Cette solidification est qualifiée d’holophrase et empêche le sujet de se faire représenter, l’opération de séparation ne s’effectue pas. La disparition subjective (appelée fading) qui permet au sujet de s’extraire de l’aliénation initiale et d’exister ensuite dans la succession de la chaîne signifiante n’a pas lieu. Quelque chose s’oppose à l’ouverture liée à la prise dans le langage et vient geler la dialectique signifiante.

L’opération séparatrice qui transforme une perte de jouissance en un manquemoteur du désir et soutient l’installation de la division subjective ne se produit pas. La charge d’assumer cette castration (la marque du langage sur la jouissance) est impossible et il y aurait comme un indécidable entre le corps et l’organisme (Lebrun, 2001). La question se prolonge maintenant : s’agit-il d’une potentialité d’inscription subjective, d’une position structurée ou d’un aménagement transitoire ? Le modèle déficitaire de la carence suggère que les premiers liens du sujet et ses relations avec l’Autre génèrent des déficits durables du fonctionnement préconscient. Ceux-ci sont de nature quantitative (restriction du nombre de représentations construites et disponibles) et qualitative (limitation de la gamme affective) ; une fois structurés, ils seraient difficilement réversibles (Marty, 1991). Le repérage d’un noyau alexithymique dans certaines pathologies chroniques est corrélé avec l’absence de modifications psychologiques et comportementales, en dépit d’un large éventail des propositions de prises en charge chimiothérapiques et psychothérapiques (Margalit et al., 2014).

A contrario, une seconde perspective permet d’envisager l’alexithymie comme un fonctionnement défensif avec des possibilités de reconfigurations fantasmatiques. Plusieurs auteurs avancent que le fonctionnement alexithymique est susceptible d’être modifié et réanimé dans la relation psychothérapeutique (Dejours, 2002 ; Corcos et Speranza, 2003). Il apparaît donc hâtif et approximatif de poser que ces sujets ne fantasment pas ou n’ont pas d’affects. Il semble plus juste d’avancer qu’ils n’élaborent rien de leurs fantasmes et que l’accès à la vie des affects n’est pas encore frayé. De plus, il existe sans doute dans ces processus opératoires la mise en jeu sous-jacente d’éléments irreprésentables, une forclusion de la production de sens ou encore l’impact de clivages transgénérationnels (Duparc, 1998)4.

Alexithymie et clinique de l’obésité

On observe régulièrement une association entre l’alexithymie et des caractéristiques psychologiques liées aux difficultés de régulation des états émotionnels (Aldao et al., 2010 ; El Beze Rimasson et al., 2017). Très tôt les cliniciens ont repéré chez les patients souffrant de troubles alimentaires des difficultés à exprimer leurs émotions (Bruch, 1962 ; Cohrane et al., 1993). On peut ainsi différencier:

  • Une obésité de développement liée à une hyperphagie consécutive à l’incapacité de différencier les besoins physiologiques (la faim) et les états émotionnels. À partir du décalage entre les besoins méconnus du nourrisson et les réponses de la mère, l’enfant ne réussit pas à différencier ses sensations internes. La faim, l’attente, la tristesse sont alors ressenties comme des tensions indifférenciées qui provoquent une réaction comportementale unique : la prise alimentaire.

  • Une obésité réactionnelle résultant d’une hyperphagie consécutive à un traumatisme en lien avec une ou plusieurs pertes (rupture, séparation, deuil).

Ces observations initiales sont confirmées par plusieurs études qui montrent une prévalence de l’alexithymie variant entre 40 et 61% chez les patients boulimiques (Jimerson et al., 1994 ; Taylor et al., 1997). D’autres études indiquent des scores supérieurs chez ces sujets pour les facteurs de difficulté à identifier les états émotionnels et les facteurs de difficulté à décrire verbalement les émotions. À côté de ces données chiffrées, la question du sens singulier du symptôme et de ce qui commande ces impulsions reste posée.

Tout au long de leur existence, les patients souffrant d’obésité alternent les pertes et les reprises pondérales, selon un mouvement dit « yoyo ». Les liens entre cette alternance et une tension psychique sous-jacente chez ces personnes constamment mises en échec sont à envisager. Il est évident qu’il existe une difficulté à mettre des mots sur cet excès de poids et à opérer un déplacement des maux du corps vers des mots sur le corps (Grangeard, 2010).

Cette tendance alimentaire se trouve conditionnée par l’attribution de la capacité de réduire une tension interne sur un objet extérieur. Malgré ce que le sujet s’évertue à engloutir, il est confronté à un vide et une absence, souvent évoqués par le mot « engouffrer » de la nourriture pour tenter de se remplir. Là où le corps se situe en excès, peut-on lire une impossibilité d’introjection à l’origine de la scène corporelle et des premières expériences de séparation ? (Fédida, 1977).

