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Numéro
psychologie clinique
Numéro 48, 2019
Variations de l’humeur – l’affect dans la clinique contemporaine
Page(s) 197 - 255
Section Lectures
DOI https://doi.org/10.1051/psyc/201948197
Publié en ligne 20 décembre 2019

Janine Altounian, L’effacement des lieux, Paris, PUF, 2019.

Comment parler du livre de J. Altounian, et trouver les mots pour dire ce que nous savions déjà tous confusément : que nous assistions, touche par touche et livre par livre (cinq ouvrages pour ce que nous en savons) à l’élaboration d’une œuvre. Osons le mentionner, tant la modestie de l’auteure, surtout son goût pour le partage, sait nous emmener avec elle, nous promener sur le chemin de ses recherches, de ses réflexions, de ses traductions. Car cette germaniste, traductrice des œuvres de Freud est une authentique interprète. Interprète par le fait de la traduction, mais interprète encore comme on peut le dire d’un morceau musical. Dans sa version, celle que lui attribue le psychanalyste J. Laplanche elle est une harmonisatrice, entourée de quatre hommes aujourd’hui disparus, de quatre figures de la psychanalyse qui continuent de compter : les Professeurs A. Bourguignon et J. Laplanche le premier décédé en avril 1996, et le second en mai 2012, il s’agit encore de M. Prigent, décédé en mai 2011 et de P. Cotet décédé en janvier 2017. J. Altounian leur renouvelle ici ses hommages, reprise de son hommage à J. Laplanche devant l’Association Psychanalytique de France (APF) en octobre 2013.

À partir de cela, de son expérience des textes, de son expérience du divan, de celle aussi de l’écoute, elle nous fait découvrir ce qui fait la singularité de la traduction : concilier la traduction d’un manuscrit avec l’expression des sentiments, des émotions prêtées à l’auteur dans sa langue d’origine, et éprouvées par l’interprète, faisant d’elle une passeur d’environnement : une harmonisatrice.

Chacun de nous peut revenir sur ses rencontres avec Janine Altounian. Il en va ainsi de notre rencontre aux Nuits Scientifiques de Ville-Évrard dans une période contemporaine de la publication de son premier livre Ouvrez-moi seulement Les Chemins d’Arménie ; un génocide aux déserts de l’inconscient. Cette publication faisait suite à divers articles parus dans la revue des temps modernes, là où elle donne forme et rend compte de son histoire familiale et dessine un espace psychique à son pays dépecé, l’Arménie, celle de 1915.

Se souvient-elle que dans un courrier de mai 1993, elle nous disait son souhait de débuter son intervention par un bref extrait de film qui pourrait se nommer : « elle a perdu sa langue », nous invitant à réfléchir à partir d’un exemple concret à l’impossibilité de parler aux autres lorsqu’on a entendu les récits ou les silences des terreurs et violences encourues par les parents survivants – à qui pourtant on doit de vivre.

Les publications qui suivront à partir de cet ouvrage inaugural marqueront une volonté de sortir de ce qu elle nomme un « faux débat » qui voudrait considérer que la transmission se fait moins traumatique, soit lorsque les parents racontent ce qu’ils ont vécu, soit, lorsque par décence ou épouvante de la mémoire, ils le taisent. Que cela soit apparemment « dit » ou non, ce qui s’est vécu ne relève pas du champ de la parole car celle ci présuppose justement la fiction qu’il y aurait à l’arrière-fond de soi et de l’autre, qu’il y aurait eu, entre les parents et leurs autres, de la « civilisation ». Toute narration effectue en réalité le déni même de ce tout – pouvoir qu’a l’autre de supplicier et d’exterminer les corps qui, au départ de la généalogie des descendants, scelle une origine de survie disjonctée de tout sens, hors la loi. Tout récit vient en effet opérer, après coup, une mise en forme du sens, mise en scène de la société par un sujet – repère énonciateur et protecteur. Si donc l’héritage vient opposer son démenti à toute fiction d’un lien social où se tisserait la parole, en quels termes la transmission habite-t-elle alors les descendants ? Si elle « a perdu sa langue » et si on ne peut la parler que peut-on en faire ? Comment peut-on la méta- boliser pour en vivre et non pas en mourir ? Une question taraude Madame Altounian quant à l’écriture. Celle du pourquoi de l’écriture d’un livre d’abord quand il ouvre ensuite les portes à d’autres livres. Ce qui est en voie de se transformer ou de faire œuvre. Et tout cela au cours d’une vie. Car ce qu elle nous offre en partage c’est son histoire, c’est l’histoire de son père pris dans la trame des souffrances de son pays, une histoire qui vient interroger l’histoire de notre pays, son pays d’accueil qu elle tient à remercier pour les conditions de possibilités de dire qu’il lui a permis. Pour elle, l’écriture intervient quand le fruit est mûr et que le contexte politique s’y prête. Cette « auteure/analysante/écrivaine/enseignante » et harmonisatrice nous propose, dans ce dernier ouvrage consacré a l’effacement des lieux ce qu’elle a digéré, intégré, et qu elle soumet à notre réflexion avec, toujours, ce fameux trépied : observation, traduction et transmission, c’est-à-dire interprétation dont l’orientation part de la réalité « qui fut » vers ce qui est, et qui reste encore possible. Le caractère autobiographique de cet écrit est un événement, ne serait-ce que par le vif de l’écriture de l’héritière de survivant qui avoue ne pas savoir écrire ni aimer l’écriture. Et cela est dit sans forfanterie. Ce qu elle a pu vivre autour de son père, puis dans la perspective de l’histoire Turquie – Arménie l’a conduite à découvrir (au sens du « je tire le voile qui recouvre ce que je veux montrer, regardez ! Qu’y voyez-vous qu’on puisse partager ? ») une découverte, une exposition qui n’était pas immédiatement son projet, moins encore son destin mais qui fut un surgissement, celui de la mise en marche d’un voyage inattendu, imprévu, sujet à improvisation, une entreprise, un voyage qui avait au moins autant d’importance que ses objectifs ou sa destination. Car faire le deuil de ce qui n’a plus de lieu ne signifie pas que l’événement n’a pas eu lieu ou qu’il a disparu des mémoires, faute de preuves ou de lieux pour les soutenir.

En cela les cliniciens noteront que le passage de la cure à l’écriture n’est pas le plus simple de ce travail car il est aussi celui de la relation, soit de la mention, des maux d’hier traduit avec les mots d’aujourd’hui, un passage qui reste une des préoccupations majeures des historiens. Mais J. Altounian est-elle historienne ? Cette nouvelle pièce à son édifice incite à le penser. Avec cette précision que l’entreprise de ce chercheur se découvre comme celle de la symbolisation, celle d’un vécu inspiré – délivré aussi par ses proches, ses ascendants, d’abord père et mère, par le matériel de réflexion soumis à cette héritière baignée dans la chair d’un pays d’accueil qui dit sa fierté d’avoir été une enfant reçue dans une école de la république. Peut-on parler d’idiome républicain ? On pourrait au moins parler de restitution républicaine s’inspirant de la parabole des cinq talents ! Cette parabole s’inspire de l’Évangile selon Saint Mathieu où il est écrit : « On donne a celui qui a et il sera dans l’abondance, mais à celui qui n’a pas, on ôtera même ce qu’il a. » Reformulé par Jean-Paul Sartre, cela donne : « peu nous importe ce qu’on t’a fait, mais qu’as-tu fais de ce qu’on t’a fait». Ce qui, à mon avis, donne la mesure du personnage : celui de la citoyenne Altounian nous permettant de souligner son audace qui est celle d’une résistante hantée par le risque, celui de l’effacement beaucoup plus que par celui de l’oubli. Ce faisant, elle nous montre ainsi « ce qu’une vie peut arracher à une langue et lui faire dire ». Car elle le déclare sans ambages : elle est une Arménienne de France, une citoyenne reconnaissante à l’égard d’un pays qui lui a rendu possible, durant plus de quarante ans, de poursuivre un précieux travail d’écriture et de transmission et de retenir, pour ce dernier ouvrage:

  • qu’une expérience d’effacement demande à être traduite dans la langue de l’autre pour s’inscrire dans le monde ;

  • que c’est par ce travail de traduction que les héritiers d’un crime de masse, peuvent subjectiver et transmettre leur histoire ;

  • que ce travail de traduction requiert plusieurs générations avant que ce qui a pu être « traduit » au « pays d’accueil » s’inscrive dans le champ culturel et politique de celui-ci.

L’effacement de lieux est à la fois une reprise et un rappel des travaux antécédents de notre exégète. Il n’est pas une fermeture. Il ouvre bien plutôt à de nouveaux horizons, à de nouveaux travaux sur les filiations a venir et leurs modes d’organisation à propos desquels nous sommes aujourd’hui confrontés. La question est lancinante : comment faire le deuil de ce qui n’a pas eu lieu ? Et cette interrogation part des migrants de 1920, de ceux qui furent ses parents et ses grands-parents (du temps de leur expulsion violente de leur lieu de vie et de leur déportation vers la Syrie) jusqu’au temps des « migrants » de notre actualité qui, s’ils ne périssent pas sous les bombes, en mer ou dans les geôles de divers pays, ne trouvent comme lieu de vie, au mieux qu’un « camp de réfugiés » au pire le pavé de nos grandes villes. C’est dire, ici, l’actualité de ses interrogations, de nos interrogations, et qui teinte cet ouvrage d’un profond pessimisme. Comment l’héritière des survivants des années 1920 peut-elle faire face aux migrants d’aujourd’hui ? Vivant son impossibilité à penser l’effacement d’un monde qu elle a ressenti avec angoisse et désorientation lors d’un retour « au pays des ancêtres » (partie 1). Elle se voit obligée de confier telle quelle cette expérience de néo-réalité. Son expérience de l’effacement d’un monde se dérobant à toute subjectivité n’a pour elle rien d’original en cela que ses ascendants vécurent dans le Yddish Land éradiqué depuis longtemps de la carte de l’Europe.

Convaincue par les formes contemporaines des violences dans un univers « mondialisé », marquée par l’incertitude quant au destin d’innombrables individus privés d’un possible lieu d’existence pour vivre dans un enfin chez eux, elle admet se sentir incapable de subjectiver cet effacement des liens dont elle provient. Cette Arménienne de France soumet, en somme ce qu elle appelle sa « vignette clinique » (la sienne) à l’appréciation d’un lectorat susceptible de tenir cette « vignette » à distance par un « penser », un écart et un recul qui pourrait prolonger son travail. C’est donc bien une demande d’aide adressée aux lecteurs que formule sans ambages l’écri- vaine. Un lectorat qui a pu suivre son cheminement au travers ses écrits antérieurs, lesquels restituaient son parcours analytique associé à sa lecture du « journal de déportation » de son père, soit un témoignage de ce qui s’était psychiquement transmis aux descendants des survivants, tous à présent disparus, transmission donc du génocide Arménien perpétré en 1915 dans l’empire Ottoman sur le versant oriental de la grande guerre. Le travail présenté aujourd’hui prend incontestablement une valeur testamentaire tout autant que testimoniale venant clore un itinéraire analytique dont la restitution part de l’année 1990 jusqu’à l’année 2019 et qui lui permet de redire sa reconnaissance à ce pays, la France, de lui avoir permis, durant plus de quarante ans, de conduire un précieux travail d’écriture et de transmission avec cet argument que citoyenne née de parents venus d’ailleurs, elle se tourne désormais vers les jeunes générations en qui elle affirme placer toute sa confiance et tout ses espoirs en se demandant : comment l’histoire du monde parviendra-t-elle à inscrire l’effacement d’un peuple présent durant plus de trois mille ans sur ses terres ? Comment encore cet effacement des lieux, des habitations, des édifices ou un million d’êtres humains suppliciés et mis à mort vécurent, prièrent, instaurèrent des liens, parlèrent une langue riche de plusieurs siècles... perpétrèrent des traditions, créèrent une culture millénaire. Comment cela peut-il n’être plus se demande- t-elle ?

Qu’est-ce qu’un concept sinon une idée symbolisée par un mot qui va beaucoup plus loin que l’image. La pensée abstraite est donc plus libre que l’imagination. Le concept de ce parcours au « désert de l’inconscient » se décline en ces termes, celui d’une interrogation : peut-on ne pas se sentir chez soi là ou l’on vit ? Soit un livre testament qui se décline en trois parties La première fait état de son expérience d’un effacement qui demande à être traduit, la seconde s’intéresse à l’héritage traumatique en insistant sur ce fait qu’il ne peut se subjectiver et se transmettre que traduit. Encore faut-il, et c’est la dernière partie, que cet héritage traduit s’inscrive dans le culturel et le politique par le travail de plusieurs générations. Il s’agit donc d’un ouvrage authentiquement autobiographique qui porte témoignage d’une expérience et d’un vécu singulier, un vécu qui la conduit à répondre à son interrogation initiale : comment l’héritier de survivants « migrants » des années 1920 peut-il affronter les « migrants » d’aujourd’hui ? À cette question elle peut répondre fermement : non, il ne peut les affronter. Évoquant ses parents migrants des années 1920 qui ont vécu un trauma cumulatif : celui d’un arrachement violent à l’environnement initial de leur existence dans le monde ; une déportation au péril de leur vie, appelée pudiquement « migration » et un exil dans un pays dit « d’accueil » où ils survivent en apatrides sans toit, sans gagne-pain, donc sans insertion sociale ni repères culturels, c’est-à-dire en personnes expulsées du monde. Peut-on conclure sur ce qui ressemble à un parcours d’étape ?

Serge G. Raymond

Cahiers des Anneaux de la mémoire, 18, « Guadeloupe », Nantes, 2018.

L’association nantaise « Les Anneaux de la mémoire » publie annuellement depuis 1999 une formidable revue scientifique sur les thèmes de la traite de l’esclavage et de leurs conséquences. Fondée par Yvon Chotard, Olivier Douville, Jean-Marc Mas- seaut et Hugues Liborel-Pochot, la revue « Les cahiers des anneaux de la mémoire » est née d’une rencontre et d’un désir partagé de « pionniers ».

C’est un voyage en Guadeloupe que cette comaison des « Cahiers des Anneaux de la Mémoire » nous offrent. Voyage par les yeux, en noir et blanc, écrit sur le fil de la traite et de la colonisation. Dans les champs de cannes et le ventre de « l’Usine », les ouvriers du sucre, du rhum, les visages et les corps au travail, saisis par Bernard Gomez, au corps à corps avec l’outil. Voyage avec la bouche, où la recette traditionnelle des accras pimentés de Myriam Alamkan nous invite à goûter la grande histoire de la morue salée. Voyage avec le corps tout entier de la troupe Massilia Ka, corps volants, haletants, pour danser le gwoka, soudés aux coups du tambouyé.

La Guadeloupe : une « île rétive », inquiète, un lieu préoccupé, un archipel, « partie du plus grand arc archipélique », petit papillon qui concentre les battements du monde. Jean-Pierre Sainton pose la question identitaire de la Guadeloupe, rappelle les luttes, les traumatismes de son histoire et analyse leurs conséquences politiques et sociales pour le peuple Guadeloupéen. Pour s’inscrire dans une histoire, toute naissance demande un lieu et des objets identificatoires. Or le projet colonial a oblitéré les descendants d’esclave, « les déracinés de la traite », la « masse des sans histoire », pour ne retenir et valoriser que l’image du colonisateur. Il faut attendre le XXe siècle pour qu’une génération d’intellectuels impliqués dans l’action sociale et politique réécrive cette histoire, en valorisant les luttes des nègres marron, et en proclamant la fierté d’être « Nègres ». Puis l’auteur interroge les différents lieux de naissances et de représentations. L’emboîtement archipélique caribéen creuse l’écart historique entre une perception amérindienne où la mer fait le lien du Sud au Nord, et la perception européenne d’une terre à coloniser, à exploiter, à « habiter » d’Est en Ouest. Et l’habitation, c’est le canaris de l’histoire antillaise, la casserole qui a contenu et mélangé durant des siècles, sous le feu de violences croisées, le migan1 identitaire, qui bouillonne encore aujourd’hui sur les flancs de la Soufrière. Et c’est par le prisme de l’histoire sucrière que Christian Schnakenbourg nous invite à rentrer en « pays dominé ». Histoire où l’économie assigne et assujettie. Et cette histoire est rythmée par des temps, des articulations. Elle est scandée par une industrie sucrière soumise aux catastrophes naturelles, aux politiques nationales et mondiales, au cours fluctuant du sucre, devenu l’or blanc de l’Occident. Le premier, c’est le temps « du père Labat », de 1640, début de la production sucrière à 1848. Il repose sur le travail servile, et le principal « outil » c’est l’esclave, le « Nègre », qui coupe et récolte la canne au coutelas. Travail épuisant, avec une espérance de vie de 15 ans dont 7 de « rentabilité ». Car l’unique but c’est la rentabilité. En 1835, 620 habitations offrent à la France 42 000 tonnes de sucre. Le deuxième, c’est le temps de « l’Usine ». À la libération de l’esclavage, le système du « père Labat » fait place à une nouvelle organisation du travail. Désormais, la fabrication de l’or blanc est recentrée sur un petit nombre d’usines modernes qui absorbent les cannes des habitations adhérentes voisines. Assujettis au cours du sucre, les planteurs sont parfois contraints de céder leurs habitations aux usiniers. Et puis il y a le temps de la crise où les usines ferment, changent de propriétaires et cèdent le contrôle à la métropole. Les crises climatiques, politiques, économiques et sociales se succèdent. Les riches prospèrent pendant que la population rurale reste dans la misère et que les grèves se multiplient. Durant les années 70, la filière s’effondre. Pour réduire les coûts, les usiniers mécanisent la coupe, puis vendent des domaines à des organismes publics qui les revendent en lots à des accédants à la propriété. « Après 1994, il ne reste plus que deux usines en activités, Gardel et Grande-Anse et la filière sucrière représente à peine 1% du produit intérieur brut. Au tournant du siècle, la Guadeloupe n’est plus une économie de plantation. »

Si l’histoire de l’exploitation sucrière sur les habitations est le plat principal, l’immigration indienne est-elle un vecteur déterminant qui aide à comprendre les envolées volcaniques du papillon. Dans un premier texte, Christian Schnakenbourg nous rappelle que 50 000 migrants dont 43 000 indiens et 6 000 Africains (nommés Congos aux Antilles) ont été introduits en Guadeloupe, entre 1854 et 1889. Ils sont recrutés « sous contrat », par l’administration coloniale pour compenser le manque de main- d’œuvre sur les habitations, et pour « casser les affranchis », « les empêcher d émettre des prétentions salariales “excessives” ». Les nouveaux arrivants découvrent en Guadeloupe des conditions de vie et de travail proches de l’esclavage : violence, surmortalité, répression policière. Et puis, l’article de Fred Réno, nous éclaire sur le devenir d’une population indienne confrontée aux secousses sociopolitiques de la Caraïbe. En Guadeloupe, les Indiens, traversent une période conflictuelle avec les autres groupes et sont longtemps confinés au statut de sous-citoyens. Au Guyana, les emplois publics sont majoritairement détenus par les Afro-Guyanais, ce qui induit un sentiment d’injustice, source de conflit. Mais le conflit est aussi soutenu par la politique coloniale qui stigmatise les communautés et divise pour mieux régner. En Guadeloupe comme au Guyana l’ethnicité est rattrapée par l’histoire. « Dans les deux territoires, on assiste alors au passage d’une ethnicité symbolique caractérisée par une quête identitaire à une ethnicité instrumentale marquée par une lutte pour l’égalité. » Au Guyana, l’ethnicité est alors politisée, utilisée lors de la création d’un parti multi ethnique entre Afro-Guyanais et Indo-Guyanais, elle pèse sur les décisions, les prises de pouvoir, les rivalités des politiques.

