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Numéro
psychologie clinique
Numéro 48, 2019
Variations de l’humeur – l’affect dans la clinique contemporaine
Page(s) 29 - 39
DOI https://doi.org/10.1051/psyc/20194829
Publié en ligne 20 décembre 2019

© Association Psychologie Clinique 2019

« Les poètes et les romanciers sont de précieux alliés... Ils sont, dans la connaissance de l’âme, nos maîtres à tous, hommes vulgaires, car ils s’abreuvent à des sources que nous n’avons pas encore rendues accessibles à la science. »

S. Freud (1907)

Geneviève, sur le divan, commente sa rupture amoureuse. Ladite rupture s’éternise. Des mois, bientôt des années. « Je ne sais pas désaimer », me dit- elle. La veille, après sa séance en début de soirée, elle s’installe comme de coutume à la terrasse d’un café voisin. Elle fume et saisit son téléphone pour appeler sa « bande de quadras » en vue d’une énième soirée festive. Du moins c’est ce qu elle fait habituellement, car cette fois elle choisit d’écouter de la musique. Du hasard de la playlist générée par son application, une chanson émerge et l’interpelle : « Avec le temps »1. Elle l’écoute alors quatre heures durant, saisie, passionnée.

Que produisent ces paroles, ces arpèges minimalistes et descendants pour l’amener à modifier ses conduites hypomanes habituelles ? Quel effet singulier œuvre en ma patiente et en ceux, nombreux, qui s’adonnent à ces répétitions ? Quel mouvement, apparemment paradoxal, l’anime quand elle réécoute indéfiniment ces paroles qui évoquent la fuite du temps ? Aussi en me parlant à moi de cette expérience m’indique-t-elle pourquoi je me sens contre-transférentiellement jusqu’alors comme tenu à distance, hors scène. Quelque chose comme je ne veux/je ne peux pas t’aimer parce que je ne sais pas « désaimer ». Le moment de la rupture, la perte de l’objet aimé, continuent d’exister sous la forme des paroles chantées et se manifestent comme un avant toujours encore présent.

On attribue à Léo Ferré que, l’ayant chantée vingt années, il disait de cette chanson qu’elle lui « collait aux semelles »2. Ironique constat : si « avec le temps tout s’en va », elle, elle ne s’en va pas ! Effet de transfert ? Celui qui l’écoute répétitivement vit une expérience effective exactement inverse au deuil de l’objet aimé évoqué par le texte. Le temps de la rupture se pérennise. Celle-ci s’expand jusqu’à perdre son actualité, sa violence, et au final son essence. Elle n’est plus. La chanson répétée à l’envi installe un sentiment de continuité. Geneviève acquiert la sensation d’une maîtrise sur la perte censément irrémédiable. « Avec le temps va, tout s’en va, on oublie le visage et on oublie la voix... ». Mais c’est qu’elle ne veut pas ! L’effet du texte tient à la résistance qu elle lui oppose. Les paroles, la mélodie, ont un effet chez ma patiente qui l’amène à réagir - étymologiquement reagere : repousser. Elle se révolte, se défend. Si le masochisme, notablement, intervient, il n’épuise pas les interrogations que suscite cette singulière résistance. Quand Geneviève écoute et réécoute indéfiniment cette chanson - devenue d’emblée un classique - elle est en plein conflit. Un combat interne visant à la préservation de l’objet, objet aimé-perdu et par métonymie la chanson, est engagé.

