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Numéro
psychologie clinique
Numéro 48, 2019
Variations de l’humeur – l’affect dans la clinique contemporaine
Page(s) 40 - 49
DOI https://doi.org/10.1051/psyc/20194840
Publié en ligne 20 décembre 2019

© Association Psychologie Clinique 2019

Le Pharmakon moderne

Dans le champ de l’addictologie en France, c’est le modèle dit d’Olievenstein (2000), psychiatre à Marmottan, qui domine, considérant l’addiction comme un processus résultant de l’interaction de plusieurs dimensions, soit la substance et ses propriétés, la personnalité, incluant la vie psychique mais également ses tenants neurobiologiques, et enfin le moment socio-culturel. C’est la synergie de ces dimensions qui offre l’étiologie la plus plausible de l’apparition et du maintien de comportements addictifs. Dans cette même veine, certains ajoutent les facteurs prédisposants, déclencheurs et de maintien. Les facteurs prédisposants font, par exemple, référence à une fragilité narcissique, des relations absentes, des carences affectives. Les facteurs déclencheurs réfèrent à des moments de la vie, comme le processus adolescent et l’importance du groupe de pairs, ou la rencontre initiatique avec une substance psychoactive qui fait vivre une expérience sensorielle nouvelle. Dans les facteurs de maintien, on retrouve les aspects de conditionnement, de modifications neurobiologiques, de diminution de la vigilance. Certains auteurs vont davantage insister sur tel ou tel facteur, comme Valleur (2009), qui souligne le côté ordalique de certains sujets addict, que ce soit dans l’overdose ou la prise de risque, le sujet remettant sa vie au hasard, à la chance, à l’autre, comme rite de transformation, dans une recherche de mort suivie de résurrection, un phénix renaissant de ses cendres, ou une tentative d’accès à la matrice originelle.

Il demeure que toute substance psychoactive est un Pharmakon, ce paradoxe du produit à être en capacité de s’offrir comme un délicieux nectar, un remède, permettant l’accès à un plaisir, et de pouvoir aussi se transformer en terrible poison, qui enchaine et détruit le sujet qui le consomme. La substance est le remède qu’à trouver le sujet dans l’actuel de sa vie, avec une peine à payer qui n’est pas encore définit. Selon Stiegler (2016), le Pharmakon se décline, notamment dans la technologie, disposant des mêmes propriétés que les substances. Particulièrement depuis l’époque récente où notre société a inscrit l’addiction comme porteuse d’une valence positive : le marketing l’utilise comme argument de vente d’un produit et comme finalité. Le culte de la performance à être toujours le meilleur, de toujours trouver le meilleur produit qui va le mieux satisfaire à des besoins, qui n’existent pas forcément mais que le produit a créé. Cette propriété paradoxale du Pharmakon s’articule donc avec notre moment culturel. La poursuite effrénée et sans limite de la jouissance, de repousser les limites du plaisir, promu par notre époque en quête d’un objet idéal, renforce un processus d’être toujours dans le mouvement et l’action. L’arrêt et l’ennui sont devenus des éprouvés à écarter, sinon c’est la déprime assurée ! L’addiction se transforme, et n’est plus vue comme un processus néfaste mais comme une fin en soi, un grand nombre de biens de notre société étant décrit comme extrêmement addictifs, avec ce sous-entendu d’être « à désirer ». L’homme raisonnable, le bon père de famille, qui de toutes les sollicitations, présente une capacité de régulation exemplaire, n’a qu’à bien se tenir, il est démodé !

Ainsi, l’adolescence et sa « crise », vécue comme une position entre adolescents en devenir contre leurs parents, a évolué vers la tyrannie des liens qui se produisent avec les autres jeunes, par le biais des réseaux sociaux, qu’il convient d’alimenter chaque jour. Les flammes de Snapchat sont à entretenir, sinon c’est la solitude numérique ! C’est la nouvelle écologie et économie relationnelle des écrans, où le jeune doit être en lien continu avec les autres, et ses parents. L’espace familial est en crise, et restreint le développement du fonctionnement de l’adolescent, où ce qui apparaît prédominant est la résonance entre la problématique de l’adolescent et les conflits non élaborés de l’adolescence des parents. Ainsi, certains développements, quant au rôle dans les conduites de dépendance, d’une rébellion contre un mode de société pauvre en idéaux collectifs, peuvent être entendus dans une perspective de dynamique familiale. Le moment socio-culturel, s’il est favorable au développement des conduites de dépendance, peut être soit pondéré, soit suractivé par la nature de la construction familiale mais reste toujours étroitement dépendant d’elle. Le contrat social reste fondamentalement narcissique et s’opère avec des figures virtuelles, tandis que la construction identitaire intra-familiale demeure dépendante des conflits de désir vis-à-vis de figures parentales.