Grèves, révoltes, violences, conflits, la marmite Antillaise déborde bien souvent lorsque les injustices des sociétés postcoloniales deviennent insupportables. Si en Martinique, les émeutes foyalaises de décembre 1959 restent dans les mémoires2, Jean-Pierre Sainton nous rappelle qu’en Guadeloupe c’est en 1967 qu’une féroce répression coloniale s’abat sur les ailes du papillon. Le 20 mai, sur fond de tensions sociales et raciales, un riche commerçant blanc agresse dans le centre-ville de BasseTerre un ressemeleur de chaussures noir. C’est la goutte d’eau. La population explose de colère. Dans les jours qui suivent, les pourparlers entre ouvriers grévistes et patronat sont infectés par des rumeurs racistes et les manifestations dégénèrent. D’un côté, les manifestants caillassent les automobilistes blancs, incendient les bâtiments, tiraillent sur les forces armées avec des fusils de chasse, de l’autre les CRS tirent à balles réelles. Le gouvernement accuse les indépendantistes d’avoir provoqué des émeutes raciales pour justifier une riposte « mesurée » des forces de l’ordre. Des dizaines de militants anticolonialistes sont emprisonnés à Paris. En 1985, le chiffre de 87 tués est lâché par le ministre des DOM. « Les massacres de mai 67 restent présents dans la mémoire des Guadeloupéens comme “des crimes oubliés de la République impériale”. »

Deux crabes males de même catégorie, toutes pinces dressées, se défient, s’observent et puis s’affrontent pour occuper un trou. Le trou c’est l’objet convoité du désir. Ils ont le choix soit de s’apaiser et de perdre l’objet, le trou, soit de se battre à mort pour sortir de l’indifférenciation gémellaire. Pris dans le combat ils en oublient le trou. C’est par la question du désir mimétique pour s’approprier l’objet que Bernard Phipps nous propose une réflexion dense, nourrie, sur les rapports entre créole et français. Elle est inspirée du jeu mimétique développé par René Girard, jeu où le bouc émissaire sert d’exutoire à la violence, violence qui dans ce cas arrive donc après. Dans le système esclavagiste, la violence précède le jeu mimétique et la question de l’objet à désirer se pose. En effet, nous avons d’un côté un esclave objectivé par le Code noir, à qui le désir est interdit par une fiction juridique et de l’autre, le maître qui occupe tout l’espace du désir. Or ce désir n’a qu’un seul objet : le statut même de sujet, du sujet parlant. La conséquence s’exercera sur la langue. « Le désir esclavagiste s’exerce de façon symbolique et physique sur la langue. Le maître cherche à faire taire l’esclave, à lui faire avaler sa langue » par des tortures : muselière, coprophagie forcée pour le faire régresser au stade dinfans, celui qui ne parle pas. Les langues vernaculaires des esclaves disparaissent, elles aussi maltraitées par la traite. Cette acculturation forcée aggrave la désubjectivation de l’esclave et installe le maître dans une position ambivalente de double lien. En effet, d’un côté il doit assurer la rentabilité économique de la plantation ce qui l’oblige à avoir des esclaves qui parlent une même langue pour travailler ensemble, mais de l’autre, il veut éviter d’avoir des esclaves qui se comprennent pour affaiblir les stratégies de révoltes et de marronnage. La naissance du créole emprunté au maître et aménagé par l’esclave s’est produite dans cet espace réduit et ambivalent où le maître redoute et désire le phantasme d’une symétrie linguistique avec l’esclave. Alors que la loi du désir oblige à avoir un partenaire mimétique, puis un bouc émissaire innocent sur qui se déverse la violence, le maître nie l’identité subjective dans « l’Autre esclave », il refuse de reconnaitre l’humanité de l’esclave objectivé. Ce dernier devient alors le partenaire mimétique en même temps que le bouc émissaire. Mais s’abstraire de l’Autre comme lieu de désir donne naissance à un nouveau personnage : le conteur. Il est « la voix off », « le souffleur » qui dit ce que le maître feint de ne pas écouter tout en jouissant de l’entendre. Il parle du fonctionnement du maître en même temps modèle et obstacle, ce double lien impossible à interpréter. Le maître ayant dérobé le verbe, il ne reste plus que la folie pour tenter de trouver un sens à la parole. « C’est une quête éperdue de sens, une quête du sens perdu, un contre sens. »

Le jeu mimétique développé par Bernard Phipps analyse le déchaînement de violence en pays dominé. La violence est première, comme chez Edouard Glissant dans « le discours Antillais » où le colonisé est aliéné par un Autre, qu’il idéalise, à qui il veut ressembler, dans lequel il veut se dissoudre, agit par une « pulsion mimétique »3 d’une « extrême violence », imposée à un peuple, car elle suppose « son consentement et même sa jouissance ». Ressembler au maître pour le colonisé, est une tentative d’échapper à sa condition, de guérir en quelque sorte. Pour survivre aux pulsions de mort mitonnées par l’Histoire, le peuple caribéen résiste, déniche des perles de vie qu’il tricote en arts et en lettres. Et c’est sur une partition de 24 îles, parsemées sur la portée archipélique, que Ronald Selbonne nous invite à poursuivre le voyage. Au gré des rencontres littéraires nous croisons Guy Tirolien, Albert Béville ou Sony Rupaire, pendant que Maryse Condé se pose après avoir parcouru le monde. Mais si l’île numéro onze dénonce le scandale du chlordécone, là où la diminution de testostérone mêle mutation génétique et arme sociopolitique, l’île numéro douze dénonce « le non-dialogue social » sur une île, « où l’inconscient collectif et individuel repose sur une structuration venue des jours de l’esclavage ». L’identité est nourrie par l’histoire et les comparaisons mémorielles entre traite triangulaire et Shoa polluent trop souvent les discours politiques et les dîners en ville. Elles provoquent repli sur soi, sentiment d’injustice, haine du rival (ou du même ?) supposé plus reconnu par un Autre. L’article de Daniel Maragnès sort enfin de cet enfermement duel et propose une autre lecture. L’auteur pose la question de la fondation d’un peuple, au-delà de l’histoire, cette inscription qui par ses rites, ses traditions, permet au lieu de s’inscrire et de s’écrire en chacun. Ici, les deux fondations sont inversées. « La fondation esclavagiste est une fondation pour ainsi dire sans actes, d’une certaine manière sans hérospositif. Elle est au fond des navires, dans les cales des navires négriers. La sortie d’Êgypte est une positivité pour la fondation juive, cette libération de Pharaon qui va fonder un peuple. La “sortie d’Afrique” des esclaves noirs est un mouvement parfaitement inverse où un nouveau peuple se fonde dans l’histoire silencieuse des cales. »

Le voyage des Cahiers des Anneaux de la Mémoire en Guadeloupe semble naviguer entre un passé qui « déparle » au présent et un présent possédé par les figures du passé. Pour tenter de sortir du déni, voile couvrant le traumatisme refoulé de la traite, des lieux mémoriels sortent de terre pendant que d’autres travaillent la terre pour rendre compte de l’histoire. Deux lieux de mémoire sont évoqués : Le premier par Jean-Marc Masseaut, c’est le domaine de la Grivelière, ancienne habitation caféière de Vieux-Habitants où l’association « Verte vallée » met en valeur ce lieu magique, magnifique, agrippé au flan du morne. Le deuxième, le Mémorial Acte, architecture monumentale inauguré en 2015 à Pointe-à-Pitre est « un centre caribéen d’expression et de mémoire de la traite et de l’esclavage ». L’article de Stéphanie Mulot nous permet de découvrir les contours, les richesses, les limites, de ce lieu qui relie la modernité contemporaine du présent à la barbarie esclavagiste passée. Pourtant entre les deux bouts de la chaîne, certains visiteurs sortent frustrés. Il manquerait une salle qui montre le labeur des esclaves. En Guadeloupe, un point noir recouvre encore l’indicible.

Monique Arien Carrere

Bulletin de Psychologie, mai-juin 2018, tome 71 (3).

Il s’agit d’un numéro hors thème composé de cinq articles sur des sujets variés et d’approches théoriques et méthodologiques différentes. Le premier d’entre eux aborde un sujet original : « L’expérience de la douleur et de la souffrance chez les musiciens d’orchestre ». Les quatre auteurs, C. Lamontagne, S. Gilbert, C. Courchesne et C. Bélanger viennent de l’université Mac Gill et de l’UQAM (Canada). Ils abordent la question dans une perspective psychodynamique et critiquent les travaux précédents sur le thème de la souffrance au travail car ils ne tiennent pas compte d’un aspect du travail, celui de l’expression de la subjectivité qui, selon eux, « s’enracine dans l’expérience du corps, en particulier, du corps érotique ». Certaines situations au travail favoriseraient la répression pulsionnelle et l’interruption de la vie fantasmatique (d’après Molinier et Flottes, 2012). C’est lorsque la subjectivité est atteinte que le corps est mis à l’épreuve et que la douleur peut apparaître. Qu’en est-il de la souffrance au travail lorsque ce dernier est artistique ? Pour répondre à cette question, les chercheurs réalisent des entretiens avec quatre musiciens d’orchestre (deux hommes et deux femmes). De ces entretiens se dégagent trois métaphores concernant le rapport à la douleur. Tout d’abord, les musiciens évoquent « l’arène » qui représente un lieu dans lequel on n’a pas le droit à l’erreur dans une situation où c’est l’excellence qui est visée, ce qui induit une très forte pression. Dans cette situation, le contrôle de soi est permanent, sans aucun répit. De plus la compétition entre musiciens est très forte. Dans ce contexte, la douleur apparaît « normale » tant qu’elle n’affecte pas la capacité de jouer. Mais le métier de musicien d’orchestre est précaire (d’où la compétition) et ils ressentent au-dessus d’eux « une épée de Damoclès » qui concerne l’état du corps en général, la douleur physique, bien sûr, mais aussi une perte ce contrôle qui, lorsqu’elle arrive une fois, se transforme en angoisse de la reproduction de ce phénomène. La douleur joue un rôle tellement important dans la vie du musicien qu elle est un sujet tabou car elle menace la perte au plan professionnel et au-delà, une perte identitaire. La troisième métaphore utilisée est celle de « l’Olympe » qui représente le versant « plaisir » du métier de musicien d’orchestre : plaisir esthétique et sensoriel, plaisir d’appartenir à un groupe d’initiés. L’importance de l’appartenance au groupe exécutant une belle œuvre, satisfaisante esthétiquement, permettrait de prendre de la distance par rapport à soi-même et à sa propre angoisse. Le rapport au chef d’orchestre qui entraîne le groupe vers la beauté de l’œuvre, est à peine évoqué, alors que pour le mélomane moyen, il apparaît capital. Le rôle du public viendrait en quelque sorte renforcer la satisfaction d’avoir accompli quelque chose d’extraordinaire. La douleur semble alors anesthésiée. Dans la discussion, les auteurs reprennent une idée de Dejours (1980) selon laquelle les musiciens d’orchestre développeraient des stratégies de défense collectives organisées autour du déni de la vulnérabilité. Contrairement à d’autres professions, le métier de musicien permet l’expression de la subjectivité et ne peut être associé à une répression pulsionnelle. Mais il comporte aussi sa part d’angoisse liée à l’exigence d’excellence associée à la précarité.

Les auteurs tiennent à préciser que leur étude est exploratoire et que les résultats ne peuvent être généralisés.

Le deuxième article, très différent porte sur des « Réflexions méthodologiques sur l’intervention en immersion: comparaison de deux terrains ». La première étude, réalisée par Aude Villemain (université d’Orléans) concerne une intervention de type ergonomique auprès d’un raid polaire en Antarctique pour faire fonctionner la station scientifique Concordia. Il s’agit détudier de l’intérieur comment la sécurité est assurée lors de ces raids biannuels (mars et octobre) entre la station Dumont d’Urville (DDU) et la station Concordia. La durée moyenne d’un aller et retour est de 23 jours dans des conditions extrêmes. Le nombre de « raideurs » est assez faible : une dizaine. En 58 allers et retours, il n’y a jamais eu de perte humaine. L’auteur a participé à trois raids et étudie les processus mis enjeu pour la sécurité. La seconde étude réalisée par Marc Lévêque (CIAMS, Orsay) concerne l’accompagnement psychologique de l’équipe française de voile olympique. Les deux études diffèrent par le type d’étude réalisé: intervention de type ergonomique dans le premier cas, et accompagnement psychologique dans le deuxième, par les terrains géographiques où elles opèrent (l’Antarctique et la mer dans un pays tempéré), et enfin la demande beaucoup plus claire dans le cas de l’intervention ergonomique qui demande un diagnostic des situations afin de proposer des modèles d’intervention. Dans le deuxième cas, on s’aperçoit que l’accompagnement psychologique des sportifs de haut niveau est semé d’embûches car elle se heurte à toutes sortes d’interventions liées directement au corps. Dans ce contexte, la pratique de l’écoute, l’absence de technologie, l’aspect souvent différé des résultats que ce soit sur la motivation, la cohésion des équipages, ou encore la rivalité entre entraîneurs, pénalise grandement cette pratique. Mais les deux études ont un point commun : elles montrent qu’en fait la demande est déguisée : dans les deux cas, il existe des dispositifs mis en place par des dirigeants et que contestent les acteurs qui les expérimentent. Il s’agit alors pour le psychologue comme pour l’ergonome, de mettre à jour le système et de découvrir comment l’améliorer en proposant de nouveaux dispositifs. La dernière phase consiste à faire accepter le changement à la fois par les commanditaires et par les acteurs de ces dispositifs. En ce sens les deux expériences se rejoignent, contrairement à ce que l’on pouvait penser au début de la lecture. Elles s’inscrivent l’une et l’autre dans l’esprit d’une société où la demande de performance et la rapidité de résultats sont de plus en plus fortes. La demande porte donc davantage sur une intervention rapide que sur un réel accompagnement, ce qui rend difficile le travail des psychologues auprès des sportifs de haut niveau qui leur préfèrent souvent des « coach ».

Le troisième article est sans aucun rapport avec les précédents puisqu’il concerne cette fois les : « Premiers écrits philosophiques. Productivité conceptuelle et créativité rédactionnelle du CE2 au CM2. » Il est écrit par cinq chercheurs en éducation de l’université Clermont Auvergne et de l’université de Montréal (E. Slusarczyyk, C. Thebault, B. Slusarczyk, M.F. Daniel, J. Pironom). Il s’agit d’une étude conduite dans une perspective psycholinguistique, mais dans laquelle entrent de nombreux autres facteurs. Les auteurs ont pour but de circonscrire les compétences philosophiques naissantes dans trois domaines de performance : la performance philosophique (capacité à émettre des hypothèses ou des postulats, à raisonner) ; la performance linguistique (cohésion discursive, nombre de propositions...) ; la performance cognitive liée aux aspects conceptuels. Ajoutons que les variables concernant la population sont : l’âge et le niveau scolaire (CEI, CM1, CM2), le sexe, et le lieu de scolarisation urbaine ordinaire, rurale urbaine, ou zone d’éducation prioritaire. La tâche comprenait l’écriture de deux textes, un pré-texte ou brouillon, et un texte. Les deux étaient stimulés par la présence d’images qui accompagnaient les thèmes imposés comme le rêve, la liberté, ou encore un thème manifestant une opposition comme nature/culture, permettant éventuellement une meilleure argumentation qu’un thème simple. La créativité, était mesurée par ce que les auteurs appellent « La pensée divergente », c’est une pensée qui sort de la logique ordinaire et attendue. Elle se manifesterait aussi par la production de métaphores et d’analogies.

Les variables manipulées dans cette expérience sont multiples et la lecture des résultats qui portent sur 167 copies, est assez complexe. Les principaux résultats montrent que la présence d’images n’a pas l’effet escompté car un certain nombre d’élèves se contentent de décrire l’image qui « ne fournit pas un ancrage énonciatif adapté ». Les élèves ne font ni introduction, ni conclusion à part quelques élèves du CM2. La présence de postulats et d’hypothèses est nulle en CE2. Elle augmente en CM1 et CM2. Les exemples suivent la même progression. La production conceptuelle augmente nettement entre le CE2 et le CM1 et elle a ensuite tendance à stagner entre le CM1 et le CM2. Les résultats montrent une différence entre les garçons et les filles : elles ont une meilleure productivité conceptuelle et sont plus créatives.

En conclusion, les auteurs montrent l’importance du brouillon avant la rédaction, et souhaiteraient la mise en place d’une initiation à la philosophie en primaire pour éviter la stagnation des résultats en CM2. Il aurait été souhaitable de prévoir un groupe contrôle sans images compte tenu du rôle plutôt négatif qu elles jouent sur la rédaction. De plus, la distinction entre les trois types de performance semble un peu artificielle et il est probable que les interactions entre elles soient fortes. Cependant, on peut que louer l’idée qu’il est possible d’introduire l’initiation à la philosophie dès l’école primaire.

Le quatrième article s’intéresse à un sujet peu traité, celui de l’adolescence chez le sujet déficient moteur. L’article intitulé: « De l’entretien psychologique à la psychothérapie en institution: le cas d’une adolescente infirme motrice cérébrale » se penche sur le cas d’une jeune de 16 ans accueillie dans IEM. Les auteurs, S. Pivry et R. Scelles (université Paris Ouest Nanterre La Défense) étudient de manière longitudinale le cheminement des processus adolescents lorsqu’ils sont limités par une infirmité. Le suivi a duré quatre ans. L’arrivée de la puberté complique encore le rapport au corps vécu plus comme une souffrance et comme source de frustration, que comme un plaisir. Il s’y ajoute souvent un déni de la sexualité de la part du personnel soignant comme de celle de l’entourage.

Les auteurs décrivent le cas de Fabienne, une adolescente qui vient de quitter l’école où elle était scolarisée pour entrer en IME, en externat, quatre jours par semaine. La transition est difficile. Elle est hémiplégique et a donc certaines possibilités d’autonomie, que d’autres plus handicapés n’ont pas, et cela va lui permettre de suivre un stage préprofessionnel qui va revêtir une grande importance : augmentation de l’autonomie, prise de conscience de sa féminité. Elle a finalement intégré un établissement de travail protégé et attend un hébergement en foyer. Le passage à l’âge adulte est en train de se faire, ce qui constitue une indéniable réussite. Quel rôle a joué l’accompagnement psychologique dans cette évolution ? Au départ, l’adolescente était prise dans des sentiments d’échec, de tristesse, d’incompréhension. Après une interruption d’un an (du fait de la jeune fille) elle réussit peu à peu à reconnaître et à nommer ses affects souvent dépressifs, mais aussi à noter qu’il y avait parfois du « bon » dans sa vie. Ce moment permettra l’entrée dans une véritable psychothérapie. La jeune fille prend un grand plaisir à la natation et noue une relation avec un jeune homme qui va lui permettre de se projeter dans l’avenir. Les auteurs pointent les difficultés de ce type de travail en institution : comment faire surgir la demande, comment gérer les aspects transférentiels, comment accepter le cadre parfois rigide imposé par l’institution ? Ce qui semble indubitable, c’est que cet accompagnement a permis à le jeune fille une élaboration mentale de son passage de petite fille ultra-dépendante de ses parents, à celui de jeune femme autonome en exploitant au maximum ses ressources psychiques, ce qu elle n’aurait sans doute pas réussi seule.

Le cinquième et dernier article évoque : « L’utilité clinique du test des associations de Jung ». Cette étude, réalisée par E. Guibert (Nice-Sophia-Antipolis) et J. Martin-Tur (Aix-Marseille), est une réplication sur des sujets sains des expériences d’associations réalisées par Jung er Riklin entre 1904 et 1910. Les auteurs reprennent l’historique des expériences d’associations de mots, en particulier celles de Galton et de Wundt qui portaient sur des sujets sains. En 1883, Kraepelin s’en saisit pour les appliquer à l’étude des maladies mentales. Chez ces derniers, le mot n’agit toujours par le sens mais par le son (rime, ressemblance, répétition...). C’est sur cette classification que vont se baser Jung et Riklin. Ils dégagent de leurs résultats deux types d’association : un type « objectif » où le mot est abordé de façon impersonnelle, et un type « subjectif », à partir duquel il dégage la notion de « constellation » allant du simple, c’est- à-dire égocentrique, ou complexe en éveillant un complexe mnésique qui « perturbe l’expérience » en allongeant par exemple, le temps de réaction... les résultats obtenus par la réplication réalisée par les auteurs sont conformes à ceux obtenus par Riklin et Jung et montrent, selon les auteurs « L’utilité clinique de l’expérience en psychopathologie ». Les associations verbales, comme chacun sait, sont sensibles aux phénomènes psychologiques et au refoulement. Les auteurs considèrent donc que les travaux de Riklin et Jung représentent aujourd’hui encore une classification très fine des phénomènes associatifs. Le propos de cette étude n’est pas toujours clair : s’agit-il juste de valider une classification élaborée au début du XXe siècle, ou plus largement de montrer que la clinique a besoin d’être validée par des études chiffrées et interprétées statistiquement ? Il semble que ce soit ce deuxième point de vue qui l’emporte.

Ce numéro du Bulletin de Psychologie comprend trois études sur cinq engagées dans une perspective psychodynamique, et une quatrième (celle consacrée aux interventions en immersion) qui utilise volontiers une approche visant la subjectivité des acteurs dans des situations extrêmes ou particulières. La cinquième étude est d’orientation cognitive plus classique. Les quatre études réalisées dans une perspective psychodynamique ont le mérite d étendre cette conception à des situations collectives ou à des cadres où cette approche n’est habituellement pas utilisée. Tous les articles sont suivis d’une bibliographie importante et bien documentée qui atteste du sérieux de l’élaboration présentée dans les articles. De plus, la diversité des thèmes abordés peut intéresser un large horizon de lecteurs.

Marie-Claude Fourment-Aptekman

Bulletin de psychologie, novembre-décembre 2018, no 558.

Ce numéro athématique se compose de quatre articles constituant le fond du volume, auquel s’ajoutent trois rubriques habituelles : Actualités de la psychologie consacrée à l’exposition « La mesure de la vie mentale » qui a eu lieu à l’École de Médecine et qui s’est terminée en septembre 2018, mais qu’il était important de mentionner. La deuxième rubrique Points de vue et opinions intitulée : « Quels chemins la psychologie a-t-elle parcourus depuis 1920 avec Henri Piéron ? Regards de la CPPLF4 sur la visibilité ». Ce bref article, issu de réflexions collectives montre la dérive pseudoscientifique permettant de déclarer un article « bon » pour une qualification, ou non. Cette dérive s’appuie sur des agences de notation dont SC Imago, qui sont en fait des bases commerciales issues de la maison d’édition Elsevier. L’article s’adresse aux membres du CNU et aux différentes instances d évaluation et il permet également de faire connaître les travaux de la CPPLF initiés par J.P. Pétard et André Sirota. La troisième rubrique, toujours bien fournie s’intitule « À travers le livres ».