Une consommation d’alcool peu modérée, les variations de son humeur, de l’euphorie mondaine à la détresse des rares moments de solitude lui auraient prédit un score élevé aux échelles de bipolarité. Ces dernières s’en tiennent à l’aspect apparent, notoire de la symptomatologie. Le vocabulaire qu elles convoquent nous rend pourtant patente l’origine des troubles. Celui-ci véhicule, en effet, un idéal de continuité, de constance, de stabilité dans les comportements. Ainsi, les termes d’échelle et de pôle ne se conçoivent qu’en rapport à une continuité pour l’un, à une unité pour l’autre. D’un point de vue manifeste, ce sont les changements (quatre occurrences dans l’échelle d’évaluation), les crises (quatre occurrences), etc., qui sont visés par l’évaluation. Cela indique donc quelque chose du déterminisme inconscient de cet idéal. Logique défensive, phobique, c’est bien la rupture et son évitement qui sont au cœur de la problématique. Dès lors, si le « psychopharmacologue » s’emploie à un repérage symptomatique, il n’entend rien de l’unité de cette dernière, de son primum movens, à savoir la perte objectale. Il demeure sourd aux fondements du vacarme lié aux aléas des séparations et retrouvailles du moi avec ses objets élus. S’il envisage la rupture avec des objets de la vie « extérieure », la relation avec la trace inconsciente - en vertu de laquelle « l’existence de l’objet perdu se poursuit psychiquement »3 par-delà sa disparition - demeure exclu4. De quel fait? Quelle résistance opère ?

J.-B. Pontalis dans une réflexion sur la pulsion de mort, questionnait : « Comment se débarrasser de l’humain ? Tous déchets au regard des exigences de toute machine sociale qui ne demande qu’à tourner et à s’autoréguler pour elle-même »5. Le citoyen contemporain ambitionne la stabilité de son humeur. La psychopharmacologie entend la lui administrer. Aujourd’hui les thymorégulateurs, demain le posthumain ? Littéralement un humain débarrassé de son humanité... et de la mort6. Là aussi, logique de l’inconscient, à quoi s’affaire précisément une frange positiviste de la culture contemporaine - l’éradication objective de la mort - indique la cible du refoulement : l’inacceptable de la perte.

De quoi procède la vigueur des laboratoires à débarrasser le sujet de ses mouvements d’humeur ? Dans une stricte perspective économique, si le marché se réduisait aux seuls cas de maladie maniaco-dépressive, la chose serait vite entendue. L’épidémie de « troubles bipolaires », sa surconsommation médicamenteuse associée, seraient alors à rapporter à des stratégies commerciales et d’influence motivées par un appât du gain. Ces considérations abreuvent toute une littérature « analytique ». Mais à s’engager, en tant que psychanalyste, dans des considérations socio-économiques et politiques, ce qui fait la spécificité de notre champ demeure tu.

L’essentiel, l’originel, réside au-delà du principe de plaisir. C’est le caractère « démoniaque, attaquant, déstructurant de la sexualité infantile »7, les désirs d’inceste et de meurtre mêlés, aux origines de la pensée freudienne. Ces dimensions inconcevables, révoltantes de la vie humaine constituent la cible perpétuelle, tant du point de vue individuel que culturel, du refoulement.

Ce mouvement, concerne chacun, et n’épargne pas les psychanalystes. Le sexuel infantile tend ainsi continûment à être enfoui dans l’évolution du mouvement analytique. En particulier, on peut se demander en quoi la multiplication des concepts, censés enrichir, compléter l’apport freudien œuvre en ce sens.

J. Laplanche a cependant établi que « La pensée psychanalytique progresse par répétitions et ruptures, par banalisations et réaffirmations, par circularité et approfondissement. Les moments novateurs sont aussi retour à la source. »8 L’analyse, progressant dans la cure et au sein de la culture, secrète ses propres résistances. Les analystes ne s’en font-ils pas eux-mêmes les pernicieux complices chaque fois qu’ils recouvrent par leurs interprétations l’émergence d’affects amoureux et haineux en séance ? Ces derniers peuvent se trouver, par exemple, restrictivement envisagés sur le registre de la carence comme c’est souvent le cas par un recours isolé ou non critique à l’œuvre de Winnicott. Que la relation mère-enfant et la défaillance du holding focalisent l’attention, et se manifeste une tendance irrémédiable à étouffer ce qu’il y a d’érotique et de violence dans le lien. L’interprétation se fait alors promotrice du refoulement du sexuel infantile. P. Fédida notait ainsi que « les analystes [avaient] trop tendance à comprendre les états dépressifs en référence à la séparation, à l’abandon ou encore à des carences affectives élémentaires »9. N. Zaltzman a aussi pu décrire une « nouvelle culture des états-limites »10 dénonçant la mise à distance du sexuel dans la pensée analytique. De même, une psychanalyse dite empathique et l’ego-psychology ne tendent-elles pas à préserver une partie du moi des conflits liés au sexuel infantile ? Mais un absolutisme langagier, une recherche de prétendues causes sociales, des velléités - singulièrement relayées actuellement - de faire évoluer la psychanalyse pour l’adapter à une société supposée nouvelle et générer de nouveaux comportements, de nouveaux malaises n’ont-ils pas la même indésirable répercussion ?