La dépendance et l’addiction

Winnicott place la dépendance comme une situation naturelle de l’être humain, constitutive du développement de l’enfant, et il s’intéresse particulièrement au passage d’une dépendance absolue à une dépendance relative et plus tard une indépendance, avec notamment l’accès au processus de maturation. La dépendance est une composante essentielle de notre humanité: l’être humain est foncièrement dépendant de la nourriture qu’il absorbe, de l’air qu’il respire, et des figures d’attachement qui sont présentes autour de lui. C’est dans ce temps de la petite enfance que s’enracinent autant les premières expériences de satisfaction et de plaisir, comme celles de dégoût et de détresse, constitutives de notre réalité psychique. Le développement du tout petit homme s’appuie sur ces dépendances, depuis toutes ces traces mnésiques et perceptives du domaine des processus primaires, jusqu’aux représentations de mots s’appuyant sur des images, avec le développement de la pensée et des processus secondaires.

L’addiction, quant à elle, est une possibilité du devenir humain, une dépendance qui tourne mal, une perte de liberté qui arrive dans un deuxième temps de la vie. En droit romain, le mot addictus fait référence à celui qui, du fait de ses dettes, est condamné à être esclave de ses créanciers. À l’époque médiévale, ce terme est utilisé pour qui est condamné à payer ses dettes par le travail, sur ordonnance d’un tribunal. Cette étymologie place le sujet addict comme un esclave envers son créancier, où la perte de liberté est le prix du règlement, que ce dernier soit sous forme consommable, comme l’alcool, ou sous forme d’acte, comme les jeux vidéo. Le mot addictus indique que le sujet place son corps en gage, afin de régler une dette. Un prix à payer qui s’inscrit dans son histoire singulière et celle de sa famille. Il y a, d’un côté, l’idée d’être esclave d’une substance et de se livrer aux mêmes comportements répétitifs (la dépendance physique), et de l’autre, l’idée d’être contraint dans un vécu exclusivement dominé par la substance, où toutes les pensées sont envahies (la dépendance psychique).

L’addiction s’offre pour penser la vie psychique au-delà de la passion, en convoquant une entité tierce, une substance psychoactive ou un comportement qui fascine le sujet. Le mot d’addiction peut ainsi s’appliquer aux pratiques sexuelles, à la boulimie d’achats, à la passion du jeu de hasard, bref aux addictions dites « comportementales ». Une des plus banales de ces dernières années est celle des jeux vidéo, porteétendard de la révolution numérique, mais aussi des loisirs et des nouvelles possibilités d’investir le temps. C’est la façon qu’à un sujet de « s’adonner », de se donner corps et âme, de perdre sa liberté à choisir, de s’aliéner à un objet dont l’usage est aussi souffrance, et qui le positionne comme esclave.

Il est vrai que la présence de la substance, entité réelle, est un vrai parasite de la pensée du clinicien, qui se sait plus à quel saint se vouer pour penser calmement la réalité psychique de son patient.

Si un grand nombre de psychanalystes se sont intéressés aux addictions, comme Jean Bergeret ou Joyce McDougall, l’apparition permanente de nouvelles substances psychoactives, légèrement différentes de celles qui existent déjà, continue d’alimenter ou plutôt de brouiller les réflexions. Depuis la fascination pour les effets neurobiologiques, jusqu’à la disponibilité à quelques clics de ses substances aux noms farfelus, il est aisé d’oublier la rencontre du sujet à un moment de son histoire avec les effets du produit. Le concept d’addiction permet néanmoins d’être moins centré sur la substance psychoactive, et d’aussi se relier à la dépendance, et à quelque chose de l’ordre de l’infantile du sujet.