Sur les quatre articles composant le corps de l’ouvrage, deux sont consacrés à l’enfant et au bébé dans une perspective clinique. Le premier s’intéresse à un sujet mal connu, celui du rôle complexe des parents d’accueil dans une famille du même nom. L’étude réalisée à l’université du Québec à Montréal (A. Boyer et R. Noël) met en avant la position paradoxale qui est demandée par la protection de l’enfance à ces personnes. Il s’agit d’une part de favoriser les comportements éducatifs positifs afin d’éviter l’apparition de comportements délinquants chez les jeunes dont ils ont la charge, et, d’autre part d’encourager l’émancipation de ces mêmes parents afin qu’ils mettent en place un meilleur contrôle de leur parentalité. Ces derniers doivent donc être soutenus et contrôlés, et qui plus est, par la même personne référente. L’enfant est toujours au centre du programme, mais peut-on être un « bon parent » à partir de directives relativement précises et strictes ? Ce n’est pas l’avis des auteurs de l’article qui prônent un accompagnement de ces parents avec la possibilité d’une réflexion sous forme de groupes de paroles et de rencontres entre parents d’accueil afin de cerner leurs besoins spécifiques. C’est l’objet de l’étude présentée qui recense les difficultés bien connues : le lien avec l’enfant dont la durée est inconnue et qui fait obstacle à l’attachement, le lien avec les parents d’origine auxquels ils ne doivent pas se substituer, et enfin le lien à l’institution et à ses intervenants qui ont un double mandat impossible : soutien et évaluation. Les aspects positifs de ce travail sont représentés par les manifestations de reconnaissance pour leur rôle, aussi bien par les enfants, que par les parents biologiques et même l’institution. La présence d’un conjoint semble indispensable à la réussite de leurs missions. De plus l’évolution dans la formation des intervenants semble favoriser de meilleures relations entre ces derniers et les parents d’accueil. En résumé, les groupes de paroles mis en place ont permis de faire entendre les expériences souvent douloureuses vécues par les parents dans un climat qui n’était plus celui de l’évaluation, dans lequel ce dire ne peut advenir. Il apparaît donc essentiel que dans un système consacré au bien de l’enfant, une place particulière soit réservée à ceux qui ont la charge au quotidien.

Le deuxième s’attache également à un sujet peu exploré: « Le devenir père de nouveau-né prématuré », réalisé par une équipe de Toulouse (F. Koliouli, C. Zaouche Gaudron, F. Azemar-Hopker, J.P. Raynaud). À partir de l’étude du discours de trois pères d’enfants prématurés, les auteurs cherchent à définir le vécu et le rôle de ces pères pendant le séjour de leur bébé en service de néonatologie. La nouveauté consiste déjà à s’intéresser aux pères des enfants prématurés dits « extrêmes » puisque les enfants avaient respectivement 26 et 28 semaines et pouvaient bénéficier de la pratique de peau-à-peau, encore appelée méthode « mère-kangourou » introduite dans les années 70 et qui a permis aux mères d’avoir un contact très bénéfique avec leurs bébés prématurés, ce qui était interdit auparavant pour des raisons d’hygiène. Étendre cette pratique aux pères rencontre sans doute bien des résistances. Les trois pères dont on analyse la construction du lien avec leur bébé prématuré sont supposés illustrer différentes postures dont on ne sait si elles ont conduit au choix de l’échantillon, ou si elles se sont révélées au cours de la recherche. Les auteurs définissent trois types de père : le premier type représente une « identification maternelle prolongée », ce qui semble indiquer que le père accepte avec émotion la situation peau- à-peau et qu’il en retire une forte satisfaction reléguant, d’une certaine manière, la mère de l’enfant, souffrante, au second plan, entraînant une éventuelle confusion des places et des rôles entre le père et la mère. Un autre type de père se présente comme « le père-messager entre la mère et l’enfant ». Ce père semble vivre avec moins d’enthousiasme l’expérience peau-à-peau, à laquelle il s’habitue progressivement. Il s’emploie à faire le lien entre sa femme en situation de grande difficulté psychique, sa fille prématurée et les deux autres enfants de la fratrie. À la différence du précédent, il n’empiète pas sur la place de la mère qu’il préserve au contraire par son rôle de messager entre elle et l’enfant. Le troisième type est appelé par les auteurs « Père-partenaire de la mère », ce qui semble indiquer qu’il se situe davantage du côté de la mère que de celui de l’enfant qu’il se refuse de venir voir seul tant il redoute cette rencontre. Il envisage le peau-à-peau comme une situation dangereuse qu’il met sur le compte de la fragilité de l’enfant.

Ces portraits sont assez courts et ne permettent pas d’englober tous les facteurs qui contribuent à occuper la place de père de telle ou telle manière. En dehors de ces trois figures-types, il existe sans doute autant de variations que d’hommes confrontés à cette situation difficile. Mais cet article a le grand mérite de montrer que les pères ont une place importante à occuper auprès des bébés nés prématurément afin de soutenir les mères elles-mêmes déroutées par cette naissance qui ne correspond en rien à celle de l’enfant rêvé.

Suit un article sur « La question narcissique au moment du passage à la retraite », coécrit par J. Le Goff (Lyon 2) et F. Rexand-Galais (Angers) qui évoque essentiellement la crise identitaire traversée au moment de cette transition importante entre vie active et une autre vie marquée essentiellement par des pertes : celle du statut, du rôle socio-affectif, du groupe de pairs... C’est une période de déstabilisation narcissique augmentée par le vieillissement qui commence à faire sentir ses premiers effets. L’atteinte narcissique peut être profonde et nécessiter un accompagnement thérapeutique en raison d’un désinvestissement profond du moi qui peut amener certains à des consommations d’alcool excessives, ce qu’ils n’avaient pas fait durant leur vie active. Des hospitalisations sont parfois nécessaires pour éviter des passages à l’acte suicidaire. Les auteurs proposent un accompagnement par la parole mais utilisant aussi des techniques du corps, comme la relaxation, permettant parfois de rouvrir une voie vers une restauration narcissique. Cet article montre à quel point la retraite fantasmée par tant d’hommes et de femmes, fatigués, usés parfois et malheureux dans leur travail, représente parfois un passage périlleux qui doit être impérativement préparé ou du moins pensé avant l’échéance.

Le dernier article s’intéresse à une tout autre question, mais qui est d’une brûlante actualité: il s’agit de la « Critique de la mesure de responsabilité chez Milgram etBlass ». Cet article s’inscrit dans un mouvement de contestation de résultats expérimentaux que l’on pensait « vrais » pour toujours et qui s’avèrent biaisés et non ou peu réplicables. C’est le cas de la fameuse expérience de Stanford fort bien analysée dans un ouvrage récent : « Histoire d’un mensonge » de T. LeTexier. L’expérience de Milgram (1974, disponible sur You Tube sous le titre Obedience) concerne la question de l’obéissance dans une situation très codifiée dans laquelle on demande à un examinateur (sujet de l’expérience) d’envoyer des décharges électriques à un élève lorsqu’il répond de façon erronée. À chaque nouvelle mauvaise réponse l’intensité du choc monte jusqu’à être très intense. Il y a trois personnes présentes : les auteurs reprennent le psychologue expérimentateur, le professeur et l’élève qui ne se voient pas. Cette expérience a été reprise par Blass (1996) qui demande à des observateurs d’évaluer le degré de responsabilité pour les chocs reçus par l’élève entre l’expérimentateur, l’enseignant et l’élève.

Blass retrouve les mêmes résultats que ceux de Milgram : les observateurs attribuent plus de responsabilité à l’expérimentateur qu’à l’enseignant quand l’enseignant obéit. En revanche, ils attribuent plus de responsabilité à l’enseignant qui ne se soumet pas qu’à l’expérimentateur, ce qui apparaît logique. Mais les participants à l’expérience de Milgram jugeaient, quant à eux, qu’ils étaient pleinement responsables des chocs électriques qu’ils délivraient en raison d’une coopération avec le chercheur-expérimentateur représentant de la science. Ils suivaient les consignes même s’ils ne les comprenaient pas afin de faire avancer la science. Mais Milgram maintient que les professeurs qui envoyaient des chocs étaient dans une situation de subordination qui les déresponsabilisait. C’est ce qui fera l’immense succès de sa théorie.

Qu’apportent les recherches actuelles sur cette théorie ? Les auteurs reprennent l’étude de Blass avec quelques variations en demandant aux observateurs (90 étudiants) d’attribuer la responsabilité des chocs à chacun des protagonistes. Dans toutes les situations, il n’existe aucune différence significative entre la responsabilité attribuée à l’expérimentateur ou à l’enseignant, mais en revanche, la responsabilité de l’élève est toujours plus faible. Ces résultats valent en situation d’obéissance comme en situation de désobéissance. Comment expliquer ces résultats bien différents de ceux promus par Milgram au prix d’une manipulation ? C’est une question complexe mais il faut se souvenir que dans l’expérience de Milgram ceux qui jouaient le rôle d’enseignants se sentaient responsables. Ce sont donc les questions de soumission, d’obéissance et de responsabilités que soulèvent ces expériences. Leur impact au niveau social (entreprise, éducation, justice...) ainsi que politique et historique – rappelons que l’expérience de Stanford faisait explicitement référence aux camps de concentration nazis – est considérable. C’est pourquoi il est nécessaire de reprendre ces recherches afin d’en nuancer les résultats, voire de les invalider.

Ce dernier numéro du Bulletin de Psychologie rencontrera les préoccupations de bon nombre de lecteurs sur des sujets très variés mais tous d’actualité.

Marie-Claude Fourment-Aptekman

Clinique, Paroles de praticiens en institution, no 15. Érès.

Paru en 2018, ce numéro 15 de la collection Clinique, Paroles de praticiens en institution, explore une thématique qui offre au lecteur une multitude de réflexions autour de la vie quotidienne en institution. L’ouvrage par l’excellente qualité de ses contributions nourrit notre pensée à partir de la multiplicité des pratiques psychothérapeutiques de praticiens de divers horizons. Ce travail de réflexion clinique débute en 2004 avec le Collège des Psychologues du Groupe ORPEA CLINEA et confirme la richesse de cette revue publiée deux fois par an.

Dès l’éditorial, Patrick de Saint-Jacob, directeur de « Clinéa, psychiatrie », cite la formule du philosophe Alain : « tout savoir d’âge mûr est ainsi ; on y fait l’économie de la pensée ; même dans un métier (...) qui est de raisonnement (...), il y a routine (...). Au mieux ce sont des routines vraies ». Alors quelle est donc cette routine et comment observer, entendre ce quotidien comme l’évoque Patrick de Saint-Jacob autrement que sous l’angle du répétitif et du mortifère auquel toute institution et tout praticien est confronté dans sa pratique ? Ne serait-ce pas sans cesse renouveler un vaste travail sur soi et abandonner la certitude d’un savoir absolu ? Ainsi cela reviendrait à développer une éthique de l’empathie, « instant T », dans la rencontre avec l’autre sous le sceau d’un accompagnement au quotidien qui se présenterait bien au-delà d’une apparente banalité.

Nous retrouvons tout au long de l’ouvrage cette thématique particulièrement riche et nourrie d’une réflexion clinique d’une « psychopathologie de la vie quotidienne » qui est illustrée autour de 3 axes centraux que sont : les rythmes et les rites de la vie quotidienne ; l’humain et le non-humain du quotidien ; ainsi que la philosophie des soins, philosophie du quotidien.

Les praticiens-chercheurs questionnent leur dispositif et c’est sans doute parce que les personnels soignants se laissent surprendre et affecter, qu’ils accèdent en intériorité à une meilleure compréhension des enjeux d’une clinique du quotidien faite de banalité, voire d’ennui. Évoquer le travail quotidien en institution c’est aborder de manière délicate, la complexité, les difficultés mais aussi la richesse d’une clinique qui potentialiserait l’ordinaire du quotidien pour en faire un véritable levier thérapeutique. Ainsi tout au long des articles nous découvrons comment un dispositif soignant, qu’il soit humain ou non humain (appareillages échographiques, objets domestiques, gestes familiers...), articulé à des savoir-faire créatifs, fait qu’une multitude de petits riens, parfois anodins, transforment l’espace de soin en véritable espace transitionnel où chaque détail devient alors profondément humanisant et subjectivant pour les patients.

Parmi tous les textes, nous retiendrons celui de Pierre Delion : Les choses de la vie (quotidienne). Dans cet article Pierre Delion souligne l’importance de prendre en considération la vie de tous les jours en institution comme un véritable matériau porteur de sens avec des fonctions phoriques, sémaphoriques et métaphoriques, qui signerait un retour à la nécessité d’une psychothérapie institutionnelle fondée sur des bases humanisantes et civilisatrices symbolisantes.

Dans une autre approche nous apprécierons l’article de Sylvain Missonier, le rituel échographique en maternité, le non-humain, l’enfant virtuel et le « devenir parent». Comme le qualifie Sylvain Missonier, l’environnement non humain, c’est-à-dire un ensemble de deux catégories d’objets culturels et d’objets naturels ne sont pas suffisamment considérés ou mis en valeur car ceux-ci possèdent des caractéristiques offrant un potentiel de malléabilité très large et donc de ce fait sont de véritables « outils intersubjectifs du quotidien ». Ainsi, dans cet article, Sylvain Missonnier illustre l’importance du non-humain en présentant l’échographe comme outil et la situation l’échographie paradigmatique. Il semble nécessaire dans nos cliniques de se plonger sur le pouvoir de liaison individuel et social offert par les nouveaux objets du virtuel, mais aussi de réfléchir sur une prise en compte banale de ceux-ci qui serait dès lors déstructurante et aliénante. Pour cela, Sylvain Missonier reprend une situation particulière décrite ici de l’échographie périnatale, où le cadre échogra- phique pourrait faire office de fonction organisatrice et structurante de parentalité notamment au niveau des diagnostics mais aussi pourrait être paradoxalement délétère à partir du moment où il n’y a pas de réflexion sur les effets du cadre et du dispositif échographique.

Pour conclure, cet ouvrage de plus de deux cents pages se lit avec beaucoup de fluidité. D’une exigence théorique et clinique fidèle à la revue, il invitera sans doute beaucoup de cliniciens à poser un regard différent sur ces petits gestes, rituels et sentiments d’ennuis du quotidien que nous pourrions rencontrer dans nos pratiques.

Karine Henriquet

Le Coq — Héron, 232/, La haine de soi, Érès, 2018.

Ce numéro dirigé par Eva Brabant et Eva Landa, regroupe un ensemble d’articles ayant comme point d’intérêt clinique la haine de soi. Comment les concepts de haine de soi et retournement de haine de soi contre soi-même s’observent-ils en cette période de mutation du lien social contemporain ? Cet ouvrage nous permet de nous interroger au plus près de nos cliniques actuelles avec, ici, ce dossier dédié à la haine de soi.

Dans celui-ci figure un article d’Eva Brabant qui présente une réflexion à partir de l’ouvrage de Theodor Lessing : La haine de soiLe refus d’être juif. Elle nous apporte un éclairage sur les questions d’appartenance au groupe en questionnant à partir des théories de Freud, Ferenczi, Hermann, Balint et Ranck le processus d’installation et l’origine de ce sentiment de haine. Une réflexion est faite autour de la tentative du sujet de résister à son effacement avec le concept d’identification présenté dans les travaux de Freud et la recherche de soulagement lié à l’angoisse.

Dans les articles suivants, différents auteurs, à partir d’exemples tirés de leurs pratiques, discutent d’aspects divers de la haine de soi et viennent compléter le concept initial de Theodor Lessing. Il y est introduit la notion de haine du symbolique qui combinerait la haine de soi dans l’autre et la haine de l’autre en soi.

Nous retrouvons aussi un article rédigé par Louise Grenier qui analyse à partir de sa pratique et de la lecture des biographies de Romain Gary et de Marylin Monroe, la haine de soi comme symptôme qui résulterait d’une non-rencontre avec « un proche secourable ». Un effacement de soi dans l’autre, ici, signerait une absence à soi comme processus de survie psychique qui indiquerait que le sujet aurait été plongé dans une solitude infinie.

À partir des articles d’Eva Landa et de Geneviève Duché présents dans cet ouvrage, nous sommes tentés de questionner ce qui amène un sujet à chosifier un autre individu. Quelles seraient les conséquences délétères, parfois mortelles, sous l’effet cumulatif de multiples violences et d’une haine de soi où la destruction de soi est centrale ?

Geneviève Duché interroge ainsi la prostitution sous l’angle de la misogynie avec le rapport à la violence, la domination masculine, la maltraitance et l’emprise qui sont liés. Les mécanismes de défense, dissociation, décorporalisation, de la honte et de la culpabilité ainsi que le sortir du système prostitutionnel avec la rencontre des travailleurs sociaux et des soignants sont abordés. Il est question ici, du travail de reconstruction de l’estime de soi et de retrouver une autonomie et une confiance en soi.

Un article de Fabio Landa est consacré à la lecture du texte fondateur « la haine de soiLe refus d’être juif » de Theodor Lessing. Fabio Landa, reprend les mésententes entre Freud et Lessing et met en rapport des propos de Bataille et de Lessing sur la haine de soi juive en s’appuyant sur l’article de Ferenczi « La confusion de langue entre les adultes et l’enfant ». Il s’agit ici principalement à partir de ce texte de Lessing de mettre en garde tout psychologue ou psychanalyste qui serait tenté d’effectuer des raccourcis trop systématiques de la haine de soi, en nous conduisant à réfléchir autour des phénomènes et symptômes de haine que nous rencontrons dans nos pratiques.

Claude Guy, dans un article, propose une réflexion autour de la haine de soi, et plus précisément sur un mouvement paradoxal repéré dans certaines manifestations cliniques où le corps est en jeu, venant signer la présence de l’autre en soi. Il est interrogé ici le processus de retournement de la haine d’avoir incorporé l’autre haineux en soi, soulignant une difficulté liée à la transmission et aux générations.

À la fin de l’ouvrage, Nicole Frey évoque le thème des secrets de famille, secret des origines à partir de rencontres cliniques effectuées dans le cadre de consultations pédiatriques mère-enfant. Elle nous présente, au détour de vignettes cliniques, son travail d’équilibriste dans des consultations où il s’agit d’accueillir la parole des parents sur un sujet traumatique transgénérationnel. Ainsi, Nicole Frey, nous détaille comment, lors d’une prise en charge globale d’un enfant, l’émergence d’un sentiment de sécurité peut faciliter une mise en représentation. C’est ici tout le travail de tissage de liens de confiance et d’alliance entre les différents intervenants qui est mis en valeur.

Les notes de lectures, comme celles de Mireille Fognini au sujet du recueil de Louise Grenier, Les violences de l’autre, ou de Pierre Sabourin qui nous offre avec intérêt une lecture d’Yves Lugrin, Ferenczi sur le divan de Freud seront appréciées.

Pour conclure, le lecteur, qu’il soit fidèle ou non à la ligne éditoriale du Coq-Héron, retrouvera la rigueur d’une démarche clinique qui offre de nombreux repères par ses apports issus du terrain et de la pratique. Des exemples concrets illustrent l’ouvrage et incitent à la réflexion et au débat autour de nouvelles manifestations de la pulsion de mort.

Tout au long de l’ouvrage, nous sommes tentés de questionner les nombreuses conduites contradictoires et paradoxales, observées dans les cliniques, qui signeraient cette impossibilité à être lorsque les premières identifications ont fait défaut. Ces multiples transformations visent à assurer la survie de l’être mais paradoxalement conduisent à des formes d’autodestructions du sujet. Dans nos cliniques, nous observons sur un plan collectif, individuel et social, un culte du narcissisme. N’est-ce pas là la constatation d’une évolution de cette « haine de soi » liée à de nombreux remaniements sociétaux qui risquerait de nous conduire vers des formes de dislocation de la société ?

Ce numéro du Coq Héron mettra inévitablement tout psychothérapeute ou psychanalyste en travail de réflexion vis-à-vis de psychopathologies placées sous le signe de la jouissance instantanée, qui contribuent à des modifications extrêmement fragilisantes et paradoxales de l’identité des individus.

Karine Henriquet

Marie Couvert, La clinique pulsionnelle du bébé, Toulouse, Érès, 2018.