P. Fédida observait que lorsqu’il était question de dépression, le « vocabulaire glaciaire s’imposait »11. Et si, une facilité d’écoute porte effectivement à entendre dans la notion de « trouble bipolaire » une opposition binaire du gelé de la dépression au chaud du sexuel, aucun rapport avec le sexuel (!) n’est promu. Seule est prise en compte la dimension phénoménologique. Cette opposition simplifiée, pseudorationnelle, dissout l’entendement.

Ce processus croit de sa rencontre avec la complicité des masses telles que les décrit Freud, toujours enclines par adhésion à une pensée dominante, à l’évitement du malaise12. Mais l’analyste, au fait de leur fondement sexuel doit « tenir ferme sur les mots », et entendre ce que la logique bipolaire emprunte au sexuel en le déviant. Deux pôles, deux sexes, entre les deux les humeurs, leurs variations ou leurs sécrétions. Ainsi ce patient dont la sexualité se trouvait limitée à une pratique sportive effrénée : « Dans mon enfance c’était ma mère à un pôle, mon père à l’autre ! » De même, la logique scientiste qu’anime un fonctionnement phobo-obsessionel ne veut rien savoir de ce que l’humeur, sa théorie, ses troubles et son histoire millénaire doivent au plus charnel. Chez Freud l’objet investi est nommé sans détour comme l’objet d’amour. Mais que viendrait faire l’amour dans la science !?

Pour autant, dès 1905, dans les Trois essais..., Freud soutient que « rien d’important ne se passe dans l’organisme sans fournir sa contribution à l’excitation de la pulsion sexuelle »13. « Rien, pas même parler, penser, théoriser »14, ajoute J. André. Le postulat des « troubles bipolaires » ne s’alimente donc pas moins qu’un autre à la source du sexuel infantile. Plus tard, dans sa préface à la quatrième édition des mêmes Trois essais il insiste : « L’importance de la vie sexuelle dans toutes les réalisations humaines et la tentative qui est faite d’élargir le concept de sexualité ont de tout temps fourni les motifs les plus puissants de résistance. »15 C’est que le procédé d’investigation des processus psychiques, la méthode de traitement fondée sur ces investigations et la métapsychologie qui définissent la psychanalyse sont inséparables de la découverte du sexuel infantile. L’interprétation du rêve naît de la confrontation de Freud à la nature sexuelle de ses souvenirs pathogènes refoulés et à la résistance qui se manifeste à leur dévoilement. Ce dévoilement passe par le langage et, s’il permet ce mouvement, c’est en tant que son origine s’inscrit dans la sexualité infantile.

J.-B. Pontalis a tenté de définir cette dernière :

« L’infantile est le sexuel indifférencié où peuvent coexister tendresse et sensualité, masculin et féminin, actif et passif; non subordonné à une fonction, non lié à des organes spécifiques, il est totalement ignorant du principe de réalité et peut-être même insoumis au principe de plaisir qui implique une certaine finalité. Un sexuel sans principes. Cet infantile est sans âge. Il ne correspond à aucun lieu, à aucun temps assignable. Il n’est pas derrière nous, il est une source au présent : source vive, jamais tarie. »16

Ajoutons que cet infantile n’est pas la sexualité des enfants, depuis longtemps connue déjà à l’époque où Freud publie les Trois essais. S’il n’avait été question que de cette sexualité-là, elle ne ferait pas l’objet d’un rejet permanent. Ce qui alimente ce dernier, en continu, c’est qu’il a partie liée avec les énigmes de notre conception et de notre mort.