De la dépendance à l'indépendance

La dépendance absolue, la fusion entre la mère et le nourrisson, dont parle Winnicott (1963) constitue une étape de la matrice psychique où le nourrisson peut introjecter le bon objet (le bon sein, celui qui gratifie et satisfait) lié à la pulsion de vie et projeter le mauvais objet (le mauvais sein, persécuteur) lié à la pulsion de mort. Ces mouvements intrapsychiques ouvrent la voie aux expériences de frustration, les besoins et les soins ne pouvant être en complet alignement. Dans la dépendance relative, le bébé ne s’attend plus à une satisfaction immédiate de ses besoins et devient de plus en plus capable d’établir une relation d’objet et d’exprimer ses besoins. Une compréhension intellectuelle se développe alors, allant des simples réflexes conditionnés jusqu’à la compréhension du langage. La force du Moi se développe. Mélanie Klein parle de position dépressive, position atteinte par le nourrisson à partir du moment où ce dernier considère sa mère comme un objet total. C’est dans cette même phase que l’enfant attribue à un objet (transitionnel) les vertus de la mère, permettant une plus grande souplesse dans les temps de présence/d’absence. Cet objet transitionnel est une forme visible des processus qui ont lieu dans l’espace transitionnel, un espace jouant un rôle essentiel dans les processus de représentation et de symbolisation et qui permet à l’enfant de faire un premier pas vers un « détachement » de la mère, vers l’indépendance. Winnicott (1971) met l’accès sur le processus de maturation, qui permet de passer de la relation d’objet à celle de son maniement :

« Cette chose qui se situe entre le mode de relation et l’utilisation, c’est la place assignée par le sujet à l’objet en dehors de l’aire du contrôle omnipotent de celui-ci : à savoir la perception que le sujet a de l’objet en tant que phénomène extérieur et non comme entité projective [...]. Un nouveau trait intervient alors dans la théorie du mode de relation à l’objet. Le sujet dit à l’objet : “Je t’ai détruit”, et l’objet est là, qui reçoit cette communication. À partir de là, le sujet dit : “Hé ! l’objet, je t’ai détruit. Je t’aime. Tu comptes pour moi parce que tu survis à ma destruction de toi. Puisque je t’aime, je te détruis tout le temps dans mon fantasme (inconscient).” Ici s’inaugure le fantasme chez l’individu. Le sujet peut maintenant utiliser l’objet qui a survécu. Il importe de noter que n’intervient pas seulement le fait que le sujet détruit l’objet parce que l’objet est situé en dehors de l’aire de son contrôle omnipotent. Il faut aussi exprimer la même chose dans le sens inverse en disant que c’est la destruction de l’objet qui place celui-ci en dehors de l’aire du contrôle omnipotent du sujet. De ces diverses manières, l’objet développe sa propre autonomie et sa vie, et (s’il survit) apporte sa contribution au sujet selon ses propriétés propres. »

Ce passage montre l’importance de la vie fantasmatique dans la possibilité de jouer avec la relation d’objet qui vient d’acquérir une existence propre, et reflète une étape importante de la symbolisation. L’objet transitionnel, comme défense contre l’angoisse, ne peut jouer son rôle que de manière imparfaite, et tente de conserver sa fonction de préserver le sujet des angoisses de séparation/dépression. Dans la situation addictive, l’objet transitionnel devient « fétichisé », et Winnicott considère cet attachement de l’enfant comme la partie mortifiée d’un processus de symbolisation : de l’objet qui permet de se rassurer en l’absence de la mère, jusqu’à une série de phénomènes transitionnels, de comportements, qui occupent l’aire intermédiaire entre réalité psychique et réalité extérieure. Winnicott (1971) précise que :

« le petit enfant peut employer des objets transitionnels quand l’objet interne est vivant, suffisamment bon. Si celui-ci présente une carence relative à une fonction essentielle, cette carence conduit à une qualité partielle ou persécutive de l’objet interne. Si l’objet externe persiste à être inadéquat, alors l’objet transitionnel se trouve lui aussi dépourvu de toute signification ». [...] « Quand la mère est absente pendant une période qui dépasse une certaine limite, le souvenir de la représentation de l’objet interne s’efface et l’objet transitionnel est dans le même temps désinvesti, perdant sa signification.