L’ouvrage est divisé en deux grandes parties. La première reprend la théorie de la pulsion telle qu elle a été inventée par Freud et reprise par Lacan qui en fait un concept fondamental. La seconde est consacrée à la clinique du nourrisson en fonction de la pulsion. Pour l’auteure en effet, la question de la pulsion permet « de rendre compte des conditions de l’émergence de la vie psychique » (p. 17). Pour ce faire, elle revient tout d’abord à l’invention de la pulsion par Freud dont les prémices se trouvent dans L’esquisse d’une psychologie scientifique. Freud distingue déjà deux types de pulsions, comportant toutes les deux une phase de « poussée », mais l’une se déchargeant par la motricité et l’autre nécessitant une intervention extérieure, celle duNebenmensch qui accomplit une action spécifique venant résoudre la tension. Cette intervention nous montre que la pulsion se distingue d’un pur arc réflexe d’autant que l’intervention est de nature sexuelle. Freud affinera la notion de pulsion dans de nombreux ouvrages, mais les bases sont déjà posées d’une distinction entre pulsions d’autoconservation et pulsion sexuelle. Ce qui manque dans cette théorie, selon l’auteure, ce sont les caractéristiques du bébé qui permettent de convoquer l’intervention de ce Nebenmensch qui, s’il n’est pas convoqué, perd de ses compétences. Dans les Trois essais sur la théorie sexuelle, Freud introduit la notion de pulsions partielles liée à l’oralité, mais aussi à la vue, au toucher, et à la motricité. Lacan reprend la théorie freudienne en en faisant un concept fondamental et l’auteure rend hommage à Marie-Christine Laznik qui a été la première à orienter la clinique du bébé en s’appuyant sur la pulsion et son circuit. En effet Lacan fait de la pulsion un montage en trois temps qui sont susceptibles de « ratage ». Il ajoute que trois champs pulsionnels doivent être impérativement mis en place au cours de la première année : l’oralité et la spécularité déjà repérées par Freud, auxquelles il ajoute l’invocation, c’est-à-dire la voix et les échanges vocaux. L’apport majeur de Lacan dans la théorie pulsionnelle est d’avoir mis en lumière le troisième temps où le but passif d’être regardé se mue en une « activation passive » de se faire regarder (ou de se faire voir ou toucher). Ce troisième temps avait déjà été décrit par Freud d’une autre manière comme celui de l’émergence d’un nouveau sujet. C’est cette troisième phase, active, qui complète le circuit pulsionnel. Lacan introduit aussi l’interrogation et le paradoxe sur la question de la satisfaction de la pulsion qui peut se contenter de ne pas être satisfaite.

Cette première partie, sur un sujet complexe, est très claire et l’auteure fait preuve d’un grand talent pédagogique.

La deuxième partie s’intéresse à la clinique des champs pulsionnels, en premier lieu celui de l’oralité, structuralement originelle car elle représente le premier champ de disjonction de la satisfaction. Comme le montre l’étude du fœtus, ce serait le plaisir qui serait moteur de la succion et non le besoin même si les deux sont intimement mêlés. L’auteure étudie ensuite à l’aide de vignettes cliniques les ratages du premier, du second et du troisième temps de chaque champ pulsionnel. Ce découpage est un peu artificiel car la pulsion scopique, à travers l’accrochage des regards lors de la tétée se met en place en même temps que la pulsion orale. Cependant, cela permet à l’auteure de montrer dans chaque cas comment l’observation du bébé et de son activité, ou de son refus, permet de résoudre de nombreuses difficultés de la relation mère-enfant à ses débuts, qui viennent impacter, si elles ne sont pas résolues à temps, le développement futur du bébé.

La pulsion scopique revêt une importance particulière chez Lacan et Marie Couvert en fait également un outil diagnostique essentiel pour différencier le champ de l’autisme de celui des psychoses infantiles. Le premier temps, regarder, peut s’avérer absent chez certains bébés. Pourquoi ? L’auteure de l’expérience du « bouquet renversé » de Bouasse chère à Lacan pour montrer que l’enfant va investir le regard qui fait de lui un enfant auréolé. Le regard du parent importe certes, pour que ce premier nouage s’effectue, mais l’enfant peut ne pas initier, ou risquer, la rencontre des regards dans les cas de risque d’autisme ou de malformations physiques. Dans ce cas, le bébé anesthésie les capacités du parent à regarder leur enfant comme un être merveilleux. Puis vient le deuxième temps, le fameux stade du miroir, moment clé de la structuration psychique car il signe le crochetage de l’imaginaire au symbolique et l’opération de distinction entre l’imaginaire et le réel. C’est aussi le moment où le narcissisme vient se greffer au pulsionnel. Quand ce passage ne se fait pas, quand l’enfant ne s’identifie pas à son reflet, il y a risque de forclusion et donc de psychose. Il ne peut non plus accéder au troisième temps : se faire regarder. Pour ce faire l’enfant s’exhibe pour provoquer quelque chose du côté de l’autre. Mais ce troisième temps peut aussi rater et le sujet ne pas advenir.

Avec Lacan, l’invocation entre dans le champ pulsionnel au même titre que l’oralité et la spécularité. Il s’agit d’abord d’entendre et de se laisser traverser par la voix de l’autre. De plus, comme l’a montré M.C. Laznik, la voix opère sur la structure. Ses nombreuses recherches sur l’importance de la musicalité des vocalises dans les échanges démontrent que la pulsion est bien éloignée du besoin. Dans ces premiers échanges, c’est la « lalangue » qui est enjeu, caractérisée par le « mamanais » que les mères utilisent pour s’adresser à leur enfant. Les travaux sur l’autisme montrent l’importance de ce ratage. Dans le deuxième temps, le bébé s’écoute babiller et reproduit les sons de la voix maternelle. Activité à la fois autoérotique et une manière de faire résonner l’objet perdu, la voix maternelle ? C’est ce que nous dit Marie Couvert, en évoquant une première mise en scène du « FortDa ». Le ratage de cette deuxième phase peut indiquer un risque de psychose. Le troisième temps, se faire entendre, tient son importance de l’effet produit sur l’autre (ou l’Autre) qui va, ou non, en accuser réception en l’auréolant encore d’émerveillement. Les ratages du troisième temps tiennent à des défauts de résonance ou malentendu dans l’adresse.

Marie Couvert explore un quatrième champ pulsionnel, celui du tactile. Ce champ s’adresse surtout aux bébés dont le maternage est de type proximal, et chez qui le scopique n’est pas central. De plus le tactile offre toutes les caractéristiques des pulsions partielles et de leur montage. Aucun bébé n’échappe au toucher pour les soins élémentaires et Anzieu, après Freud et Winnicott, cerne l’importance de cette enveloppe corporelle excitable et érogène. On peut distinguer trois temps : le premier : toucher représenté par le toucher palmaire et l’agrippement du nouveau-né, puis le deuxième temps réflexif : se toucher, et enfin le troisième temps : se faire toucher. Le risque majeur du champ du toucher est le collage mère-enfant que rien ne vient séparer. Travailler sur la pulsion aide à opérer un décollage.

En conclusion, s’appuyer sur la connaissance du mécanisme pulsionnel permet des interventions thérapeutiques tout à fait extraordinaires. Elles s’appuient sur trois opérateurs : le sexuel, la jouissance, et le croisement des pulsions qui est à l’œuvre en permanence au cours de la première année.

Cet ouvrage rend compte d’une clinique qui s’appuie sur les théories pulsionnelles, et manifeste à quel point l’articulation théorico-clinique est précieuse. À ce titre il est à recommander à toute personne travaillant avec des bébés.

Marie-Claude Fourment-Aptekman

Patrick Faugeras (sous la direction de), L’intime désaccord : entre contrainte et consentement, Érès, 2017.

Avec la collaboration de Marillia Aisenstein, Alain Badiou, Éric Bogaert, Pierre Bruno, Christophe Chaperot, Johann Chapoutot, Jean Christophe Coffin, Christine Dal Bon, François Davoine, Jacques Durand, Thomas Fougeras, Roger Ferreri,

Frédéric Gros, Francis Hofstein, Dominique Huez, Pierre Johan Lafitte, Guy Laval, Daniele Linhart, Angelo Lippi, Michel Minard, Bertrand Ogilvie, Edmond Perrier, Michel Plon, Giovanni Sias.

Cet ouvrage dirigé par P. Faugeras psychanalyste et traducteur déploie différentes figures d’un mouvement éthique paradoxal chez l’individu qui le pousse à choisir le pire alors qu’il approuve le meilleur. Les auteurs, chacun dans leur domaine de compétence intellectuelle, l’histoire, la philosophie, la sociologie et la psychanalyse analysent comment le sujet choisit de se révolter ou de consentir aux pires horreurs sociétales. Michel Plon ouvre le débat en évoquant les contraintes imposées par les puissants, source de crises sociétaires violentes. Il convoque la définition de la résignation de Céline, sans oublier les propos abjects que cet écrivain a tenu, pour illustrer L’acceptation muette des individus face à la domination des puissants. A. Badiou par une analyse politico-philosophique souligne une faille dans la conceptualisation soutenue par Hegel : les figures « du maître et de l’esclave » souvent employées à tort par la pensée contemporaine, au regard de la définition concrète de l’esclavage ; « une tentative d’identifier l’esclave à une chose ». Frédéric Gros, propose de s’intéresser aux différentes formes d’obéissances, en s’appuyant sur un extrait du discours prononcé en 1970 par l’historien américain Howard Zinn pour qui le problème est « l’obéissance civile » et non la désobéissance. F. Gros se démarque de la problématique « obéissance – désobéissance » héritée de la philosophie de l’antiquité à Kant. Bertrand Olgivie, aborde la dualité de la conception du bien et du mal, avec la déclaration de Médée : « je vois le parti le meilleur, je l’approuve mais je choisis le pire » et propose pour contenir ce paradoxe un temps de suspension, d’indécision, personnifié par Polichinelle qui ne désobéit pas mais agit en restant imprévisible. Plusieurs articles abordent cette question sous l’angle des meurtres de masse. F. Davoine, psychanalyste enseignante à l’EHESS nous parle du consentement à l’insoutenable des tueries nazies, en référence à « la banalisation du mal » de Hanna Arendt et souligne l’importance de la métaphorisation de cette horreur sociétale, pour élaborer la mémoire traumatique, métaphorisation tout aussi importante lorsque celle-ci surgit au sein de la cure. Giovanni Sias, dans les pas du philosophe russe Vitaly Makhline, évoque la stérilité intellectuelle de la génération post-seconde guerre mondiale sur un fond de crise économique et sociétale, reléguant la réflexion abstraite dans les poubelles de l’histoire, pour entrer dans des démarches de pensées technologiques et méthodologiques utilitaristes : Écho de la structure de la pensée fasciste ? se demande G. Sias. Thomas Faugeras historien retrace les fondements historiques de la question du consentement et plus particulièrement les errances guerrières du XXe siècle « l’obéissance inconditionnelle » au système fasciste, l’adhésion des allemands au nazisme appuyée sur la terreur, la crainte des représailles, le consentement des soldats de la grande guerre aux conditions d’existence insoutenables sur le front, chevillée au patriotisme enseigné à l’école de Jules Ferry. Johann Chapoutot se propose, lui, d’étudier en quoi cette idéologie fasciste proposait une vision du monde qui répondait aux questionnements sociétaux de l’Europe et de l’Allemagne, hérités du XIXe siècle, aux angoisses « sociales » du moment. P. Faugeras évoque avec précision la complicité des médecins allemands et des infirmières aux exterminations des malades mentaux, frappés d’incurabilité par les nazis. Il contextualise son analyse avec les courants de pensées de la psychiatrie des années 30 en Europe, qui ignoraient la notion de subjectivité. Guy Laval, lui, souligne le fait que la shoah a été organisée par des « gens ordinaires » dans des circonstances particulières d’insécurité généralisée, et suppose une influence néfaste, des idéologies autoritaire tel le nazisme, sur le fonctionnement psychique d’un individu, par court-circuitage du surmoi des sujets, affectant leurs capacités de jugement. Marilia Aisenstein se demande pourquoi des personnes qui mènent une vie a priori équilibrée, participent passivement à « des décisions qui devraient les plonger dans l’horreur ». Dire non leur seraient impossible, en référence au positionnement de Eichmann à son procès relaté par H. Arendt. Roger Ferrerri, dans un texte concis, considère les théories psychanalytiques comme des approches qui permettent de penser le politique mais sans ascendance sur les sciences humaines. Elles favorisent la réflexion sur la problématique « entre contrainte et consentement ». Cependant les aléas des processus de symbolisation, laissent libre la progression de procédés « d’avilissement » au sein de la société. D’autres articles concernent la psychiatrie et la contrainte aux soins. Jean Christophe Coffin analyse ce qui dans le soin psychiatrique se constitue comme contrainte. Le corps social ambivalent sur cette question missionne le psychiatre pour organiser la contrainte aux soins alors que la liberté est la condition sine qua non pour qu’un soin psychique soit vraiment profitable pour le patient.

Christine Dal Bon, psychanalyste à Rome s’appuie sur deux textes de Leonardo Sciascia pour évoquer la manipulation de la pensée, par des thèses historiques officielles adossée à des sources anonymes. Pour cela elle étudie les récits transcrits du cas de l’amnésique de Coligno. Angelo Lippi, militant de Psychiatria Démocratica étudie le cheminement existentiel et artistique de Nannetti Oreste Ferrando (NOF) sculpteur d’un livre gigantesque sur un mur de l’hôpital psychiatrique de Volterra avec les attaches de son uniforme d’interné, acte subversif par excellence, porteur des contraintes psychiques de NOF. Pour Christophe Chaperot, la question de la contrainte et du consentement se cristallise dans la praxis hospitalière psychiatrique. Éric Bogaert le suit dans cette démarche, en en déclinant les variations Francis Hofstein s’étonne de la violence du positionnement des psychanalystes, sur les fondements de leurs pratiques, alors qu’ils sont : « les gardiens d’un espace de liberté de penser, sans contrainte ». Dans un second texte court, il initie la question de l’acte de création en évoquant ce qui dans la musique et en particulier le Jazz vient concentrer la double problématique, du consentement et de la contrainte Pierre Bruno, psychanalyste développe la question de la pensée – contrainte dans le processus créatif et sa mise en acte, à l’image de la position subversive d’Antonin Artaud, qui, enfermé dans son corps, conteste son inscription dans une « peinture et consentement », rend compte des contraintes auquel le peintre doit consentir pour représenter une scénographie lisible pour le spectateur, aux XVIIe et XVIIIe siècle... Danièle Lienhart, sociologue évoque la contrainte sous le jour de la subordination au travail. et explique le contexte dans lequel se situe cette subordination, par une description détaillée du monde de l’entreprise, dans une perspective historique. Dominique Huez, médecin du travail constate le peu d’espace qu’a le salarié pour appréhender ce qui lui arrive lors de situations catastrophiques au travail. Son service permet une « mise en récit des situations vécues », mais aussi des émotions et angoisses liées à la situation. Pierre Jean Lafitte dans « norme ou loi symbolique : deux mondes éducatifs », explore la question de l’évaluation normative en soulignant les travers deshumanisants de cette pratique dans le cadre filiation. Problématique dont son acte créateur poétique est le reflet. P. Faugeras dans « peinture et consentement », rend compte des contraintes auxquelles le peintre doit consentir pour représenter une scénographie lisible pour le spectateur, aux XVIIe et XVIIIe siècle... Danièle Lienhart, sociologue évoque la contrainte sous le jour de la subordination au travail et explique le contexte dans lequel se situe cette subordination, par une description détaillée du monde de l’entreprise, dans une perspective historique. Dominique Huez, médecin du travail constate le peu d’espace qu’a le salarié pour appréhender ce qui lui arrive lors de situations catastrophiques au travail. Son service permet une « mise en récit des situations vécues », mais aussi des émotions et angoisses liées à la situation. Pierre Jean Lafitte dans « norme ou loi symbolique : deux mondes éducatifs », explore la question de l’évaluation normative en soulignant les travers deshumanisants de cette pratique dans le cadre scolaire et nous fait découvrir ce qu’on pourrait appeler des situations alternatives d’apprentissage : « la pédagogie institutionnelle » dominée par l’introduction de la loi symbolique porteuse d’un sens pour l’enfant. Laura Pigozzi explore le fonctionnement psycho-affectif de la famille caractérisée par les rapports de filiation très proximaux. L’article de Jacques Durant clôt cet ouvrage, dans une description satirique de la corrida.

À l’issue de la lecture de ce livre, il me semble important de se demander comment « cultiver son jardin » comme le suggérait Voltaire pour faire valoir, dans les faits, la richesse de la différence. Vaste engagement militant et tortueux travail psychique !

Karine Henriquer

Jean-Richard Freymann, L’inconscient pour quoi faire ? Introduction à la clinique psychanalytique, (Préface de Alain Vanier), Strasbourg, collections « Hypothèses », Arcanes-Érès, 2018.

Il s’agit d’un livre sur le « désir de désir ». Jean-Richard Freymann est psychanalyste, psychiatre strasbourgeois. Strasbourg a un rapport particulier à la psychanalyse par l’accueil qu’elle a accordé à cette discipline, grâce à des psychanalystes de renom tels que Lagache ou Juliette Favez-Boutonier. Freymann hérite d’une approche de la clinique qui a le souci de transmission. Il enseigne depuis de nombreuses années à l’université de Strasbourg tant à la faculté de psychologie qu’à celle de médecine. Il est d’autant plus, directeur scientifique des éditions Arcanes-Érès dans laquelle il dirige la collection « Hypothèses ». Il exerce en cabinet libéral couplé à une pratique hospitalière au CHU de Strasbourg où sont également organisés certains de ses fameux séminaires. Effectivement, depuis 2000, il est le président de la Fedespsy (Fédération Européenne de Psychanalyse et École Psychanalytique de Strasbourg), fédération qu’il a fondée afin d’entretenir continuellement une pensée créative en s’entourant tant de psychanalystes expérimentés que de professionnels encore novices. Sensible aux tournures que prend la société contemporaine en matière de prise en charge des patients, Freymann n’est pas à sa première œuvre d’enseignements. Il a écrit de nombreux ouvrages comme Du délire au désir ou Éloge de la perte toujours avec la contribution de Michel Patris lui-même psychiatre psychanalyste, professeur émérite de psychiatrie, avec qui il entretient une amitié autant qu’une collaboration vertueuse qui dure depuis des dizaines d’années. Celui-ci a travaillé au chapitre concernant la classification « borderline » dans le présent ouvrage.

Le choix du titre « L’inconscient pour quoi faire ? », a sans doute été fait afin qu’il soit perçu sous deux versants amenant à deux considérations différentes. La première est la reprise de l’aberration de certains psychiatres et praticiens contemporains quant à la considération que nous pouvons faire à l’inconscient freudien. Quelle idée ? L’inconscient est suranné ! C’est sur le ton de l’ironie teintée d’effroi que Freymann reprend cette considération pour alimenter le débat avec ceux-ci à l’heure de l’évaluation, l’administration de psychotropes ou de la « ritualisation face aux rituels » par les TCC sous prétexte d’une approche dite « scientifique ». Comprendre, à la source, la problématique du patient n’est plus leur affaire et semble être, pour eux, une perte de temps et d’argent. « Qu’on les fonde dans la masse » pour ne pas dire « qu’on leur coupe la tête » !

Dans un second temps, il rouvre et étend les perspectives créatrices qu’a offert, à sa naissance, la découverte de l’inconscient. Très justement, le titre pointe une tendance de certaines écoles psychanalytiques à la dogmatisation de la psychanalyse. Or Freud et Lacan, et bien d’autres, se nourrissaient de disciplines diverses telles que la littérature, les mathématiques, etc., pour étayer leurs propos et poursuivre l’élaboration des concepts analytiques. Aujourd’hui, qu’en reste-t-il chez les analystes contemporains ? Nombreux restent cantonnés à l’établissement de diagnostics de structure qui malheureusement obture la possibilité au sujet de se sortir de ce cadre, d’évoluer, se restructurer. Freymann se fonde probablement sur la maxime freudienne « Wo es war soll ich werden » pour faire advenir le sujet de l’inconscient en ébranlant les certitudes même celles qui pourraient sembler les plus évidentes.

Le sous-titre « introduction à la clinique psychanalytique » reflète précisément le contenu de l’ouvrage. Le prestigieux de J.-R. Freymann réside dans le fait d’avoir écrit un ouvrage d’une telle qualité en si peu de pages et qu’il englobe tant les fondamentaux de la psychanalyse, des classiques de la littérature, des situations cliniques parlantes et une réflexion saillante. Il attise l’entrain à la (re)lecture de fondamentaux et prodigue, à chacun, une ouverture des possibles respectivement à la pratique clinique.

L’ouvrage est scindé en neuf chapitres dynamisés par une question en rapport à une problématique nosographique ou méthodologique. Six chapitres concernent les nosographies anciennes et leurs limites : névrose (hystérie, obsession, phobie), psychose (paranoïa schizophrénie) et même borderline. Les trois chapitres restant traitent d’opérateurs utiles à la pratique du clinicien (transfert, répétition et désir, fantasme et délire). C’est éminemment un ouvrage comme nous en voyons rarement, qui voit vers l’avenir et qui est une chance à lui seul, pour le lecteur qui a l’occasion d’en parcourir les lignes.

Ainsi, son fil conducteur est le suivant : Comment faire usage, développer et sublimer les connaissances que nous a apportées la psychanalyse à l’endroit de la clinique ? Dit autrement, comment faire émerger le sujet de l’inconscient ?