Si les manifestations observables de la clinique des dépressions sont diverses, la métapsychologie freudienne nous donne accès à la représentation d’invariants. Ce sont des points communs entre le deuil et la mélancolie, deux modalités contrastées du traitement psychique de la perte et de la mort, dont Freud part pour en élaborer une métapsychologie. Nous y lisons : « malgré le conflit avec la personne aimée, la relation d’amour n’a pas été abandonnée »17, puis plus loin

« Si l’amour pour l’objet qui ne peut pas être abandonné, tandis que l’objet lui-même est abandonné, s’est réfugié dans l’identification narcissique, la haine entre en action sur cet objet substitutif en l’injuriant, en le rabaissant, en le faisant souffrir et en prenant à cette souffrance une satisfaction sadique. La torture que s’inflige le mélancolique et qui indubitablement lui procure de la jouissance représente [...] la satisfaction des tendances sadiques et haineuses. »18

La lecture freudienne du phénomène dépressif convoque donc une « relation d’amour à l’objet qui n’est pas abandonnée », « une satisfaction sadique », « de la jouissance », soit autant de manifestations de la sexualité. Si ne figure aucune référence au masochisme, l’implication du sexuel dans le deuil, sa part prise dans le rapport de l’homme à la mort est ici démontrée. « Deuil et mélancolie » ouvre un champ d’appréhension des phénomènes cliniques, impliquant la perte d’objet, fondamentalement nouveau. Mais cette évolution ne vient pas invalider les découvertes antérieures à 1914 et l’introduction du narcissisme. Pourtant, il nous semble que ces dernières décennies, des travaux se centrant par exemple, chez les adultes sur les états-limites (notions de perte d’un objet d’étayage, de dépression anaclitique); chez les adolescents sur la séparation-individuation, chez les enfants sur la haine et la destructivité kleiniennes, ont eu tendance à occulter la dimension du sexuel.

L’abandon de l’appellation « psychose maniaco-dépressive » au profit de « trouble bipolaire », dans la troisième édition du DSM (1980)19 a fait légitimement débat. Toutefois, elle a peut-être, paradoxalement, participé à ouvrir des voies vers de nouveaux paradigmes. Des travaux contemporains, s’affranchissant de la dimension structurelle ont ainsi pu s’employer à réexaminer le rôle joué par le sexuel dans les problématiques relatives à la perte objectale. Chez des fonctionnements limites, ou de manière circonscrite dans des organisations névrotiques, peuvent être mis en évidence des mouvements de type mélancolique. C. Chabert a en ce sens décrit une version mélancolique du fantasme de séduction. Entendant la passivité originaire comme le fondement du sexuel, elle a ainsi proposé la construction suivante :

« À l’origine, un choix d’objet très marqué narcissiquement génère la haine vis-à-vis de l’objet excitant. Celle-ci combat la passivité (l’être excité) et ce qu’elle implique en éprouvés, notamment “l’être aimé” qui, selon Freud, en est la forme la plus achevée. Si la déception advient, et avec elle la blessure ouverte du non-amour, la haine contre l’objet est renforcée : ramenée sur la personne propre par la régression narcissique et le mouvement pulsionnel, elle soutient le mouvement mélancolique et nourrit l’activité sadique contre le moi. Pour résumer, le mouvement mélancolique constituerait une des voies de détournement de la passivité, contre l’être-aimé, l’être-excité, contre l’objet et finalement contre le moi lui-même. »20

L’intervention du masochisme est centrale dans ces problématiques. Il en conditionne l’évolution. La mélancolie pourrait ainsi être pensée, à la suite de C. Chabert, comme forme la plus achevée, la plus morbide du masochisme moral. Une sorte de gradient apparaîtrait alors, du masochisme moral jusqu’au déploiement radical de l’autodestruction épuisant les capacités de réintrication libidinale.