Juste avant que la perte soit ressentie, on peut discerner, dans l’utilisation excessive de l’objet transitionnel, le déni de la crainte que cet objet perde sa signification. »

Ce passage met en évidence le noyau de fixation qui induira plus tard une addiction à un objet mortifié, un comportement ou une substance. Winnicott donne l’exemple de l’enfant à la ficelle, un petit garçon qui se protège des absences de sa mère dépressive pendant sa petite enfance par l’utilisation de cet objet transitionnel inhabituel, qui à la fois représente sa mère et lui-même, et a pour fonction de dénier la séparation. Il eut plus tard des peluches, dont il interdisait de dire qu elles n’étaient pas réellement ses enfants. Dans son rôle de déni de la séparation, la ficelle était une « chose en soi », dit Winnicott, dotée d’une fonction fétichique qui faisait craindre le développement d’une perversion, au lieu du processus transitoire que constitue normalement l’objet transitionnel.

En somme, d’après cette conception, une caractéristique propre à l’addiction serait de reposer sur un processus de symbolisation avec des zones incomplètes, une fixation aux aspects non développés de l’aire transitionnelle, renvoyant à un problème de séparation avec des figures d’attachement.

L’addiction ou le vide ?

L’addiction peut s’entendre comme une lutte anti-dépressive, l’absorption répétée de la substance visant à se superposer à un sentiment de vide insupportable, à une angoisse de séparation. Que l’histoire familiale ait inscrite le sujet dans une ambiance de camp militaire ou de désert affectif, que des évènements traumatiques l’aient fait régressé ou rigidifié, ces cas de figure permettent d’entrevoir une dimension essentielle de carence. L’absence ou la discontinuité des échanges affectifs primaires ont ainsi des effets biologiques et psychosomatiques sur l’enfant et installent très tôt une homéostasie singulière, sorte de mémoire proprioceptive de l’expérience d’absence et une sorte de réflexe qui se réactivera, lors d’événements à l’adolescence et à l’âge adulte, entrant en résonance avec la problématique identitaire. Par la suite, dans ces moments, c’est le corps non lié à la psyché qui se déprime, se dépersonnalise, perd son unité formelle, voire biologique, et a « besoin » du secours de l’excitation sensorielle produite par la substance psychoactive. Cette solution devient l’agir incorporatif, permettant de pallier l’incapacité à introjecter (Nicolas Abraham & Maria Torok, 1978), avec pour conséquence majeure une aliénation à l’objet, que celle-ci soit liée à l’emprise effective de l’objet ou à son absence énigmatique. L’adolescent a manqué et manque d’espace interne, par défaut de nourriture affective ou du fait de l’emprise exercée sur lui, ce qui altère la construction et la reconstruction de sa psyché. L’absence d’espace suffisant entre le sujet et l’objet, ne permettant pas de représentation de l’objet absent, surcharge le processus de subjectivation. Le comportement addictif ayant une tendance à se renforcer et à s’entretenir par ses propres moyens, toute possibilité d’élaboration psychique s’amenuise du fait du recours fréquent à la substance, élément étranger lui-même porteur d’effets neurobiologiques. Le sujet substitue une dépendance à une autre, évitant tant bien que mal toute élaboration dépressive. Un vécu de perte n’est pas forcément structurant et peut au contraire augmenter le mouvement de dépendance. Pour Philippe Jeammet, la dépendance est l’utilisation, à des fins défensives, de la réalité perceptivo-motrice comme contre-investissement d’une réalité psychique défaillante ou, à l’inverse, menaçante. C’est une virtualité, voire une constante du fonctionnement mental, mais elle pose problème dans la mesure où elle devient un mode prévalent et durable de fonctionnement psychique. Ainsi vont devenir dépendants ceux qui vont utiliser de manière contraignante la réalité matérielle pour échapper à une réalité psychique sur laquelle ils ne peuvent pas s’appuyer, car elle ne donne pas la sécurité interne nécessaire.