D’emblée, Freymann débute comme la naissance de la psychanalyse, par l’hystérie en posant une question d’actualité dans la mesure où les conversions spectaculaires à la Charcot ne sont plus : « L’hystérie existe-t-elle encore aujourd’hui ? ». Freymann explique que la société façonne les personnes grâce au mass médias, les maintient dans un mode hypnotique. Bien évidemment le langage est présent mais il ne s’agit que de parlottes post-modernes comme dirait Lesourd et non pas de parlêtre. En effet, a émergé une manière d’être à l’amour qui s’extrait de la spécularité et ce, par l’universalisme que ces médias mobilisent. Quoi faire face à une telle adaptation au discours ambiant ? Discours qui obture la réflexion concernant le contenu latent, et qui se distingue du discours de l’Autre. Il fait remarquer que chaque époque, à sa manière, sur le plan du discours collectif ou au regard des nosographies, a tenté d’évincer l’hystérie et concomitamment l’a mise en avant. Il explique cette tentative comme l’expression symptomatique du « Malaise dans la civilisation » et la manifestation d’une mouvance vers une éviction de la subjectivité qui est alarmante. Ainsi, à contre-pied, se sont développées des craintes paranoïaques collectives et individuelles utilisées par les politiques. C’est ainsi qu’il interpelle quant à la responsabilité singulière de l’analyste, dans ce contexte sociétal. Il est à redonner une place à l’hystérie, en amorçant le mode de la perte. Ce n’est que par la mise à distance entre le contenu manifeste et le contenu latent, par le transfert, que quelque chose de l’ordre de l’hystérie peut advenir. Car d’un point de vue phénoménologique, l’hystérie n’est pas.

À partir de la conflictualité des discours, il poursuit sur la phobie et pointe une observation, à savoir, le fait qu elle soit étroitement liée à l’abord obsessionnel. Qu’en est-il alors de la structuration du patient ? Dans le cas où la phobie serait effectivement reliée à la névrose phobique elle-même, il appelle le praticien à la vigilance : qu’en serait-il alors de la résolution du transfert si l’analyste est pris comme objet phobogène ? Dès lors, la fin de cure peut ne jamais être effective. Freymann offre une clé: savoir dissocier le transfert de l’objet de transfert.

Il nous rend attentif à des travers souvent simplistes qui sont de réduire l’obsession à un synonyme de TOCS et d’en oublier l’effort du sujet vers l’évitement du désir inconscient. Puis, il nous remémore l’idée que développe Lacan selon laquelle tout un chacun est passible de tomber dans un délire paranoïaque indépendamment de sa structure. C’est éminemment une structuration du monde contemporain par l’uni- versalisme qu’il projette. D’ailleurs, chez le schizophrène un moment de délire paranoïaque peut l’amener à s’en extraire. Pour la schizophrénie, il interroge l’idée de l’établissement de la résolution du transfert lorsque l’analyste est lui-même le sin- thome. Qu’en est-il donc de son évacuation ? Au regard de la classification borderline, Michel Patris explicite que de par son coté « fourre tout », il n’est que le révélateur de notre incapacité à accepter la singularité des autres.

Avec tout cela, tout semble détruit : nos connaissances des structures, notre façon d’être à la clinique, notre socle. Plus rien ne tient. Tout est remis en question. Pour autant, Freymann montre que l’analyste ne peut faire fi de ces classifications mais il est à analyser la part passagère et réversible des classifications. En outre, celles-ci figent le patient et l’empêchent de tendre vers son désir pour évoluer. Car incontestablement le désir de l’analyste n’est jamais très loin du transfert. Freymann nous remet dans la position authentique de l’analyste à savoir celle du déchet, de celui qui ne sait pas.

Somme toute, comment procéder s’il faut se détacher des structures ? Freymann reprend l’idée selon laquelle la clinique du sujet de l’inconscient est une clinique du clivage du sujet (Spaltung). Donc tout un chacun est porteur de tous les mécanismes : refoulement, déni de la castration, déni de la réalité. Le concept de Spaltung est souvent oublié par les praticiens et qui pourtant permet de signifier clairement des ombres de la clinique et de la singularité mosaïque du patient. Car cette remise en question des structures peut déstabiliser ceux qui ont toujours eu l’habitude de procéder par un repérage diagnostic. Mais finalement, considérer la Spaltung, est une véritable libération pour la prise en charge.

À l’heure où le discours ambiant assimile efficacité et rapidité de traitement, la facilité d’usage du DSM ou des TCC fait des ravages. Freymann aurait pu se taire sur la question du DSM, mais soucieux de l’avenir sociétal, il interroge le discours dominant pour chacune des nosographies présentées. Très humble, il n’est pas à marquer une opposition triviale et passionnée qui n’aboutirait qu’à une réflexion stérile. Il expose cette vision saisissant l’occasion pour débattre avec les tenants de la psychiatrie moderne. Conscient des enjeux, il permet au lecteur de saisir l’intérêt de l’écoute du contenu latent qu’amène le sujet et la stérilité d’un descriptif phénoménologique sans réflexion sur le plan des mécanismes sous-jacents. Le DSM met au jour un descriptif fragile ne permettant en rien de distinguer le délire, du fantasme, et inévitablement pose question quant à la prise en charge des personnes emprisonnées dans ses grilles. Comment font les praticiens, dans ces conditions, à partir de ce catalogue de comportements qui suscite la confusion ? Pour autant, Freymann n’est pas dans une attitude arrogante mettant la psychanalyse sur un piédestal, comme la clé de la toute-puissance. Elle est encore à réinventer. Comme Freud et Lacan, il a la modestie d’affirmer qu’il est vain de tenter de traiter la schizophrénie par la psychanalyse.

C’est avec magnanimité que Michel Patris consacre un passage à expliquer l’histoire de la naissance du DSM. Il note que la catégorisation borderline (prémisse du DSM) s’inscrit dans l’histoire d’une psychanalyse américaine issue de psychanalystes rescapés de l’état nazi. Elle suit un héritage américain individualiste centré sur « l’autonomie (self reliance) » et l’atteinte du bonheur par « soi-même ». Alors que pour Freud, le moi ne s’érige qu’à travers l’objet. Il ne s’agit donc pas de psychanalystes moins performants mais simplement d’un concours de circonstances lié à l’exil qui a façonné un mode de pensée propice à sa constitution. Il dédie à ses lecteurs des outils propices à une pratique qui se veut respectueuse du désir du sujet par la prise en compte : du transfert, de la répétition, et du roman familial. D’abord, Freymann nous rappelle que c’est le transfert qui opère dans la dissolution symptomatique et non pas l’analyse elle-même. D’où l’intérêt d’essayer de le manier pour optimiser l’accès à l’inconscient. C’est très justement par le transfert que le symptôme se constitue. Transfert, il est à souligner, complètement absent du DSM ; comme si être au monde n’était qu’un rapport à soi et nullement à l’autre. Il nous remémore les retournements dialectiques introduisant un « trou » afin que la parole du névrosé se déplie et qu’il puisse se prendre comme objet. Contrairement à Freud, Lacan considère qu’il n’est pas à analyser le transfert puisqu’il représente le fil conducteur de l’analyse. Il n’est pas question de découverte de son désir inconscient qui, en définitive, n’est pas saisissable mais ce qui est de l’ordre du « désir de désir ». Autrement dit, le discours analytique permet de créer de l’analyste.

De plus, l’intérêt pour l’analyste de se pencher sur la question de la répétition est une indication concernant la possibilité de basculer sur un autre mode structural. C’est seulement, pendant l’analyse, lorsque le symptôme fait incessamment retour l’interrogeant sur le fantasme qui y est sous-jacent, qu’il peut y avoir accès.

Pour Lacan, la répétition authentique est celle de la « prise dans le langage » qui optimise la dynamique entre Êros et Thanatos. Freymann nous remémore la part mobile mise en évidence par les différents types de répétions afin de comprendre ce qui est à renouer de la structure par la psychanalyse.

Aussi, Freymann a su se saisir d’un concept freudien comme outil pour la cure : le roman familial. L’enfant est pris dans le discours de l’Autre bien avant de parler, ce qui l’amène à développer un roman familial. Cette pensée fantasmatique est

désaliénante quant à la prise dans le discours de l’Autre. Envisager le roman familial comme outil analytique, donne l’espoir d’une prise en charge des psychoses où il serait possible de faire émerger du moi, la part fantasmatique (bien que délirante) grâce au transfert.

Freymann a su prendre parti des concepts psychanalytiques et invite à en faire autant pour développer une pensée créative de la clinique.

Sarah Toparslan

Bernard Hours, Quel sujet pour quelle démocratie au XXIe siècle ?, L’Harmattan, Paris, 2018.

L’ouvrage de Bernard Hours est un essai d’anthropologie politique qui se penche sur le sujet dans un contexte de crise du modèle démocratique, hérité de la révolution française. Disons-le d’emblée : ce modèle n’est ni fétichisé, ni l’objet de nostalgie. Aussi, dire qu’il s’agit d’un essai ne signifie pas qu’il manque de rigueur, mais plutôt qu’il correspond à un choix de réflexion théorique assumé. En effet, le propos, concis, est à la fois de nature analytique et programmatique. À cet égard, l’auteur est explicite : « Anticiper le futur constitue toujours une prise de risque réfléchie. S’abstenir de penser l’avenir tient un peu de la démission du chercheur obnubilé par le présent » (p. 14). S’il est question de sujet, il est aussi question du cadre dans lequel il évolue. Il est saisi sous quatre angles : le marché comme projet de civilisation, la numérisation du sujet, les dissidences populistes et terroristes, le quatrième, abordé moins systématiquement, concerne l’environnement.

Dès le premier chapitre, un constat est formulé: nous sommes à une époque où la marchandisation fictive touche la réalité dans son ensemble, incluant l’imaginaire et la subjectivité. Il faut donc en tirer les conséquences. Cette imposition du marché comme matrice des rapports sociaux, affectifs et psychiques transforme le sujet en entreprise et la société en marché. Certes, le nouveau discours managérial présente l’entreprise comme un nouvel espace d’épanouissement et d’horizontalité. Pourtant l’emploi, dans une société où les moyens de subsistance passent par le travail et l’argent, reste une forme de chantage et contractualise une forme d’exploitation. Derrière des apparences attirantes, c’est bien à une nouvelle tentative de mobilisation des esprits à laquelle on a affaire. Dans ce nouvel environnement, le sujet est consommateur, client et partie prenante (shareholder). La progression est telle que s’observe le déploiement à grande échelle d’une philanthropie organisée par les entreprises elles-mêmes. Par conséquent, la morale devient une marchandise à investir. Par exemple, pour sauver les ours polaires, il faudra consommer du Coca-Cola. Dans cette logique, les services publics ont vocation à devenir des domaines de la philanthropie d’entreprise.

Le sujet numérique est un deuxième champ de réflexion complémentaire ouvert par l’auteur. Il est indéniable que les technologies de l’information, au premier rang desquelles internet, influencent considérablement la nature du lien social et le système sociopolitique. Son développement spectaculaire, après la chute du mur de Berlin, s’est appuyé sur un désir de connaître le monde et l’autre, sous toutes ses formes, notamment dans les pays postcommunistes. Sans être négligeable, cette liberté n’est qu’une face ou une façade du phénomène. Car l’individu évolue dans un cadre où il est sans arrêt scruté et étudié. Il ne peut s’en échapper qu’au risque de se priver d’un lien privilégié au monde. D’où le besoin de créer un sujet-patron, sans singularités autres que celles commensurables. Pour reprendre les propos du Comité invisible (‘Maintenant, la Fabrique, 2017), on peut dire que de ce monde virtuel, chacun peut emporter sa propre bulle dans le monde réel, « une bulle qui immunise contre tout contact » (idem, p. 47). Aussi, la frontière entre ces deux mondes est-elle de plus en plus fragile. Ainsi, le lecteur qui veut utiliser un taxi dans une ville comme Bucarest devra utiliser une application sur un smartphone. Le chauffeur et le client pourront ensuite être notés, ce qui fera augmenter ou descendre leur valeur et à terme le prix du service. Cette illustration rappelle l’épisode nocedive de la série Black Mirror qui décrit un monde où tout est conditionné est à cette note changeante au gré du jugement des autres : l’accès au crédit, au logement, à la position de « demoiselle d’honneur » dans un mariage... Dans ces conditions, le sujet devient prisonnier, car le désir et la communication personnel peuvent être exploités par des multinationales au pouvoir inédit dans l’histoire de l’humanité. C’est à se demander si l’internaute n’est pas l’employé rêvé du capitalisme : en prêtant son attention, il consomme ; ce faisant, il travaille gratuitement à créer les produits qui font de lui un client ; le tout sous le signe ludique de participation et de la collaboration.

Le chapitre suivant se penche sur le terrorisme et le populisme qui semblent « constituer une convulsion globale » (p. 65). Même si ces deux types de phénomènes sont bien différents, une haine de l’autre semble les unir. Ils se présentent comme des interrogations violentes sur la place du sujet dans la société actuelle. Ce constat laisse la possibilité d’élargir le champ de la réflexion en articulant trois notions : le terrorisme islamique, l’identité nationale et l’islam. La discussion autour des travaux d’Alain Berthot et d’Olivier Roy permet de mettre à distance toute forme de réification. A. Bertho utilise le concept « d’islamisation de la radicalité » et O. Roy remet en cause une tradition fictive de sauvagerie islamique. La violence du terrorisme se présente sous la forme du retour du refoulé, de l’absence de sens de la société contemporaine et d’une victoire contre celui-ci dans le sacrifice de soi. En effet, à la fin de l’histoire, qui est l’idéologie sous-jacente à une époque qui se veut postpolitique, il n’existe d’autres réponses que le marché. Et celle-ci reste insatisfaisante. Dans ce champ, le fondamentalisme laïc montre également un rejet violent de l’autre. Le dévoiement de la laïcité au motif du voile est un phénomène qui a été bien analysé par des auteurs comme Christine Delphy (Journal des anthropologues, 100-101, 2005). Il en résulte une normalisation de la xénophobie. Cet instrument politique permet également de resserrer les liens entre l’État et la société par l’exaltation d’une identité ethnique hypostasiée. Ceci étant, on ne peut comprendre ce racisme institutionnalisé sans prendre en compte la fragilisation des principes politiques fondateurs galvaudés des démocraties européennes. C’est dans cette abysse que s’engouffre le populisme. Celui-ci entend reconstruire la souveraineté, le territoire et la collectivité. Il est alimenté en grande partie par des partis dits socialistes, démocrates ou républicains jouant au pompier-pyromane. Dans un contexte où le fossé entre les rares gagnants et les innombrables perdants de la globalisation ne cesse de s’accroître, le populisme se présente comme un retour tératologique de la souveraineté populaire et un dérivatif qui permet de masquer le refus de penser l’égalité et la justice. Il est une tentative de conjurer l’insécurité existentielle qui est devenu l’infrastructure intersubjective de nos sociétés.

Dans le chapitre suivant « Quelle démocratie ? » et « l’Ouverture » qui suit, Bernard Hours demande : « Qu’est-ce qui peut être commun et partagé dans un univers d’inégalités, de prédation permanente sous prétexte de concurrence ? » Plusieurs pistes sont évoquées. La première condition est de repousser le marché à la périphérie de la société civile. Ensuite, il faut prendre au sérieux l’idée de bien commun « socle de nouvelles solidarités indispensables pour valider une ambition démocratique plausible et acceptable ». L’environnement, l’usage pondéré de ressources naturelles, représentent une base solide. Le savoir partagé également. Parce qu’il attaque fron- talement les inégalités, les logiques de concurrence, le revenu de base entre aussi dans cette catégorie. Soulignons que l’auteur ne nourrit pas son analyse de grandes espérances. Il ne s’agit pas de certitudes ou de souhaits, mais plutôt de probabilités ou de possibilités.

Cet ouvrage, que nous ne faisons que résumer lapidairement, ouvre des pistes de réflexions sur les évolutions de la démocratie aujourd’hui et du sujet qui la fait vivre. De ce point de vue, son intérêt est manifeste. Mais il a les défauts de ses qualités : chaque champ de réflexion pourrait être plus développé et des illustrations plus concrètes pourraient être mobilisées pour donner un côté moins abstrait au propos. Cela étant, c’est un choix assumé par l’auteur et, dans la mesure où il dessine un tableau intégrateur et cohérent des changements en cours, on peut dire qu’il est amplement justifié et réussi.

Antoine Heemeryck

Max Kohn, L’œil du Psy. Chroniques 2012-2018, préface Alessandra Berghino, Paris, MJW Fédération, 2019.

Ce nouveau livre de Max Kohn rassemble les chroniques parues entre 2012 et 2018 dans les Cahiers Bernard Lazare à l’initiative de Claude Hampel (né à Varsovie, le 18.10.1943, décédé à Paris, le 11.11.2016), Directeur de la rédaction de cette Revue et créateur des Yiddishe Heftn, Cahiers yiddish, rare périodique encore écrit en yiddish. Max Kohn lui rend hommage dans son introduction à ce livre.

Dans les chroniques, « une forme écrite courte nécessitant de bien préciser ce que l’on veut dire et qui oblige à aller à l’essentiel » selon Max Kohn, l’auteur propose des sujets qui s’imposent à lui, dont il a envie de parler et qui puisent dans l’actualité livresque, littéraire, théâtrale, musicale sans que celle-ci soit une source directe. Le commentaire d’un livre, d’un film, d’une pièce de théâtre, d’un concert, d’un opéra auxquels il aura été sensible le ramène à des interrogations importantes pour lui. M. Kohn est aux aguets et sa sensibilité est à fleur de peau, derrière la musicalité des sons, transparaît la musicalité de la langue et en particularité celle de la langue yiddish qu’il parle, qu’il entend et dont il interroge les sonorités modulées par la voix. Comment s’est construite cette langue, quelle est son origine, que dire de ses racines, comment l’entendre ? Comment l’écouter ?

Comment se présente-t-elle ? Tout d’abord par la voix et le regard. L’oreille et l’œil sont manifestes et s’imposent sur la couverture du livre où Freud est montré loupe à la main (œil grossi !) pour mieux voir et cornet à l’oreille pour amplifier le son afin de mieux entendre. Le lecteur est donc prévenu, à bon entendeur salut !

Ces deux organes sollicitent aussi le champ psychanalytique, ils sont mis sur la sellette et interrogent. Les chroniques vont permettre de découvrir l’implicite : d’une part, ce qui occupe le regard et en même temps lui échappe et par le biais de la voix, les sonorités qui s’incrustent dans l’énoncé ; la parole et le langage s’interpénétrent. Avant de recevoir le prix Max Cukierman en 2006, Max Kohn a eu des troubles de la vision, il voyait des petits points,pmtelekh, et c’est sous la forme d’un vits, trouvé dans le journal « Forverts »5 qu’il raconte dans son allocution lors de la réception de ce prix ce que représentent pour lui ces « shvartsepmtelekh », petits points noirs (nom donné en yiddish à l’écriture hébraïque) et notamment « dospintele yid »,nomination humoristique du juif par lui-même, qui renvoie à la lettre yod (‘) cette toute petite lettre qui est pour Max Kohn « l’essentiel, le petit point juif » dont il dit : « J’ose croire que le prix Max Cukierman récompense le pintele yid qui est présent chez les lauréats »6 et que les yiddishistes, Y. Niborski et B. Vaisbrot, dans leur dictionnaire yiddish-français définissent de la façon suivante : « l’étincelle juive (dans le cœur), l’attachement intime au judaïsme »7. Dans une note de bas de page M. Kohn se réfère à R. Goldwaser qui a écrit : « Peut-être existe-t-il dans la langue yiddish, dans sa sonorité, dans sa “corporalité” un secret que les yiddishisants appellent le petit point juif et qui fait sa qualité spécifique8. » Il s’agit bien de la lettre des origines qui se dégage de sa « corporéité » et vient affecter et chatouiller le signifiant. Le pintele yid met l’accent sur la lettre hébraïque yod (‘), lettre qui s’impose à M. Kohn en même temps que le point sous le yod du mot Yid (d’’.), lettre qu’il fait sienne, à la racine de ce qui le constitue dans son être juif et de son intérêt tout particulier pour le yiddish, langue de ses origines. Elle ne cesse de se présenter à sa vue, elle « ressemble à une peinture faite de voyelles claires et sombres, une langue qui arrondit les angles par ses diminutifs et ses couleurs chantantes pour masquer le malheur. A kindele in zayn betele, un enfant dans son lit. Mais cela ne se traduit pas »9. De même que ses sonorités s’imposent comme une musique qui ne le lâche pas, le pintele yid poursuit Max Kohn même dans ses voyages puisque comme une mouche, il vient parasiter sa vision.

Tenant compte de sa référence à Claude Sultan qui insiste sur « tout le mystère qui entoure la lettre hébraïque... celui de la lettre créatrice qu’il faut pouvoir lire pour pénétrer ce qu elle renferme de sens »10, je me permets d’affirmer que la plupart des travaux et des écrits de Max Kohn sont traversés par l’enracinement de la lettre yod ().

De mon point de vue, il s’agit d’un appel au sens avant même que le signifiant en fasse entendre quelque chose par le biais de la parole. On retrouve cette recherche dans l’attention que l’auteur porte aux sonorités présentes dans la musique et dans la voix. La musique fait entendre « le féminin du monde » référé à un manque fondamental qui spécifie le féminin. Lorsqu’on se situe comme analyste dans le déroulement de la cure, la lettre fait lien entre le corps et le signifiant, elle s’impose dans un récit musical et poétique à découvrir et à partager avec l’analysant.