Si lajouissance masochiste (du moi) est cachée, le travail clinique s’efforce cependant de distinguer ce qui relève de son intervention, où la part libidinale continue d’agir malgré son absence apparente, où la haine est retournée contre le sujet lui-même, rabaissé, souffrant mais tirant de cette souffrance une satisfaction farouche, de la satisfaction d’un surmoi autodestructeur qui s’enracine dans les composantes agressives et destructrices du ça. Ces formes distinctes de modalités de traitement de la perte peuvent se repérer conjointement ou à des moments distincts de l’évolution du patient dans la cure. Nous nous situons donc sur une ligne de crête qui envisage le passage possible - ou pas - d’une forme à l’autre en fonction du « domptage de la pulsion de mort par la libido »21. Ceci est de nature à nous situer dans le débat classique qui questionne la nécessité de catégoriquement distinguer une dimension psychotique des « troubles bipolaires ».

S’agissant de tenir à distance une logique binaire qui conduit à appréhender la mélancolie uniquement en termes relatifs à une destructivité radicale, nous remarquons qu’une vision qui s’appuie exclusivement sur l’aspect destructeur du narcissisme néglige qu’en tant que destin libidinal, donc pulsionnel, il est aussi un destin sexuel.

Cela nous conduit à une hypothèse : le choix d’objet sur un mode narcissique de « Deuil et mélancolie » ne contiendrait-il pas déjà en germe la charge, la réserve de jouissance insupportable dont le sujet devra se punir ? Dans « Pour introduire le narcissisme »22, Freud expose les quatre modalités de réalisation du choix d’objet narcissique. La quatrième est peut-être la moins commentée : « On aime : (...) selon un type narcissique : (...) d) la personne qui a été partie de la personne propre. » Reprenons le commentaire qu’en font J. Laplanche et J.-B. Pontalis :

« Dans les trois premiers cas il s’agit du choix d’un objet semblable à la personne propre du sujet (...). Dans la rubrique d) Freud vise l’amour narcissique que la mère porte à son enfant qui a jadis été “une partie de sa personne propre”. Ici l’objet élu n’est pas semblable à la propre unité du sujet, mais constitue ce qui lui permet de retrouver, de restaurer son unité perdue. »23

À supposer que le choix d’objet s’accomplisse ainsi dans « Deuil et mélancolie », alors, une fois l’ombre de l’objet tombée sur le moi, dans cette condition de rapprochement - d’étreinte illimitée ? - le caractère incestueux de la situation se révélerait indubitablement, créant « une sorte de scène primitive immortelle, où les amants éternellement se donnent la mort »24. La satisfaction, si manifeste cliniquement, qui accompagne les attitudes autoaccusatrices, est rapportée à l’accomplissement du meurtre accompli. Ne pourrait-elle l’être aussi à celle de l’inceste réalisé ? Meurtre et inceste mêlés, conjointement effectués. Le génie du processus psychotique.

Le retournement, si prompt à intervenir dans ces problématiques, associé à la régression narcissique protègent de l’essentiel : la perte. La lutte contre toute perte, tout renoncement constitue le propre du fait mélancolique. Il récuse toute différence entre le moi et l’objet. Le mélancolique prend l’autre aimé en lui, qui sera alors éternel, et fige le temps en un présent perpétuel.

L’affect, en tant que témoin de la résistance, nous indique par son intensité et sa labilité chez le « bipolaire » la singulière pugnacité que ce dernier manifeste à ne pas dévoiler son secret. Lequel ? Celui de sa satisfaction incestueuse ? La souffrance exprimée, précisément du fait de la démesure de ses modalités d’expression ne témoigne-t-elle pas cliniquement de la jouissance qui lui est attachée ? Remarquons à propos de l’inceste qu’au travers des mots, des énoncés c’est d’un acte dont il est ici question. Pas de récit, pas de voile du fantasme. Le rapprochement avec l’objet ne rencontre pas d’obstacle. Sa réalité historique n’est pas ici une considération. Toutes les victimes d’inceste ne tombent pas dans les ravages de la mélancolie et la symptomatologie mélancolique ne relève pas systématiquement de la réalisation d’un crime. C’est de réalité psychique dont il est question. Souligner la dimension agie, c’est ouvrir la perspective d’interroger le champ des effets d’un tel acte. Effet de transfert sur le lecteur d’un texte, sur l’auditeur d’une chanson, sur l’analysant, sur l’analyste. Les écrits de ce dernier n’auront pas le même impact selon qu’il tentera de rester au plus près de la réalité psychique dans sa dimension agissante ou qu’il recouvrira d’un voile théorique le scandaleux du désir d’inceste et de meurtre mêlés.