Une clinique du vide

Les perceptions sensorielles de l’enfant de la trop grande, et/ou durable, et/ou trop précoce absence de l’objet génèrent un éprouvé qui altère la continuité temporelle, crée une sourde tension. La réduction de cette excitation, libérée et non accordée affectivement par l’objet, est obtenue grâce à la solution addictive, en tant que celle-ci est une recherche de sensation auto-générée par le sujet, et utilisée, selon les besoins, comme pare-excitation ou comme auto-stimulation. Cette bouée de secours, ce mouvement de sauvegarde, marque une rupture avec le bruit de fond de l’éprouvé devenu naturel. Le sujet addictif tend à réinvestir des traces corporelles dans la perception interne de sa propre excitation, dans certaines situations d’absence et qu’il tente de contenir ces traces, par l’intercession d’une substance qui possède certains effets sur son corps. La capacité à se représenter est laissée de côté au profit de l’éphémère expérience de la substance. Au sein de la matrice psychique, il y a des limbes, une zone brumeuse d’expériences qui n’ont pu être élaborés psychiquement, même partiellement, dans un processus de subjectivation. Il y a des traces mnésiques d’expériences de néant à laquelle le sujet est resté prisonnier. Dans ces conditions, la dépendance à l’objet joue un double rôle : d’une part, elle constitue une tentative de construire une sorte de pont « psychique », même si cette expérience est de courte durée ; d’autre part, elle témoigne du clivage d’une partie de la réalité psychique par le report massif et exclusif de l’attachement à un objet de la réalité.

La clinique du vide amène à une clinique des éprouvés des états du corps, où l’état perceptif prend le pas sur l’état de conscience, et où la problématique de la séparation n’est pas élaborée psychiquement : elle est éprouvée de manière proprioceptive, comme un gruyère de trous psychiques sous forme de trous dans le corps, qui conserve les traces d’une époque infantile qui ne pouvait générer une représentation unifiée. Le sujet repousse le plein et le vide, avec des traumatismes très précoces.

La problématique dépressive est très présente, faite d’une alternance d’un vécu de perte de l’objet comme de l’estime de soi et de retrouvailles éphémères. L’échec dans l’introjection d’images identificatoires stables et l’incapacité d’élaboration de la perte dans le cadre d’un travail de deuil situe la nature narcissique de cette problématique.

L’objet addictif peut également s’incarner dans des comportements générateurs d’effets, comme certains jeux vidéo, qui permettent de vivre des défis et de réaliser des exploits permettant une complète supériorité sur son adversaire. Les conflits intrapsychiques peuvent ainsi se métamorphoser dans des ennemis et créatures de cauchemars, espace de projection externe où le sujet-héros peut s’identifier et davantage apprendre à vivre et contrôler des mouvements pulsionnels destructeurs. Les jeux vidéo deviennent alors aussi un espace de médiation dont le déplacement des conflits permet de les apprivoisés d’une manière moins intense. Ces mondes numériques peuvent permettent au sujet de mentaliser certaines formes d’affects, de les transformer en un contenu représentable, mais aussi et surtout de pouvoir les symboliser. Par l’image violente, les adolescents trouvent un espace de représentation de leur propre agressivité, et cette image symbolise une partie qui ne peut autrement s’exprimer. Ici encore, la perception prend le pas sur la symbolisation. L’usage de ces jeux vidéo sert également de lutte antidépressive contre le sentiment d’impuissance que l’adolescent ressent vis-à-vis de son monde interne et des transformations de son corps qui lui échappent. Cet usage mobilise à nouveau sa capacité à être seul en présence de l’autre, seul dans un prolongement de son monde imaginaire qui a pour fonction d’apaiser son impression de solitude : désormais, à la différence de l’enfant, il se sent seul responsable de ses affects, désirs et autres fantasmes. La flatterie mégalomaniaque du jeu qui permet de triompher d’obstacles tient compagnie à l’adolescent, participant de la lutte antidépressive sur fond de sentiment de solitude d’autant plus vif qu’il tente de se dégager pour la première fois de ses objets d’amour primordiaux. À l’adolescence, il faut faire des choix, ce qui implique des renoncements. La menace dépressive, la désorganisation, la crainte de l’effondrement sont des possibilités, que la solution addictive vient colmater. Ces adolescents ne sont pas capables de rencontrer un objet intérieur qui les appelle, qui les renvoie à leur enfance.

Comment énoncer l'impensable ?

Il est dans la nature même des traumatismes primaires de ne pas se laisser toucher par la conscience ou par les mots. Il est possible de tourner « autour », sans être trop proche, mais les vécus d’impuissance et de néant échappent souvent à toutes formulations. Comment exprimer des expériences qui ne se représentent pas ? On ne peut pas non plus les effacer, le corps ramenant sans cesse ces éprouvés au sujet. Comment sortir de cette situation de blocage, où la solution fait partie du problème ?