Dès la première chronique11, Max Kohn s’intéresse à la lettre en évoquant les Karaïtes qui refusent toute autre lecture que celle littérale de la Miqra, ce qui fait « perdre le halo de sens qui entoure la lettre » et ne permet plus l’équivocité de sens ouvrant vers toute autre interprétation. Dans la chronique suivante « Inceste et littérature : Christine Angot »12, M. Kohn en vient à l’énigme de la lettre W chez Georges Perec, et pose la question de la genèse de l’être, de la langue, de la perte d’une langue qui passe par la destruction de ses locuteurs. Après la Shoah, qu’est-ce qui fait écran à l’apprentissage d’une langue et du yiddish en particulier ? Comment ne pas être clivé lorsqu’on appartient à deux communautés, qu’est-ce qui fait obstacle à la langue d’origine, qu’en est-il de son refoulement et des émergences qui la révèlent ? Comment ne pas oublier sa langue maternelle lorsqu’on vit à l’étranger et qu’on n’a plus l’occasion de la parler ? M. Kohn nous fait connaître ainsi son inquiétude concernant la disparition des locuteurs du yiddish.

Dans la chronique « Comment parler d’un livre ? »13 Kohn se réfère à la tradition juive et à son rapport particulier « au texte où le sens est inachevé, la lecture collective, le livre lui-même en construction permanente et cela se passe dans le temps et nécessite une multiplicité de relectures et de réécritures. Ce rapport talmudique au texte est aussi un rapport talmudique au monde ». Cette méthode concerne aussi la tradition psychanalytique qui reprend l’écrit et le commentaire du livre, en l’occurrence la parole de Freud. Réélaborée par Lacan elle traverse également un temps autre qui reconnaît l’inconscient et ses effets de transfert. En quelle mesure la psychanalyse dans son retour permanent au texte ne nous confronte-t-elle pas à l’originalité de la tradition juive ? Kohn affirme judicieusement que « le texte s’invente entre nous et avec d’autres dans le temps et la cristallisation en livre n’est qu’un moment de la discussion ».

Dans la chronique « la parole et le tracé »14, l’auteur distingue la pensée chinoise qui pour F. Jullien15 « est dans l’immanence [...] L’entrée dans la pensée chinoise se fait par la langue [...] elle ne part ni de l’Etre ni de Dieu [...] c’est la pensée de l’opérativité engagée dans tout cours [...] C’est une pensée du processus et non une pensée du temps comme la pensée hébraïque[...] Ces distinctions dans les modes de pensée font que la pensée chinoise relève non de la parole mais du tracé », ce qui en fait une civilisation de l’écriture, de la calligraphie de la lettre qui rassemble et ne fait pas place au chaos, qu’en est-il alors de la place de l’Autre et de la transcendance ? D’autres fils peuvent être tissés à partir de ce livre érudit, foisonnant : antisémitisme, place des juifs dans le monde avec la référence à Fernand Braudel : « Les juifs, comme de fines gouttelettes d’huile éparpillées sur les eaux profondes des autres civilisations, se sont adaptés partout. Les juifs sont un peuple monde et la place que le monde fait à ce peuple est un problème16. » L’inquiétude du devenir du yiddish et du devenir du peuple juif traverse ce livre. À diverses reprises dans l’histoire, malgré les destructions, les dispersions, les discriminations, l’Inquisition, les pogroms, la Shoah, le judaïsme a réussi chaque fois à renaître de ses cendres. Il en est de même pour l’avenir de la psychanalyse ; pour un analysant, il ne s’agit pas seulement de retrouver l’histoire de son passé dans ses traces mais aussi de produire et de créer en faisant confiance à l’ouverture de la parole à venir du sujet. C’est ce que permet la tradition juive et que la tradition psychanalytique, en poursuivant l’œuvre de Freud, a repris à son compte. Dans la même logique, M. Kohn affirme que « la clinique du yiddish aujourd’hui renvoie à des locuteurs avec une langue en morceaux, des mots brisés, cassés et pas seulement fêlés. Parler et écouter le yiddish, c’est reconnaître ce qui est vraiment mort et vivant et donner une chance à une parole à venir17. » Et si comme le souligne Max Kohn dans la chronique « Léo Beck, l’essence du judaïsme : commence, décide-toi ! »18, « l’histoire authentique est celle du reste » et si les juifs sont un reste d’humanité, si les juifs se maintiennent comme reste nécessaire à l’humanité, alors l’humanité ne peut se passer du peuple juif malgré son rejet périodique qui n’est pas une forclusion puisque ce peuple témoigne en permanence de son existence et de sa créativité. Si le peuple juif, en tant que reste, fait courir le monde pour le meilleur et pour le pire, il fait référence dans l’histoire des religions et des civilisations. Même les nazis malgré la mise en œuvre de leur destruction à grande échelle, n’ont pas réussi à effacer leur trace. Ces traces et ces restes font partie du refoulé du monde, ils se retrouvent dans les témoignages qui insistent dans les réalisations artistiques qui n’arrêtent pas de chercher à en dégager le sens, ce qui rejoint le processus analytique qui l’authentifie. Ces deux fils sont présents de façon continue et se retrouvent parmi d’autres qui se croisent et se recoupent en permanence, maintenant un suspens et un intérêt continus d’une chronique à l’autre. La marque de ce livre, c’est l’insistance avec laquelle Max Kohn affirme que « le yiddish est un indice de l’esprit talmudique dans la psychanalyse »19.

Robert Samacher

Laurie Laufer (éd.), Lettres à Lacan, Paris, Éditions Marchaisse, 2018.

La collection « Lettres à... » des éditions Thierry Marchaisse, inaugurée en 2014 par une correspondance fictive adressée au fantôme de Shakespeare, suivie de celle dédiée à d’autres esprits rayonnants tels Flaubert, Alan Turing, Roland Barthes ou Sade, accueille depuis peu son dernier fleuron : Lettres à Lacan. Dans une époque obnubilée par l’image et l’hyperconnectivité, ce projet original, qui ambitionne de redonner ses titres de noblesse à la communication épistolaire autrefois placée au cœur de l’actualité et des débats publics, fait revivre le ton et le style inimitables de l’auteur de « Lituraterre » par le truchement de vingt-neuf épîtres intimes et extimes dont une anonyme et supposément scabreuse.

Le séminaire de Lacan sur La Lettre volée d’Edgar Allan Poe nous fournit la meilleure des clés pour saisir ce qui anime l’écriture de cette correspondance inédite. À l’instar de la missive « en souffrance » qui ne dévoile jamais le mystère de son contenu mais régit impitoyablement les rôles des personnages de la fameuse nouvelle de Poe, « le déplacement du signifiant détermine les sujets dans leurs actes, dans leurs destins, dans leur refus, dans leurs aveuglements, dans leur succès et dans leur sort, nonobstant leurs dons innés et leurs acquis sociaux, sans égard pour le caractère ou le sexe [...]20. » De façon similaire, on peut concevoir les lettres recueillies par Laurie Laufer,

qu’elles émanent d’analystes ou de non-analystes, de personnalités scientifiques, d’artistes, d’ami/e/s ou ennemi/e/s, de dévot/e/s ou d’apostât/e/s, de spécialistes ou de profanes, d’hommes, de femmes, de francophones ou d’allophones, comme l’effet multitransférentiel et kaléidoscopique produit par le signifiant énigmatique « Lacan » aussi bien en France qu’à l’étranger (Mexique, Brésil, Argentine, États-Unis...). Plutôt qu’une biographie austère aux accents hagiographiques dans la lignée d’Ernest Jones, soucieuse de « fixer la doxa ou la mythologie par laquelle la vie et l’œuvre [d’un maître] trouveraient leur unité » (p. 82), le projet orchestré par Laurie Laufer à la demande de l’éditeur Thierry Marchaisse introduit un bariolage et un décalage, insuffle une légèreté et une liberté, laissant émerger un envers de Lacan et de la psychanalyse. S’il puise son inspiration dans le genre épistolaire de l’Antiquité gréco-latine ravivé au XVIIIe siècle en Europe et s’il s’inscrit implicitement dans la tradition platonicienne de l’émergence dialogique de la vérité et dans la polyphonie narrative bakhtinienne, il revendique expressément sa filiation avec la gaya sciencza de Nietzsche, laquelle relève, comme on le sait, l’ambivalence d’une existence « superficielle... par profondeurs », régie par le principe chaotique de Dionysos et le principe esthétique d’Apollon21. Ce recueil plurivocal se donne ainsi pour défi de transcender le schisme entre un Lacan momifié dans les vapeurs d’encens et un Lacan mis au rebut par des adversaires désenchantés en relançant un gai savoir émancipé de la bienséance universitaire, affranchi de tout académisme et rapproché du plaisir qui régit la grammaire de l’inconscient. On remarquera à cet égard la quasi-absence de notes de bas de page.

Il n’est certes pas anodin que, comme pour mieux marquer le retour circulaire du signifiant à l’exemple de l’analyse lacanienne de La Lettre volée, Laurie Laufer inaugure et clôture la préface de cet ouvrage néo-épistolaire par une citation sur le « penser » tirée du séminaire de Lacan sur la jouissance à l’intitulé évocateur d Encore. À la lecture de Lettres à Lacan, on jouit en effet, sans jamais se lasser, d’un périple imprévisible ponctué d anecdotes, d humour et de poésie, aux confins de concepts et d exégèses métapsychologiques, d écoles psychanalytiques divisées et démultipliées, de conflits institutionnels, de présentations de malades, d ‘ expériences d ‘ analyse, de supervision et de séminaires d ‘ enseignement dispensés par le maître controversé. On alterne de ce fait entre le « je » autobiographique et les masques narratifs, les confessions et les dénégations, les paroles citées et les citations privées de guillemets, le vouvoiement et le tutoiement, la concision et la prolixité, la franchise et irrespect, la discrétion et l insolence, la prose et la rhétorique. Des styles, des vitesses, des transferts divers et variés tissés autour d « un corps spirituel (qui a de ‘ esprit) qui prend plaisir à travailler l ‘ invention freudienne » (p. 13), « un lieu psychique, mille fois plus excitant qu un professeur, un maître, voire un gourou » (p. 103).

Les thèmes déployés au sein de cet ouvrage formidablement bigarré, dont la couverture s’orne d’un très approprié tableau de la psychanalyste et peintre Diane Che- velaut, sont trop riches pour être développés ici. Juste pour mettre le lecteur en appétit, évoquons allusivement certaines des problématiques abordées par les correspondant/e/s, qui puisent leur source dans « la boîte à outils conceptuels » de Lacan (p. 168) ou les « chantiers laissés en suspens » par lui (p. 13): l’angoisse de la clinique et le refuge dans « la position intellectualiste de la pensée » (Jacques Sédat, p. 14) ; l’usage fait de la traduction d’un mot et la « fureur littéraliste de l’islamisme » (Fethi Benslama, p. 210) ; l’expérience de l’absence de langage dans l’autisme (Bertrand Ogilvie) ; la transitivité intergénérationnelle de l’oubli et les lapsus paradigmatiques dans la psychopathologie de la vie quotidienne (anonyme) ; l’intersubjectivité primaire et son actualisation dans la relation transféro-contretransférentielle (Lewis Kirsner) ; la sexuation, le désir et le passage du statut d’analysant à celui d’analyste (Lucrèce Luciani, Christian Dunker) ; l’hétéronormativité œdipienne et l’orthopédie métapsychologique de l’identité de genre (Daniel Borillo, Barbara Osorovitz) ; l’approche intersectionnelle de la sexualité et son articulation avec les rapports de pouvoir de genre, de classe et de race pour « l’arracher de l’intériorité pure [et] l’ouvrir sur l’extériorité des contextes historiques et politiques dans lesquels s’opère la subjectivation » (Éric Fassin, p. 194). Ces lectures, ainsi que de nombreuses autres relectures, propositions et prolongements inspirés de ce corps vivant et vibrant que l’on appelle conventionnellement corpus lacanien, laissent transparaître la plasticité d’une métapsychologie open to revision et son potentiel interactif avec la contempo- ranéité. Lettres à Lacan constitue à cet égard la preuve que la psychanalyse est transmissible à condition de la concevoir comme une expérience transférentielle de diversité mouvante plutôt que comme une docte vérité édictée par un maître dans la partie finale de son œuvre.

Nicolas Evzonas

Anatole Le Bras, Un enfant à l’asile, CNRS Éditions, Paris, 2018.

Anatole Le Bras nous présente l’histoire de Paul Taesch, orphelin dès la naissance, recueilli par une riche dame patronnesse, Mme Cartier, qui le confie à une nourrice puis le place à 6 ans à l’orphelinat Saint-Michel où il reste jusqu’à l’âge de 12 ans. Il en sort pour être à nouveau placé en apprentissage cette fois. Après plusieurs échecs dus à des crises nerveuses, il est amené à Sainte-Anne, d’où il est envoyé par le Dr Magnan à la section des enfants de Bicêtre. Il y croisera le chemin de Bourneville. Les différents diagnostics portés à cette époque sont ceux de débilité et d’épilepsie, puis viendront ceux d’imbécillité, d’hystérie, et de perversion. Les diagnostics évoluent mais la débilité reste constante. Or ce qui fait l’originalité de l’ouvrage et une grande partie de son intérêt, c’est la présence d’un manuscrit de la main de Paul Taesch, rédigé lorsqu’il avait 22 ans en vue d’obtenir sa sortie de l’asile et de devenir un homme libre. Dans ce manuscrit, il s’accuse d’être un simulateur. Ses crises nerveuses, considérées par de nombreux médecins comme des crises d’épi- lepsie, sont simulées, affirme-t-il, afin d’éviter les châtiments corporels, ou les travaux pénibles, et aussi, dans doute, dans le but d’être pris en pitié et mieux traité. Ce manuscrit n’aura pas l’effet escompté et Paul Taesch sera interné à huit reprises à Ville-Évrard et à Quimper. Ce manuscrit indique, dans un premier temps, que le diagnostic constant de débilité jamais argumenté, n’est en rien justifié. Ce manuscrit est bien écrit, cohérent et ne perd jamais de vue le but d’obtenir la clémence du médecin pour obtenir la liberté. Par ailleurs, il donne beaucoup de grain à moudre aux différents psychiatres qui le lisent, l’analysent et le décryptent selon l’évolution des idées dans ce domaine. Anatole Le Bras distingue trois étapes. La première concerne l’épilepsie que le patient prétend simuler. Pour certains, elle est bien réelle, et pour d’autres, dont Charles Féré elle est effectivement simulée et il jette le patient dehors. Cependant l’épilepsie sera confirmée à la fin de sa vie. La deuxième étape consiste à diagnostiquer le patient comme atteint d’hystérie masculine, notion nouvelle à l’époque que l’on doit à Charcot qui en fait une entité à part entière pouvant atteindre aussi bien les hommes que les femmes. Bourneville, élève de Charcot, est partisan de ce diagnostic qui permet de sortir de l’impasse épilepsie/simulation. La troisième étape conduit à un diagnostic de perversion sur fond de dégénérescence. La perversion s’appuie sur de « mauvaises actions » répertoriées par Paul Taesch lui-même dans son manuscrit et par les récits de ses frères et sœurs qui refusent de l’héberger car il s’avère insupportable et très difficile à gérer au jour le jour. Il n’a aucune idée de l’argent ni de la vie quotidienne à l’extérieur de l’asile où il passe le plus clair de son temps. La dégénérescence s’appuie sur des symptômes physiques comme la scoliose, et aussi sur l’irréversibilité de l’état du patient.

Cet ouvrage est passionnant à plusieurs titres, d’abord en nous présentant un long manuscrit spontané d’un patient qui lui-même sort de l’ordinaire en expliquant qu’il est un simulateur. Mais il faut noter que ce manuscrit écrit en vue d’une libération contribuera plutôt à l’enfermement du patient. L’analyse de ce document montre l’évolution des idées de la psychiatrie en matière de diagnostic puisque l’on passe successivement de l’épilepsie, à l’hystérie puis à la perversion, pour revenir finalement à l’épilepsie. Ce qui est constant, et le restera encore pendant des décennies pour de nombreux patients, c’est la débilité posée d’emblée comme un postulat. Cet ouvrage d’un historien, très documenté, est d’un très grand intérêt pour tous ceux qui s’intéressent à la psychiatrie et à l’institution.

Marie-Claude Fourment-Aptekman

Johanny Lelong et Sarah Rambaud (éds.), Deux figures de la psychanalyse : Enrique Pichon-Rivière et Geza Roheim, Villeurbanne, Éditions Nouveau Document, 2017.

L’ouvrage ici présenté est consacré à deux auteurs-phares. Le premier est Enrique Pichon-Rivière qui commence à être connu en France comme psychanalyste. Le second est Geza Roheim, l’anthropologue hongrois, disciple de Freud et devenu un classique en anthropologie. L’un des premiers textes du recueil est un dialogue entre Luc Vigne et notre amie au Collège International de Psychanalyse et d’Anthropologie, Janine Puget, texte intitulé « Faire avec ce qui excède. Pichon-Rivière vu d’aujourd’hui ». Janine Puget rappelle qu elle était très jeune lorsqu’elle devint la secrétaire de l’association que Pichon-Rivière venait de créer à Buenos Aires, qu’en tant que secrétaire elle l’a connu, lui et sa famille, et que c’est par lui qu elle s’est initiée à la psychanalyse. Elle montre admirablement que la volonté de Pichon- Rivière a été, dès le début, d’articuler la psychanalyse, en tant que thérapeutique et en tant que discipline au social. Mais, à époque, les années 40 du XXe siècle, il eut été impossible de faire officialiser cette articulation. Pichon-Rivière recouvrit donc sa tentative du nom de psychologie sociale (nom qui, en France, désigne une tout autre perspective disciplinaire, celle, à peu près à la même époque, de Jean Stoetzel dont le moins qu’on puisse dire est qu’il n’était pas psychanalyste). Janine Puget qui, par ailleurs, s’intéressait à la politique et au social de son temps, fut témoin des incursions de Pichon-Rivière dans les hôpitaux psychiatriques argentins, pour créer des groupes SCRO, cet acronyme signifiant Schéma Conceptuel Référentiel Opératoire. Il renversait, dit Puget, les grands piliers psychanalytiques sur lesquels nous nous appuyons. L’intention de Pichon-Rivière était d’introduire le politique, le social et le culturel dans la métapsychologie psychanalytique. Mais il n’a pas pu le faire, car il a été mis à l’écart par la communauté psychanalytique en tant que psychologue social. Comme le fait remarquer Luc Vigne, il a introduit la notion de lien en psychanalyse. Mais c’est Janine Puget, avec Isodoro Bernstein et Julio Moreno, des psychanalystes argentins, qui a développé cette notion de lien. Elle existe en sociologie sous le nom de lien social et désigne la partie affective, subjective du rapport social. Mais Puget explique que, dans le lien, l’autre est considéré comme un alter. Il est dans l’altérité. Il n’est pas l’autre identifié à soi, l’autre en soi dans le monde intérieur du moi. Il n’est pas dans ses liens du côté du semblable, de la relation d’objet qui est celle entre deux et plusieurs sujets. Puget privilégie, dans le second cas, le terme de lien à celui de relation. Il s’agit, dit Puget, d’introduire une logique hétérologue par rapport à la logique du monde intérieur. « L’être humain, dit Puget avec une perspicacité remarquable, avec lequel nous devons parler, avec lequel nous devons créer de nouvelles situations dans lesquelles nous pourrons développer une nouvelle pensée ou la curiosité pour le nouveau, l’inconnu, disparaît par ce que nous savons au préalable. La nouvelle technologie est, pour la psychanalyse, un danger. » Puget dit par ailleurs qu’il faut donner place à ce qui excède sans que ce qui excède soit immédiatement accepté. La définition de l’excès, au moins ce que je sais d’elle, comporte également celle de l’excès légitime. Outre ce qui est à faire avec le manque, c’est de faire avec l’excès, avec ce qui excède, avec ce qui est en excès en soi, et qui s’impose, qui n’a pas d’histoire préalable, qui ne renvoie pas à quelque chose que nous avons perdu, sinon quelque chose qui excède ce que nous avons déjà. Il faut donner une place à ce qui excède sans diminuer la force de ce qui constitue son altérité, son étrangéité. Une chose est la politique de ce qui manque, autre chose la politique de ce qui est excès. Mais c’est lorsque nous sortons de l’immensité que nous pouvons entrer dans l’altérité. Pichon-Rivière a été un excès pour la psychanalyse. Si je ne peux pas faire avec, ça m’irrite, ça me met en colère. C’est ce qui crée (l’excès de) violence, manière peu symbolique de symboliser l’excès.