Dans le même échange épistolaire prêté à Léo Ferré, il revisite son écriture :

« Dans une première version, je terminais par : “Avec le temps... on n’en peut plus.” Pas mal. Mais ça mettait la chanson de travers, ce n’était pas une chute, juste une pirouette, une dégringolade. De la poésie en solde. “Avec le temps... on n’aime plus” ça fait la chanson. Ça termine sur une note juste. Sur la note juste, sur la vie en vrai. »]25

Absolument. C’est Veffet des mots. Chez Geneviève, s’arc-boutant sur cette parole « on aime plus » la résistance dénégatrice se met en œuvre. C’est que, en dépit de ce quelle dit, de sa démarche auprès d’un psychanalyste, elle n’en peut pas plus. Elle tient viscéralement à cette délicieuse souffrance qui l’arrime à son objet. Beaucoup plus tôt dans sa cure26, elle relate une conversation avec sa mère. Précédant de peu la mort de celle-ci, survenue il y a déjà longtemps, elle m’énonce une parole qui m’impose improprement, défensivement l’idée qu’il s’agit d’un tournant dans sa cure. Je suis alors certain de m’en souvenir durablement. Plus tard, je serai certain de l’avoir notée. Pourtant, si me reviennent le climat général de la séance, le contexte de sa formulation, le mot « cercueil », ce qui tranche avec la platitude habituelle de son propos à tonalité plaintive, le singulier de sa formulation, ce qui m’a conduit aux limites du sentiment d’étrangeté m’a échappé. Seul demeure, très vif, le souvenir de l’emploi du style direct : « Tu ... ».

Ma patiente a vécu là un épisode où se sont mêlés l’amour, la haine et la mort. Par la charge incestueuse et meurtrière des paroles prononcées par sa mère, leur caractère traumatique, cette situation s’est révélée psychotisante. À l’approche de la mort, dans l’intimité de son contact s’est constituée une sorte de scène primitive immortelle.

Quel mécanisme, puisant à la source de mon contre-transfert, a œuvré ? Ces paroles, distinctement formulées, ont un effet sur moi qui se manifeste ici par l’oubli. Les ressorts de cet effet constituent le matériau de notre travail analytique. Celui-ci prend la forme chez moi, dans l’après-coup, de reformulations qui apparaissent associativement et qui sonnent comme « Tu vas dormir éternellement avec moi dans le même cercueil-lit. Tu meurs parce que tu pars avec moi. Tu seras toujours à moi. Tu me gardes en toi pour toujours. » Faut-il alors entendre que je suis à cet instant, moi- même mélancolisé et, envisager la perspective d’une analyse interminable ? Ou justement cette position transférentielle constituerait-elle le passage « dangereux mais incontournable » décrit dans ce type de cure par J.-C. Rolland : « L’émergence nécessaire dans le transfert de [la] phase proto-mélancolique du fantasme » ? (J.-C. Rolland, 2008)