Un travail de construction demeure possible, bien que les chemins à emprunter ne soient pas établis, le sujet restant maître de sa navigation. Tous les cas de figure existent, depuis certains qui tentent de circonscrire un événement, d’en approcher au plus près, de le décontextualiser, de le lier à des expériences nouvelles porteuses de satisfaction et, à partir de cela, de dynamiser le psychisme. Le réveil d’une expérience douloureuse, dans un contexte autre, est aussi une expérience qui permet de se décentrer. La subjectivation peut s’activer, par la médiation d’un autre, à la fois témoin et dépositaire d’une histoire, dont le sujet redevient l’auteur. Là réside une possibilité de construction, qui peut dissiper certaines zones brumeuses, et faire ainsi apparaitre d’autres modalités à l’objet.

La qualité de l’écoute du clinicien devrait ainsi permettre l’énonciation du plaisir à consommer, du mieux-être à boire, de la jouissance à perdre le contrôle et oublier les tracas, tout autant que le désespoir à devoir recommencer ou encore à ne pas pouvoir s’en empêcher. L’alcool est un plaisir et un remède, avant de devenir un poison. On comprend la difficulté des patients devant le message moral d’arrêter de consommer et de résoudre le « problème » par la volonté: éradiquer la consommation implique des plus importants contacts avec des traumas souvent intolérables, et le retour d’un traumatisme plus grand encore. À un trouble agi comme l’addiction, correspond une effraction de la limite de l’espace psychique interne et son débordement comme contenant de la conflictualité. Ce débordement va se traduire par le pouvoir qu’exerce le trouble du comportement sur les personnages de l’entourage, la famille et les parents plus particulièrement, mais les thérapeutes également dans la dynamique transférentielle. Il y a empiétement sur le territoire de ces personnes proches, sur lesquelles s’exercent ainsi une violence et une maîtrise plus ou moins importantes selon les cas, mais toujours présente.

Cela implique sans doute un mouvement plus étayant de la part du clinicien, un mouvement pour s’engager dans le gué et ne pas être trop frustrant. Il est ainsi possible de considérer l’habituel refus de reconnaître les problèmes comme un moyen de conserver sa protection, où la difficulté du sujet à reconnaître l’aspect quelquefois compliqué de sa consommation parle de sa profonde vulnérabilité. Il implique peut-être de travailler avec ce qu’amène le sujet, et donc s’intéresser à ces substances, à ces jeux vidéo... En se confrontant à la difficulté à s’intéresser à quelque chose qui ne nous intéresse pas, on touche peut-être sa propre vulnérabilité ? Et que dire des rechutes qui obligent sans cesse à repenser la temporalité d’une vie moins empreinte de comportements addictifs ? Le thérapeute est condamné à agir lui-même et à utiliser des modalités défensives comparables. L’enjeu étant de subvertir les modalités de fonctionnement du sujet et d’apporter une autre finalité: celle de permettre, par la création de ces limites, la création d’un espace psychique interne plus mature, c’est-à-dire capable d’élaborer les affects soulevés par la relation et la perte, de rendre celle-ci tolérable et de trouver une autre issue que celle de la progressive évacuation de toute relation vivante et féconde.

Références

  1. Abraham N., Torok M. (1978) L’écorce et le noyau, Paris : Flammarion. [Google Scholar]
  2. Olivestein C. (2000) Le Non-dit des émotions, Paris : Flammarion. [Google Scholar]
  3. Stiegler B. (2016) Dans la disruption: comment ne pas devenir fou ?, Paris : Les Liens qui Libèrent. [Google Scholar]
  4. Valleur M. (2009) Les chemins de l’ordalie, Topique 107, 47–64. [CrossRef] [Google Scholar]
  5. Winnicott D.W. (1963) Le passage de la dépendance à l’indépendance dans le développement de l’individu, in Processus de maturation chez l’enfant, développement affectif et environnement, Paris, Payot, , p. 43–54. [Google Scholar]
  6. Winnicott D.W. (1971) Jeu et réalité, Paris : Gallimard. [Google Scholar]
  7. Winnicott D.W. (1969) L’angoisse associée à l’insécurité, in De la psychiatrie à la psychanalyse, Payot, Paris. [Google Scholar]

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