Dans l’article suivant, de S. Bezançonet de C. Bourdin, intitulé « Une trajectoire lumineuse », les auteurs rappellent que Enrique Pichon-Rivière inclut dans son concept de lien la théorie des relations d’objet de Mélanie Klein, des concepts psychanalytiques de Freud, des idées de Kurt Lewin dans le domaine de la psychologie sociale ainsi que des éléments issus des théories de la communication de l’École de Paolo Alto et de l’anthropologie de Margaret Mead, notamment sur la question de la tristesse, celle de la créativité, de la création chez l’être psychotique. Il tenta de trouver des moyens préventifs en santé mentale pour les populations les plus démunies. Il insiste sur le lien entre art, science et sport. ll inclut les familles des patients dans le processus des soins psychiatriques. Il partait de l’hypothèse qu’un axe commun régissait toutes les situations groupales institutionnelles : le processus de création, de transformation de la réalité à partir de sa ré-appropriation instrumentale (souligné dans le texte). L’idée que la créativité résulte d’un processus par lequel on s’approprie la réalité pour la transformer fut l’axe central des recherches initiées par Pichon.

Mais l’important est aussi que le jeune Enrique, dès l’âge de quatre ans, vécut la cohabitation simultanée de deux cultures, l’une familiale avec des valeurs propres à la civilisation européenne, et l’autre avec les valeurs fondées sur les mythes et l’ances- tralité propre à la civilisation guaranie. Il se sentit, plus tard, toujours à l’aise sur les frontières interdisciplinaires. Il reproche à l’enseignement en psychiatrie qu’il reçoit de porter sur la mort – sur des cadavres – pour faire face aux problèmes de la vie... Comme psychiatre, il crée la psychiatrie dynamique, la thérapie familiale, les groupes opérationnels ou opératifs, la communauté thérapeutique, avec ses réflexions et ses interventions propres. Son épistémologie convergente (souligné dans le texte) couvre les aspects esthétiques, socio-politiques, scientifiques et ceux de la vie quotidienne. Son diagnostic tient compte, en psychiatrie, de l’existence ou de l’absence de liens. Le groupe opérationnel est un dispositif privilégié, structure optimale pour accéder à un savoir collectif, un savoir qui se trouve en fait au sein de l’institution, mais que l’on ignore savoir. Il apprend aux infirmiers à conceptualiser leur savoir. Et tandis qu’il remet en question, dans le discours de l’institution, des matériaux hétérogènes, il construit un groupe qui produit des sujets distincts, des acteurs distincts et des relations sociales différentes, tandis qu’il remet en question l’ordre établi, les places assignées, ce qui se dit incontesté. Le SCRO est une tentative de mise en spirale dialectique des différentes déconnexions qu’il se fait du sujet, de la science, de la socialisation, etc. Il promeut une logique, une approche qui structure le groupe opératif ou opérationnel.

De nouveau, Bezançon et Bourdin reviennent à Pichon-Rivière dans leur article « Une lumière conductrice pour le développement de la psychanalyse ». Les structures pathologiques se manifestent dans les trois aires d’expression : la pensée, le corps, le monde externe. Pichon nomme ce concept le principe de pluralité phéno- ménique. Ainsi, il pouvait regrouper les troubles du processus de la pensée, les manifestations et les maladies somatiques, ainsi que les perturbations de la vie sociale et relationnelle. La pensée et la pratique d’une théorisation de la psychanalyse se construisent nécessairement à partir de sa propre expérience de la maladie et de la guérison, générant ainsi une maladie créative (souligné dans le texte). L’interprétation est une forme de relation qui transforme l’être humain, lui apportant les éléments nécessaires pour recréer son monde à travers l’action. Tout cela, associé à sa prise de conscience précoce des dimensions culturelle, sociale et politique, le mena à dénoncer la fausse opposition entre ce qui est interne et ce qui est externe, entre l’individu et la société. Cette distinction est une abstraction, un réductionnisme que nous ne pouvons accepter, car la société fait partie de nous. C’est cette omission que Pichon exploita à travers ses deux concepts : celui de lien et celui de groupe interne. Pour Pichon, le groupe est formé de personnes réelles, à partir de l’internalisation de liens dans une relation dialectique permanente avec le groupe externe. Le concept pichonien de lien correspond à une structuration accomplie qui inclut le sujet, l’objet, leurs perceptions mutuelles, relations et interactions, ainsi que leurs groupes d’appartenance respectifs et l’intégralité du contexte social, historique culturel, politique et écologique. On peut y ajouter selon moi, économique. Le schéma corporel fait référence à l’organisation complète de la personne dans sa triple dimension corps, pensée et monde externe. L’internalisation incessante entre groupe interne et groupe externe, dialectique en forme de spirale, se fonde sur les processus intra, inter et trans-personnels. Il s’agit d’une conception de l’existence personnelle qui intègre pleinement l’appartenance au monde aussi bien humain que non humain. Se déplacer dans des compartiments cloisonnés revient à refuser de façon anticipée de connaître l’homme (je dirai l’être humain), ce sujet historique, concret, quotidien avec lequel on essaie d’établir un lien thérapeutique. Pichon proposa de substituer à la notion de pulsion celle de structure de lien, dans laquelle le lien est à entendre comme un proto-apprentissage, comme le véhicule des premières expériences sociales, du projet lui-même corrélativement à une négation du narcissisme primaire. Les psychanalystes actuels, en France, Olivier Douville par exemple, qui semble proche de Lacan, gardent l’idée de pulsions et du pulsionnel comme limite à la connaissance, limite nécessaire, sinon on ne dit rien. C’est un peu le cas de Pichon, sur la dynamique propre au lien, à l’apprentissage et au social en général. À mon humble avis – je ne suis pas psychanalyste, mais sociologue et un peu anthropologue -, il ne s’agit pas tant chez Freud d’une théorie des pulsions que d’un point d’accès, à partir duquel il faut continuer à chercher. L’être humain, disent les auteurs et j’en suis d’accord avec eux, n’est donc en général accessible que dans la mesure où il est capable d’un investissement d’objet libidinal.

Dans un article intitulé « Intérêt de la pensée associative dans les situations d’apprentissage. L’exemple du gruppo opérativo », Christophe Bittola, s’interrogeant sur l’apprentissage, note qu’apprendre, c’est entrer dans un domaine, mettre des éléments y appartenant à l’intérieur de soi, transformer une intériorité existante. Pichon appelle cet existant un schéma référentiel comme ensemble des expériences, des connaissances et des affects avec lesquels l’individu pense et agit. Pour Pichon l’expérience s’incarne dans la praxis. À partir des travaux de Kurt Lewin et de Mélanie Klein, il va préciser la nature des résistances qui s’opposent au désir de changement. Deux peurs en constituent la base : la peur de la perte des structures existantes et celle d’être attaqué dans les structures nouvelles. À cet obstacle épistémologique s’oppose le désir de savoir, par exemple ce qu’il y a dans la tête de l’autre. Face aux apprentissages dogmatiques et aux conduites par trop protocolisées, l’apprentissage consiste à poser les conditions favorables à des processus introjectifs, sans générer des incorporats faits d’automatismes mécaniques ou empruntés.

Dans le groupe opératif, il y a interaction constante entre des dimensions psychosociales ou sociologiques et des dimensions intrapsychiques. Il n’y a rien d’interne qui n’ait une correspondance externe et vice et versa.

Alberto Biguer se propose d’étudier les sens pluriels de l’émergence chez Pichon. Ce que les membres du lien disent, pensent, fantasment et éprouvent est désormais déterminé par l’ensemble intersubjectif que le lien établit. Je me borne ici à donner les trois conditions que l’auteur assigne à l’émergence ou l’émergent : il est une formation de l’inconscient, le résultat d’un travail psychique tels le lapsus, l’acte manqué, il est une formation de compromis. Mais, dans le travail analytique sur l’émergent, Pichon-Rivière ne parle ni de transfert, ni de contre-transfert. La rencontre analyste/patient est elle-même un émergent ou une émergence. Les formations de compromis ne parviennent pas toujours à recouvrir les deux pôles du conflit (amour/haine). L’un des pôles peut se manifester plus que l’autre. La formation de compromis est la tentative de calmer, de distiller des résidus inconscients encore actifs. Mais du compromis on peut passer aux compromissions perverses auxquelles peuvent se livrer les sujets du lien pour éviter. Certains thèmes, pour alimenter la défense de leur narcissisme, pour entériner les tromperies.

Pichon-Rivière s’inscrit dans la ligne freudienne des formations de l’inconscient, mais il y ajoute l’universalité du lien, de son champ psychique et les mouvements dialectiques qui dévoilent les virtualités du changement.

La seconde partie de ce numéro est consacrée à l’anthropologue-psychanalyste Geza Roheim. L’article de Patrick Fermi, « Une vie dans l’histoire », donne les principales étapes de la vie de Roheim. Son intérêt dans sa jeunesse pour le folk-lore hongrois auquel il consacre ses premières œuvres. II fait un long séjour près des Aborigènes australiens et des Trobriandais (lors de son voyage à l’île Normanby dans l’archipel d’Entrecasteaux en Polynésie). Il veut vérifier, contre Malinowski qui la conteste, l’universalité du complexe d’Œdipe.

Dans l’article de Roger Dadoun, grand connaisseur de la pensée de Roheim, article intitulé « L’unité de l’homme » ; c’est, dit Dadoun, dans « Psychanalyse et anthropologie, la totalité de l’existence que (Roheim) fait graviter autour des structures psychiques posées comme fondamentales ». Roheim insiste sur l’absence de sevrage chez les Trobriandais tout comme sur l’absence d’Œdipe et de régression anale, sur les rituels que comportent les rapports des hommes avec la mère et l’enfant, sur le pénis fantasmé par eux, sur l’échange pour l’échange opposé à la (ou au) kuèn qui est l’échange commercial sans monnaie. L’échange utilitaire est appelé plus précisément, chez les Trobriandais, le gimwali. À propos de la question de l’ignorance des parents, chez les Trobriandais et les Aborigènes australiens, en ce qui concerne le rapport entre le faire l’amour et l’apparition de l’enfant, la réponse est donnée par un Australien : « Elle ne peut faire l’amour avec elle-même. Comment le ferait-elle ? Avec son talon ? C’est de moi que l’enfant sort. » Il est à noter également que, dans ses explications, Roheim se sert de la problématique de Mélanie Klein. La conclusion de Dadoun à propos de Roheim est très remarquable. Je la cite in extenso : « L’enfant se perpétue dans l’adulte et dans la société et dans la nature ; réciproquement l’adulte perpétue son enfance dans l’enfant, dans l’être de l’enfant. » Roheim pose implicitement le principe de base : « une pédagogie, un politique pédagogique qui soit la forme la plus active d’une ample et vigoureuse pensée politique et qui en soit, dans le même temps, la condition, la possibilité, la source. C’est dans ce cercle vital fragile que réside la possibilité d’une (ré)volution créatrice de la condition humaine ».

Dans cet article, Sandrine Fournié rappelle que. Roheim ne tarde pas à orienter ses analyses vers une unité psychique du genre humain. Les anthropologues expliquaient la croyance très répandue dans l’animisme en termes de psychologie individuelle du rêve. Roheim tendait à interpréter les mythes australiens comme les contenus manifestes d’un rêve. L’auteure note que, lors du séjour de Roheim en territoire australien, les aborigènes étaient exposés à une très forte sécheresse qui entraînait pour eux des maladies graves. La méthode de Roheim, pour autant qu’il en ait eu une, était d’obtenir toutes les explications qui peuvent être en relation avec un phénomène. Il faut éviter le Sylla des faits sans les mots et le Charybde des mots sans les faits. Un anthropologue canadien Daniel Clément exige autant de précision dans l’analyse des mythes. Il cite Roheim, mais lui reproche de plaquer les concepts analytiques sur des réalités enchevêtrées et difficiles à connaître. Morton reconnaît que Roheim fait une ethnographie dans la perspective de la psychanalyse. Mais il a tendance, dit Morton, à prendre les déclarations des informateurs pour des actions et leurs fantasmes pour des actes. Second Charybde et second Sylla, alors qu’il avait su éviter de prendre les mots pour les faits et les faits pour les mots. Piège que la démarche précise, étayée, minutieuse de Daniel Clément dans l’analyse des mythes permet d’éviter.

Barbara Glowcevski intitule son article : « Entre rêve et mythe : Roheim et les Australiens ». Elle note que le souci de Roheim d’explorer les conflits psychiques rend compte, par-delà les projections universelles, de la diversité et de la singularité des individus concernés, remettant en question l’image d’un aborigène prototypique. Mais Roheim sous-estime complètement le fait que les rêves des aborigènes sont tramés d’éléments sociaux et rituels. Exprimant des désirs et des états personnels, le rêve s’intègre dans une dynamique d’enjeux à la fois sociaux, familiaux et cosmologiques. Il s’agirait, pour l’anthropologue, de spécifier la configuration de niveau d’échange propre à chacun et montrer quel est le traitement social de ce que les aborigènes appellent oublié et nous inconscient. Par l’interprétation des rêves, ils peuvent se singulariser comme sujets en s’objectivant dans le paysage. L’auteure parle d’auto-référence, et elle a raison, pour éviter le terme d’identification.

En conclusion l’auteure note que la pensée de Roheim, notamment dans une de ses œuvres le Monde magique où il parle du miroir, aide à dialectiser psychisme et culture et aussi à une dialectisation, à mon avis beaucoup plus qu’à une complémentarité, de l’anthropologie et de la psychanalyse.

Louis Moreau de Bellaing

Revue de Psychothérapie Psychanalytique de Groupe, 2018.2, no 71, Érès.

Ce numéro qui réunit plus d’une trentaine d’auteurs psychologues, psychiatres, psychanalystes, universitaires ou non, s’attache à un sujet d’importance et foisonnant : « Groupe et Psychopathologie dans la vie quotidienne ». Ce gros volume de 250 pages recense les difficultés du groupe au quotidien et les relie aux nouvelles formes de psychopathologie dans des cadres très variés. Un premier ensemble d’articles s’attache à la question du groupe en institution et évoque les difficultés rencontrées dans leur mise en place, les institutions manifestant souvent des résistances prenant des formes très diverses allant de l’oubli dans l’ordre du jour, au refus explicite. Les difficultés rencontrées sont d’autant plus grandes qu’il s’agit de groupes d’enfants, ou de groupes d’adultes ou de jeunes psychotiques. Pourtant, un article, inspiré des travaux de P. C. Racamier montre toute l’importance du travail d’équipe avec les patients psychotiques, chacun devenant porteur de parties internes clivées et expulsées au-dehors entraînant de très fortes réactions contre-transférentielles. Les avantages liés à la multiplicité des soignants ont été découverts par Tosquelles sous la forme de transferts multiréférentiels, que Jean Oury nomme transfert dissocié. Les résistances de l’institution montrent la difficile articulation entre deux réalités : celle du groupe de patients et celle de la structure institutionnelle qui les accueille quand l’institution ne fonctionne pas sur le mode d’une libre circulation de la parole mais sur la culture managériale qui prend le pas aujourd’hui sur tout autre type de fonctionnement comme le rappelle P. Delion avec beaucoup de pertinence. Les difficultés peuvent venir des patients eux-mêmes qui s’insurgent violemment contre les règles d’un quotidien élaboré par l’institution fonctionnant sur des pratiques managériales, qu’ils rejettent violemment, manifestant ainsi : « La haine de la vie quotidienne dans un établissement spécialisé ». Cet article de J.P. Pinel fait transition vers les nouvelles formes de psychopathologie qui se font jour aussi dans la famille. Ce groupe social de base est mis à mal par les nouvelles technologies, les nouveaux modes de rapport au travail qui en découlent, l’absence de paroles, etc. La question de l’analyse des pratiques est également présente et demande à être développée pour que la routine ne s’installe pas. Si la plus grande partie des articles évoque les difficultés vécues au quotidien par les différents soignants, à l’écoute des patients dont ils ont la charge, un article plus anthropologique interroge la question de la décolonisation en Nouvelle-Calédonie quelques mois avant le référendum sur l’autonomie. Le malêtre kanak a amené des psychologues, kanak et non kanak, d’éducateurs de kanak, ainsi qu’un sénateur de Nouméa, à constituer un groupe en face duquel se trouvait un autre groupe de cinq jeunes âgés de 13 à 15 ans, délinquants multirécidivistes. La première séance se tient dans la case traditionnelle du sénat coutumier kanak. C’est le seul article qui ne fasse pas directement référence à la vie quotidienne, mais qui y revient par un détour de ce travail de groupe qui a permis aux jeunes de valoriser leur vie quotidienne sur les lieux de leur existence.

En résumé, ce numéro très riche intéressera très au-delà des spécialistes du groupe, tous ceux qui se préoccupent du fonctionnement actuel de bon nombre d’institutions où l’évaluation et l’efficacité chiffrée sont devenues les maîtres-mots.

Marie-Claude Fourment-Aptekman

Jacques Robion, Les réparations thérapeutiques. Ou la fin de l’abstinence, Paris, L’Harmattan, 2017.

Cet ouvrage est le premier des deux jumeaux si l’on peut dire, publié en même temps par l’auteur chez le même éditeur. Tous deux sont plutôt brefs (64 et 76 pages en assez gros caractères), mais requièrent d’être lus avec une grande attention, dans la mesure où ils représentent, selon nous, une avancée très originale de la psychanalyse depuis la disparation des derniers disciples et adversaires de Jacques Lacan (Didier Anzieu et André Green en particulier).

Une autre avancée, d’un esprit très différent, mais d’une importance aussi conséquente, nous paraît être le livre de Marie-France Castarède et Samuel Dock sur Le nouveau malaise dans la civilisation (Plon, 2017). Nous en avons déjà parlé ailleurs.

De telles avancées nous apparaissent comme de petits miracles dans la situation de crise endémique où semble s’enfoncer la psychanalyse en France, comme du reste beaucoup de choses, de manière difficile à expliquer, dans ce pays.

La tentative de Jacques Robion est d’apparence « paradoxale » en ce sens qu’il tente de rapprocher la psychanalyse des neurosciences, mais sans déconversion à l’égard de celle-ci (comme cela a été le cas par exemple du belge Jacques Van Rillaer mais d’autres aussi, par exemple certains intervenants du Livre noir de 2005), au contraire en approfondissant sa dimension métapsychologique – jusqu’à même la réinsérer dans la perspective de la philosophie dialectique classique (Hegel, Marx), tentative certes largement amorcée déjà par Lacan.

Justement aussi, Jacques Robion se proposerait le dépassement constructif, créatif, de la perspective lacanienne, ce qui a déjà été tenté, mais très rarement jusqu’ici, par des esprits estimables, comme André Green. Robion reproche à l’« abstinence » interprétative lacanienne – à laquelle fait allusion le sous-titre, de ne pas permettre au patient de franchir le pas décisif du préconscient vers l’inconscient.

J. Robion entend se débarrasser d’une bonne partie du vocabulaire du modèle freudien et postfreudien de la psychanalyse. Sortent la scène : la psyché, l’appareil psychique en forme de « topique », la pulsion, le désir. Ce qui fait déjà beaucoup. Restent le besoin, l’objet de satisfaction, le refoulement, l’identification, névrose et psychose. Ce qui n’est tout de même pas mal.

Ce coup de balai donné sur le vocabulaire n’aurait pas en soi d’intérêt primordial s’il ne s’accompagnait en même temps d’un remodelage profond des notions essentielles : le refoulement et l’identification, la projection (et l’introjection ?).

Robion propose une nouvelle typologie du mécanisme cardinal de l’identification : identification transitive de soi et de l’autre, attributive et descriptive, identification intransitive de soi à l’autre (et de l’autre à soi ?). Cela vient en bonne partie de Wallon (Piaget aussi), qui en hériterait lui-même de Lagache, Mélanie Klein, Scheler (?), Ferenczi, Freud – et bien entendu, tout au fond des choses, comme toujours – des postkantiens (Hegel surtout, mais Fichte aussi).

Mais à partir de là, c’est une définition entièrement renouvelée du refoulement qui se propose : évitement informatif certes, mais par barrage d’une identification transitive (Non, je ne suis pas méchant) au moyen d’une identification intransitive à (projective de soi à l’autre : La preuve, c’est que je suis aussi gentil que Pierre ; introjective de l’autre à soi : et que d’ailleurs Pierre est aussi gentil que moi).

Enfin mais surtout Jacques Robion propose la notion nouvelle d’« assignation projective », qu’il appelle encore dans d’autres écrits (articles) « refoulement prothé- tique », s’agissant du déplacement d’un refoulement qu’un sujet n’a pas l’énergie d’assumer seul sur un proche destiné à le relayer pour porter son fardeau.

On devine l’utilité que pourraient comporter de telles notions dans l’étude des processus de la vie collective par la sociologie politique ou la philosophie sociale. Et c’est ici que l’on rejoindrait l’hypothèse, proposée par le livre de Castarède-Dock, d’une structure de borderlinisation propre à la société contemporaine. Mais cela est une autre affaire, une affaire de passerelle à revoir.

Emile Jalley

Jacques Robion, f Pour une psychanalyse dialectique, Nouvelle édition revue et augmentée, Cassiope, 2009, L’Harmattan, 2017.

Est le second ouvrage, paru en même temps que le premier, et dont on rend compte à présent. Il se présente comme la réécriture d’un autre livre déjà paru en 2009.