Si le refoulement entre évidemment en jeu en cette circonstance, J.-C. Rolland a dépeint un autre phénomène qui pourrait, s’inscrire ici. Un effet lié au sexuel, lui aussi, mais différent quant à sa source et aux retentissements chez l’analyste. Il le décrit comme n’étant pas lié à la résistance, mais à une « fonction octroyée à l’affection psychotique de déguiser son fondement œdipien, d’en interdire, non pas le cours ou l’accomplissement, mais justement la représentation de ce qu elle accomplit si totalement »27. Un fait, selon lui, « inentendable in vivo », pour lequel seul le détour par la création littéraire et son commentaire permet d’en approcher la dimension incestueuse et meurtrière et « de restituer (...) un fait qui n’y est pas directement lisible ». Les effets transférentiels de ces deux moments de cure, séparés de plusieurs années, sont singulièrement distincts. L’adresse de la chanson à l’analyste, son entremise, témoigne - relativement à l’interpellation directe - de la modification du régime économique de l’affect. Autour de l’objet-chanson est venu se lier la destructivité, donnant représentabilité, communicabilité là où le phénomène psychotique « exclut ses protagonistes de l’être ensemble »28. Les relations désirantes dont témoignent ces séquences se distinguent par les mécanismes psychiques, le type de liaison à l’objet d’amour, dont elles procèdent. Elles rendent compte de la variabilité des formes cliniques et de la mobilisation possible du lien mélancolique à l’objet perdu. Chez Geneviève l’intervention du masochisme, en ce qu’il a permis la figuration de la perte d’un objet d’amour, autorise des modalités d’échange en séance nouvelles. Freud, considérant la nécessité du recours au récit mythique, la tragédie d’Œdipe roi, ne nous indique-t-il pas la voie incontournable à la transmission de la représentation du meurtre et de l’inceste en tant qu’ils sont mis en acte sans déplacement, sans le voile du fantasme, tout bonnement accomplis ? Des aspects de la vie que seul le poète peut nous révéler.

Freud a dévoilé le sexuel du deuil, le sexuel dans le rapport de l’homme à la mort. Il se manifeste par ses effets. « Nous ne pouvons penser notre conception et notre mort qu’en les niant » écrit J.-C. Lavie29. C’est là le champ de l’analyse, cet inconcevable, que refuse invariablement la pensée individuelle et collective. L’appréhension des affects en terme de bipolarité procède de cette résistance.


1

L. Ferré (1971).

2

Lettre à Anne-Laure [en ligne]. http://www.dialoeus2.ore

3

S. Freud (1917), p. 150.

4

Nous voyons là un élément clef dans le débat sur la nature endogène ou réactionnelle des épisodes dépressifs.

5

J.-B. Pontalis (1977).

6

R. Kurzweil (2007).

7

J. Laplanche (1992).

8

Ibid, p. 216.

10

N. Zaltzman (2008), p. 194.

11

P. Fédida (2001). Il y entendait une protection du moi contre des excitations qui lui seraient insupportables et concluait à l'intérêt d'une capacité dépressive.

12

Nous faisons là le lien entre l'expansion invraisemblable du signifiant « trouble bipolaire » dans la culture contemporaine et ce que Freud décrit dans Malaise dans la culture.

13

Nous l'avons vu, la dénégation que constitue son athéorie supposée révèle, en négatif, la présence du fantasme. Celui d'un idéal, de pérennité, d'immortalité.

14

J. André (2015), p. 139.

15

S. Freud (1920).

16

J.-B. Pontalis (1997), p. 37.

17

S. Freud (1917).

18

Ibid.

19

Diagnostic and Statistical Manual, 1980.

20

C. Chabert (2012), p. 33.

25

Lettre à Anne-Laure [en ligne]. Disponible sur : http://www.dialoeus2.ore

26

A ce point de notre exposé, le lecteur peut s’avérer surpris, voire désorienté, par l’organisation, la temporalité du récit clinique. C’est qu’il ne s’agit pas de rendre compte d’un « cas » qui viendrait confirmer la théorie, ni d’une théorie qui viendrait se justifier de l’expérience d’un « cas », mais de suivre au plus près la pensée d’un analyste au travail dans ses confusions, la régression que lui autorise sa pensée et ses effets d’après-coup. Théorie de la pratique et pratique de la cure son indissolubles.

27

J.-C. Rolland (2008), p. 106.

28

Ibid, p. 107.

29

J.-C. Lavie (2002), p. 192.

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