Sur la scène corporelle du sujet obèse semble se jouer l’expérience traumatique inaugurale de l’absence maternelle et la privation qui lui est associée. Cette répétition dans le corps pourrait signer une régression au stade précoce (où l’objet se révèle par son absence) et une fixation libidinale (Corcos, 2000 ; Chemouni, 2018).

On sait que Freud situe la compulsion de répétition comme une tentative de maîtriser le retour du refoulé traumatique (Freud, 1920). Il semble se manifester ici une tentative d’emprise « in corpore » de l’alternance « disparition-retour » où le sujet se voit tour à tour « complété-décomplété ». Nous retrouvons ce « travail de désaffectation » lorsque l’attraction mortifère suscitée par la mère est trop forte et que le sujet cherche à protéger sa survie mentale. Il devient alors nécessaire de maintenir une barrière dévitalisée vis-à-vis de l’investissement narcissique de son propre corps et de sa psyché (de M’Uzan, 1977 ; Parker et al., 1991). Dans quelle mesure l’effondrement du corps dans les formes d’obésité morbide est-il la conséquence d’une faille narcissique consécutive à la perte de l’objet primordial ? Ce malaise du corps peut-il se lire comme le retournement de la pulsion sur la personne propre ?

Enfin, on ne peut que remarquer la maltraitance infligée par la personne sur ellemême pour essayer de prendre à son compte ce qui lui est arrivé. Une tentative de subjectivation et de sortie de sa position d’objet de l’autre (de son désir ou de son emprise) est souvent à l’œuvre. Reconnaitre cette étape participe à une valorisation de la personne en attribuant à l’obésité une valeur de manifestation subjective supposée et pas seulement celle de trouble du comportement.

Nous pouvons dire que le symptôme somatique met en scène une absence de séparation, d’inscription de la perte qui, de n’avoir pas été reçue, ne peut pas disparaitre. L’alexithymie, en tant que manque de mots pour se définir à soi-même et pour les autres, indique ce malaise diffus qui persiste et hante l’espace psychique. Une approche thérapeutique qui vise à améliorer la perception des émotions et à atteindre une capacité de représentation de ce vécu affectif semble conseillée pour certains patients alexithymiques. Nous invitons à supposer qu’il y a un sujet dans ce qui se présente comme négativité, absence ou alexithymie. La question clinique qui guide notre propos prend son sens dans la réponse qui consiste à repérer le manque-à-être (la castration) derrière les masques de la privation et de la compulsion. Il s’agit d’une orientation éthique du clinicien : supposer le sujet par-delà les troubles et le négatif en considérant qu’il faut se laisser enseigner par les patients. Ainsi, une des priorités semble ici de reprendre certains moments de l’histoire psycho-affective et de réaménager les zones de fixation qui ont marqué la construction psychique.

Conclusion

La question de l’alexithymie fut repérée à partir de la relation intersubjective et du malaise contre-transférentiel du clinicien. À l’issue de ce parcours, nous pouvons dire qu’elle représente une singularité dans la profusion des discours sur les affects du corps à côté des formes ordinaires. La clinique de l’alexithymie nous confronte aux manières dont les lignes du langage et des affects peuvent se dénouer et ne plus se rejoindre. Ce fonctionnement mental définit un mode d’organisation spécifique interdisant le retour d’éléments non-représentables au prix d’une réduction des mouvements affectifs et de la scène fantasmatique. Dans la relation psychothérapeutique, l’alexithymie a valeur de signe qui laisse présager des difficultés à traiter avant que la reconnaissance et l’expression des affects soient possibles. Dans un premier temps, le thérapeute accueille et s’approche de la souffrance du patient : reconnaitre avant de connaître et connaître avant de comprendre. Il s’agit dans les séances d’accompagner le patient à développer une tolérance aux affects avant d’interpréter ses émois et émotions. L’élaboration de cette souffrance et sa restitution au patient peuvent lui permettre de réinvestir le monde. C’est un processus lent qui conduit le sujet à recouper la ligne des affects et celle des phrases pour faire passer dans la chaîne parlée une part de la vie des affects. Ce processus suppose une implication du thérapeute qui participe à cet élargissement de la vie imaginative. Enfin, cette immersion dans la réalité clinique de l’alexithymie et du fonctionnement opératoire de certains patients, nous évoque cette réponse issue de Lord Jim:

« – Yes ; strictly speaking, the question is not how to get cured, but how to live ».


1

Parmi les plus utilisés dans les recherches actuelles, on peut citer : Minnesota Multiphasic Personality Inventory : MMPI; Scored Archetypal Test : SAT.9; Bermond-Vorst Alexithymia Questionnaire : BVAQ; Toronto Alexithymia Scale : TAS.26.

2

Sur ce point précis, nous renvoyons le lecteur à l’article de P. Perretti dans ce dossier thématique.

3

Sur ce point précis, nous renvoyons le lecteur à l’article du Pr Acier dans ce dossier thématique.

4

Sur ce point précis, nous renvoyons le lecteur à l’article du Dr Duparc dans ce dossier thématique.

Références

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