Il n’a jamais été d’usage de rapprocher les deux termes de « psychanalyse » et de « dialectique ». Freud n’utilise qu’une seule fois dans l’ensemble de ses écrits le mot « dialectique », du reste dans un sens polémique et défavorable pour viser la maxime d’Héraclite selon laquelle la guerre est la mère de toutes choses, et qui serait « un produit de la sophistique grecque qui aurait tendance à pêcher par attribution d’une valeur exagérée à la dialectique » (IP, 1915-1917, Payot, 227).

La question des rapports de Freud avec la philosophie et les philosophes (Platon, Kant, Hegel, Schopenhauer, Marx, Nietzsche, etc.) est un sujet considérable, qui mobilise plusieurs dizaines de textes, et que l’on ne peut que mentionner rapidement ici.

En fait, il ne faut pas s’y fier. La pensée réelle de Freud tout comme sa formulation écrite sont presque toujours et sur tous les sujets « paradoxales ». En réalité, le « dialectique », la « dialectique » sont absolument partout, affleurent à tous moments et en tous lieux chez Freud.

Comme c’est facile à constater dans l’Index des matières de la fameuse GW, Freud se sert couramment des termes de base de la philosophie kantienne et poskantienne, tels quels ou transformés à son usage : opposition (Gegensatz), opposés (Gegensätze), couples d’opposés (Gegensatzpaar), contraire (Gegenteil), contradiction (Widerspruch), contradictoire (kontradiktorisch), négation (Verneinung), déni-rejet-forclu- sion (Verwerfung), polarité (Polarität), sursomption (Aufhebung), double sens (Zweideutigkeit), inversion, renversement, retournement, changement, transformation (Umkehrung, Verkehrung, Wendung, Wechsel, Verwandlung). Il faut vraiment être aveugle, et beaucoup le restent encore, pour ne pas le voir d’abord, et ne pas voir ensuite le considérable intérêt épistémologique, et philosophique, et clinique d’une telle situation.

Jacques Robion s’est parfois réclamé à l’occasion du matérialisme dialectique, de la dialectique matérialiste. Pas dans ces deux livres. Mais je le suis entièrement sur ce point : la dialectique matérialiste reste aujourd’hui l’une des positions philosophiques les moins sottes qui soit, à même de renverser d’un coup d’épaule les inconsistantes flagrantes de la pensée libérale – si mal nommée – et qui fait le titre du dernier ouvrage de l’un des philosophes les plus en vue de notre époque : Slavoj Zizek, Moins que rien. Hegel ou l’ombre du matérialisme dialectique (Fayard, 2015).

On a pu par ailleurs montrer que la logique de base des démarches respectives de Hegel, Marx et Freud était la même, à se conforter d’un « noyau rationnel de la dialectique » (NRD), à envisager comme un dispositif de la contradiction de type genèse/figure, histoire/structure, transformation/état, métonymie/métaphore (Émile Jalley, Notice Wikipedia et passim).

Henri Wallon a parlé une fois de la dialectique freudienne à propos du devenir du complexe d’Œdipe (EPE, 1941, 2012, 132).

À part cela, il faut reconnaître aussi que Lacan aura été le seul dans l’aire française à avoir ressenti depuis longtemps la proximité de la psychanalyse à l’égard de la « dialectique » d’une part (26 occurrences dans le seul Séminaire entre 1954 et 1971 d’après Henry Krutzen 2009), à l’égard des deux auteurs représentant les piliers de la pensée dialectique d’autre part, et qui sont parmi les plus cités dans ses travaux : Hegel (131, rang 3 sur 29, après Platon et Aristote) et Marx (rang 8 sur 29, après Platon, Aristote, Hegel, Descartes, Kant, Socrate, Lévi-Strauss).

À partir d’un interdit primaire de différenciation, se ferait jour un interdit secondaire d’indifférenciation, d’où la dialectique entre deux surmoi – autre invention de Jacques Robion – dont résulteraient les configurations diverses du conflit névrotique et du conflit psychotique.

Relèvent également d’une « métapsychologie dialectique » les notions de refoulement, de clivage, d’analyse liée à la perspective d’une synthèse, comme bien entendu le couple cardinal projection-introjection (mis en œuvre d’abord par les post-kantiens Fichte et Hegel).

Toutes les formes de thérapies en vogue (TCC, résilience, etc.) sont dans la « méconnaissance de la nature dialectique du sujet ».

L’ouvrage aborde pour ensuite les deux questions capitales de « la transmission psychique inconsciente » par l’assignation projective dont il a été question plus haut, et de la « reproduction de maltraitance » par les deux formes de « clivage du mauvais enfant » et du « mauvais parent ».

Enfin la psychose représente un trouble de la symbolisation, non de la mentalisation.

Émile Jalley

Édith Sheffer, Les enfants d’Asperger. Le dossier noir des origines de l’autisme [2018], Paris, Flammarion, 2019. Préface de Josef Schovanec.

Élisabeth Roudinesco a présenté une critique incisive de ce livre dans le supplément livre du journal Le Monde du 29 mars 2019, sous le titre sans concession de « r Asperger, nazi, assassin d’enfants » (p. 9). Elle décrit un « adepte de l’idéologie nazie [qui crée] la catégorie de “psychopathe autistique”, ce qui lui permet de différencier les “irrécupérables” [...] et les “‘ amendables” [...] dignes de survivre : une véritable hiérarchie mortifère ». Elle poursuit : « Personnellement responsable de l’assassinat de 44 enfants, Asperger publie en 1944, un travail dans lequel il théorise la différence entre deux catégories de “psychopathes autisttques”: la ‘“positive” et la “négative” ». Les enfants appartenant à cette deuxième catégorie est soumise à des injections létales et autres mauvais traitements. La réputation d’Asperger, outre l’effet de mode en France au sujet de sa découverte (ignorée d’une grande partie des jeunes psychiatres jusqu’à la fin des années 70 du siècle dernier), valorise l’envers de l’aspect dépréciatif de la déficience mentale. Pourtant depuis quelques décennies la réputation sulfureuse du Dr Hans Asperger perçait du fait qu’il exerçait en Autriche sous le régime nazi. Il ne pouvait occuper ses postes à responsabilité sans y être expressément autorisé.

Édith Sheffer analyse plus avant cette appartenance au nazisme. La lecture de l’ouvrage paru en 2018 n’est pas aisée dans sa traduction de 2019. Est-ce dû à un style difficile, à une méthodologie compliquée ou à une traduction altérée par la complication apportée par tous ces éléments ? L’autre difficulté est la qualité de sa recherche. Loin de se focaliser uniquement sur Asperger, elle étudie celui-ci dans son milieu, par un type d’approche sociologique. Cela accentue la difficulté d’une lecture embolisée par la traduction française du sous-titre du livre qui se lit ainsi en anglais : The Origins of Autism in Nazi Vienna. Il n’y a pas à proprement parler de dossier des origines, il y a l’histoire.

Lisons d’abord ce que Joseph Schovanec précise dans sa préface. « En mettant l’accent non plus sur la carrière de tel grand savant mais sur la vie des personnes, elle met à nu l’inanité des critères de démarcation entre récupérables et irrécupérables, entre les intégrables pour ne pas dire incluables et les autres, en somme la vacuité de toutes les objections à l’objectif d’inclusion, probablement le grand combat civique de notre siècle. [...] les tentatives les plus soutenues de classification n’ont donné naissance qu’à un magma putride dont le nom d’Asperger durant trop longtemps fut le cache-sexe » (p. 13). Voilà le doute qui germe sur l’inclusion forcée des enfants handicapés et/ou autistes dans l’école aujourd’hui en France, et la différenciation faite entre autistes déficitaires et autistes de haut niveau. Mais ceci est un autre débat, centrons nos propos sur Asperger.

Édith Sheffer note combien « le diagnostic d’Asperger sur la psychopathie autistique est en fait le fruit des valeurs et des institutions du IIIe Reich » (p. 18). Il « se nourrit des principes de la pédagogie nazie » (p. 80). Le lisant, elle précise que « selon Asperger, il était possible d’apporter à ceux qui évoluaient sur le versant “favorable” de l’autisme une forme “d’interprétation sociale” voire une reconnaissance de leurs “compétences sociales” » (p. 23). Le travail de l’hôpital pédiatrique de Vienne (le Spiegelgrund) dont Hans Asperger était le responsable se définissait en deux temps. « Après l’expulsion des individus essentiellement sans valeur et inéducables, par un diagnostic précoce de leur caractère, ce travail peut contribuer sensiblement à incorporer dans la communauté du Volk travaillant les enfants qui sont abîmés ou dont la valeur est incomplète » (p. 137-138). À la clôture du congrès de Vienne en 1940, « Asperger incarnait la nouvelle discipline du IIIe Reich qu’était la pédopsychiatrie nazie », issue de la pédagogie curative (p. 161). Il faudra un jour revenir sur cette notion de pédagogie curative. Celle d’Asperger, à lire le livre d’Édith Scheffer, était une pédagogie adaptative au milieu social, voir ce qui apparaît aujourd’hui être une méthode de conditionnement. Il ne faut pas se tromper sur l’actualité de l’emploi de ce terme qui recouvre de nombreuses pratiques dans des champs différents. Celles-ci s’étendent jusqu’à des pratiques que l’on connaît en France sous le nom de pédagogie institutionnelle.

« À la fin de l’année 1941, Asperger inaugura avec trois des plus criminels de ses collègues la Société de pédagogie curative de Vienne, une organisation conçue pour prendre la suite de la Société allemande de pédopsychiatrie et de pédagogie curative. [...] Asperger en était le second vice-président » (p. 163). Sommes-nous en face d’une tentative de dénazification par l’intérieur ? Cherche-t-on à minimiser l’activité psychiatrique en la faisant disparaître au seul bénéfice de la pédagogie ? On n’y serait pas tout à fait parvenu. L’auteure stipule que « en raison de leur complicité avec le régime, tous les assistants de Hamburger [le patron du service] perdirent après 1945 leur venia legendi, la permission d’enseigner à l’université (mais pas Asperger) » (p. 175). L’explication donnée est que « Asperger n’était pas un membre aussi actif du programme d’euthanasie d’enfants que ses collègues pédopsychiatres nazis, mais il fait partie du club » (p. 180), tant est que ce qui reste des archives en grande partie détruites pendant et après la guerre ne permettent plus de préciser. Édith Sheffer remarque que « paradoxalement, c’est l’accent eugéniste d’Asperger dans sa thèse sur les “cas favorables” qui masqua à quel point il était eugéniste » (p. 227). Le Dr Marianne Türk travaillait au Spiegelgrund. Elle a 31 ans lorsqu’elle est auditionnée en octobre 1945 à Vienne, à propos des pratiques qui y avaient cours. « Les meurtres étaient perpétrés, affirma-t-elle, d’un “point de vue purement humain” dans les cas où il n’y avait “pas de perspectives d’amélioration et où les souffrances inutiles des enfants devaient être abrégées” » (p. 258).

La carrière d’Asperger après guerre s’appuie sur les comportements criminels auxquels il a participé ou qu’il a cautionné. « Asperger fur blanchi de tout crime après la guerre. La plupart de ses collègues qui avaient été au Parti nazi furent disqualifiés pour tous les postes de direction durant la période qui suivit l’immédiat après- guerre ; Asperger profita de ce vide : il fut nommé entre 1946 et 1949 directeur intérimaire de l’hôpital pour enfants de l’université de Vienne » (p. 294-295). Toujours prudent, toujours en retrait, ce n’est que tardivement qu’il vint au premier plan en valorisant ce qu’on appellera désormais le syndrome d’Asperger. « Asperger déclara après la guerre avoir résisté au programme d’euthanasie d’enfants nazis, qu’il qualifier ade “totalement inhumain”. Comme il le dira dans un entretien de 1977 – à la troisième personne –: “Le catholique Asperger n’a pas signalé les cérébro-lésés à l’extermination” [il explique en 1974:] “C’était une situation vraiment dangereuse pour moi” » (p. 297).

Les accusations d’Édith Sheffer sont étayées. Est-ce le début de la fin du syndrome d’Asperger ? Est-ce l’occasion de changer de position vis-à-vis de l’autisme, comme semble le souhaiter Joseph Schovanec ? Ne laissons pas échapper une telle opportunité qui permettrait de reconsidérer l’ensemble des méthodes actuellement controversées ou appliquées sous la férule de la Haute autorité de santé.

Il faut pourtant lire Asperger. Son texte sur Les psychopathes autistiques pendant l’enfance a été produit et édité en 1944. C’est sa thèse d’habilitation, basée sur l’étude de quatre cas. Ce texte a été traduit et réédité en 1998 par l’Institut Synthélabo pour le progrès de la connaissance (Le Plessis-Robinson). Le docteur Jacques Constant en a écrit la préface à un moment où Asperger n’apparaissait pas comme un nazi tortionnaire et meurtrier. Pourtant il note que « l’auteur [...] affirme que les enfants sont autistes en raison “des dispositions héritées de leurs parents qui sont aussi autistiques”. Avec le recul du temps, poursuit J. Constant, le discours scientifique apparaît comme une projection idéologique » (p. 19), ce que reprend Édith Sheffer. Asperger se fait fort de démontrer que « la nécessité de prodiguer une pédagogie curative spéciale et adaptée aux difficultés de ces personnes hors normes est très facile à prouver avec ces psychopathes » (p. 49). Ces personnes peuvent être classées « soit parmi les enfants prodiges, soit parmi les idiots » (p. 66). L’étude comportementale de ces quatre cas est extrapolée de l’observation « pendant 10 ans [de] plus de 200 enfants » (p. 133). L’hérédité des enfants est marquée par la transmission des troubles. Ce raisonnement ouvre sur des implications eugénistes au plan de la prévention. « Le fait que ces enfants soient autistiques n’est pas dû à des influences d’éducation défavorables d’un enfant unique, mais à des dispositions héritées des parents, lesquelles sont aussi autistiques » (p. 136). Asperger note une symptomatologie commune entre les autistes et les débiles cérébraux. « Les agressions contre l’environnement sont caractéristiques pour les deux [maladies] ; pincer, mordre, griffer. Et les débiles savent très bien cracher » (p. 98). Seule la pédagogie curative peut obvier à cela. Dans l’application des mesures de pédagogie curative, « toute mesure pédagogique doit être présentée “avec une passion éteinte” (sans émotion) » (p. 69). C’est ce que Hans Asperger qualifie de « bienveillance » (p. 70), ce qui apparaît comme très curieux aujourd’hui. Ainsi un traitement dépersonnalisé favorise-t-il l’évolution des personnes dépersonnalisées.

Ce qui précède précise l’implication politique pour les options eugéniques sous- jacentes, complétées d’une pédagogie érigée sous le conditionnement des conduites. Ce sont ces conduites qui déterminent la symptomatologie. Faut-il cesser de se référer, en termes d’autisme, aux conceptions qui prévalent dans la détermination des troubles de « haut niveau » ?

Claude Wacjman

La rédaction a reçu les ouvrages suivants qu’elle indique à ses lecteurs

Adolescence, 2019, T. 37 no 1 « sexualités »

Dolores Albaracin, Cliniques du corporel, Subjjectiviré du corps en médecine, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2019

Janine Altounian, L’effacement des lieux, Paris, PUF, 2019

Paul-Laurent Assoun, L’énigme conjugale. Psychanalyse du mariage, Paris, PUF, 2018 David Bernard (éd.), Lacan avec Wedekind. Une autre lecture de l’adolescence, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2009

Daniel Bizeul, Martial, la rage de l’humilié, Marseille, éditions Agone, 20118 Bulletin de Psychologie, tome 72 (3) mai-juin 2019

Le Carnet Psy, 221, « La pédopsychiatrie en danger », dec 2018-Janvier 2019 ;

Le Carnet Psy, 222, « Inspirations païennes pour citoyens urbains hypermodernes » février 2019

Le Carnet Psy, 223, « La psychanalyse dans son histoire » mars 2019

Belgishe School voor Psyhcoanalyse (École Belge de Psychanalyse, 2018/2019, éditeur Lut de Rojd

Heverlle

Gisèle Chaboudez, Ce qui noue le corps au langage, Paris, Hermann, 2019 La clinique lacanienne, 30 « Les psychoses, quoi de neuf? » Toulouse, Érès, 2019 Cliniques, paroles de praticiens en institution, 16, « La vie quotidienne en institution : aliénation ou libération ? », Toulouse, Érès, 2018

Comité des débats en psychanalyse, Crises et ruptures, Paris, PUF 2019 Connexions, 110, « Les destins du corps dans l’hypermodernité », Toulouse, Érès, 2018 Connexions, 111, « Innovations démocratiques et dispositifs d’intervention » », Toulouse, Érès, 2018 Le Coq-Héron, 235, « Influences des apports de la psychanalyse anglaise après Klein, Bion, Win- nicott, Balint ... » Érès, 2018

Le Coq-Héron, 236, « Cliniques 2 Au cœur des réflexions actuelles » Érès, 2019

L’en-Je Lacanien, 30 « L’entrelacs de l’analyse » Toulouse, Érès, 2018

L’en-Je Lacanien, 31 « Qu’est-ce qu’une psychanalyse lacanienne ? » Toulouse, Érès, 2018

L’en-Je lacanien, 32, « Le fétiche et la lettre » Toulouse, Érès, 2019 Essaim, 42, « Qui a peur de se dire

lacanien ? » Érès, 2019

Figures de la psychanalyse. Logos/Ananké, 36 « Penser le sexuel (II) (sous la dir. de O. douville et M. Zafiropoulos), Érès, 2018-

Henri Gomez : Vivre après l’alcool. Clés pour devenir acteur de ses choix, Toulouse, Érès, 2018 Christian Hoffmann, Joël Birman, Lacan et Foucault à l’épreuve du Réel, Maisons d’édition Langage, Université Paris Diderot, 2019

Le Journal des psychologues, 362, novembre 2018 « Violences extrêmes, le sujet de la radicalisation » Le Journal des psychologues, 363, décembre 2018 « Fratries : une approche systémique »

Le Journal des psychologues, 364, janvier 2019 « Au cœur des pratiques : les écrits professionnels » Le Journal des psychologues, 365, février 2019 « Actualités du féminisme »

Max Kohn, L’œil du psy, Paris, MJW Féditions, 2019

Karima Lazali, Le trauma colonial. Une enquête sur les effets psychiques et politiques contemporain de l’oppression coloniale en Algérie. Paris, éditions la découverte, 2018

Victor M. Lina, Violence et lien social. Étude en milieu carcéral en Martinique, Paris, MLW Féditions, 2019

Silvia Lippi, Rythme et mélancolie, Toulouse, Érès, 2019

Jean-Michel Louka, Demain la psychanalyse, Grenoble, Lambert-Lucas, 2018 Didier Mavinga-Lake, L’enfant sorcier et la psychanalyse, Toulouse, Érès, 2019 Psychanalyse, 42 « Rectifications subjectives », Toulouse, Érès, 2018 Psychanalyse, 43 « Transcendance profane », Toulouse, Érès, 2019

Nedjib Sidi Moussa, Algérie, une autre histoire de l’indépendance. Trajectoires révolutionnaires des partisans de Messali Hadj, Paris, PUF, 2019.

V.S.T., 140, « Ces groupes qui aident », Toulouse, Érès, 2018 V.S.T., 141, « Quelle(s) langue(s) parles-tu ? », Toulouse, Érès, 2019


1

Soupe Antillaise à base de fruit-à-pain mélangé avec d’autres ingrédients.

2

Placide LG, Les émeutes de décembre 1959 en Martinique - Un repère historique, L'Harmattant, 2009.

3

Glissant E. (1981), Le discours Antillais, Éditions du Seuil, p. 63.

4

Conférence des Publications de Psychologie en Langue Française.

5

Forverts, New York, Volume CIX, no31, 576, Novembre 18, 2005, p. 20.

6

Kohn M., 2007, Traces de psychanalyse, « Allocution prononcée lors de la remise du prix Max Cukierman », Limoges, Lambert-Lucas, p. 381-387.

7

Niborski Y., Vaisbrot B., Dictionnaire yiddish-français, Paris, Bibliothèque Medem.

8

Goldwaser R., 2005, « Réflexions sur un avenir possible du théâtre yiddish », in Le Blick du 55, Nancy, no39, février 2005, p. 3.

9

« Les tableaux me parlent», p. 83-85.

10

« Sa musique a trop de pouvoir pour Orphée », citation en note p. 179.

11

« Le Karaïte en noué », p. 21-22.

12

« Inceste et littérature : Christine Angot», p. 23-24.

13

« Comment parler d'un livre ? », p. 33-34.

14

« La parole et le tracé », p. 50-51.

15

Jullien F., 2012, Entrer dans une pensée ou Des possibles de l'esprit, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des Idées ».

16

« Les juifs, un peuple monde », p. 57.

17

« Louis Wolfson, mots fêlés, mots brisés », p. 124.

18

« Léo Beck, l’essence du judaïsme : commence, décide-toi ! », p. 130.

19

« La vivacité de l’indice », p. 133-135.

20

Lacan, Écrits, t. 1, Seuil, p. 30.

21

Nietzsche, Le Gai Savoir, Préface, Flammarion, p. 13.


© Association Psychologie Clinique 2019

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