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Numéro
psychologie clinique
Numéro 48, 2019
Variations de l’humeur – l’affect dans la clinique contemporaine
Page(s) 50 - 59
DOI https://doi.org/10.1051/psyc/20194850
Publié en ligne 20 décembre 2019

© Association Psychologie Clinique 2019

Nous avons tous en tête cette image emblématique qu’Henri Ey fait de sa description de l’état maniaque dans le « Traité de psychiatrie » (Ey, Bernard, Brisset, 1960): « il crie, il hurle, il vocifère... ». Pour tout psychiatre ayant travaillé dans les services de psychiatrie, les états maniaques restent fortement inscrits dans la mémoire. Et il reste toujours une énigme radicale : comment ce sujet entre-t-il brusquement dans une excitation frénétique que rien n’arrête, dans une énergie inépuisable, une logorrhée intarissable, une expansivité de l’humeur stupéfiante ? On ne se lasse pas de s’interroger sur l’origine de cette explosion qui peut représenter l’image de la folie dans son aspect le plus spectaculaire, la figure de tout ce qui peut exister de plus insensé chez l’homme. Nous évoquerons ici les hypothèses psychopathologiques, non exhaustives, d’ordre phénoménologique et psychanalytique, qui traitent du mécanisme générateur de la clinique maniaque.

Nous partirons d’une description du Président Schreber, dans les « Mémoires d’un névropathe » (Scheber, 1903). Il est alors hospitalisé à la clinique de Sonnenstein en 1894 et dit subir un étrange « façonnage de l’humeur »: il se sent devenir une personne légère, ne pensant qu’à son plaisir immédiat. Le rapport médical du Dr Weber le décrit très excité, ne dormant plus, tapant sur le piano à toutes forces, pris « d’éclats de rire bruyants et prolongés » après être passé par une phase mélancolique où il était comme un mort vivant, « laissé en plan », dans une inhibition motrice complète proche de la catatonie, comme un « cadavre lépreux ». Cette phase de tonalité maniaque fait suite à un temps où il a pu se débarrasser momentanément de ses persécuteurs. Plus exactement, tout se passe comme si une force extérieure lui permettait de les ignorer, sans qu’il puisse expliquer le phénomène dont il tente de se défendre dans un premier temps. Puis il se laisse envahir par cet état tout à fait nouveau. Il est alors dans une « douce anesthésie comparable au sommeil morphi- nique, qui a pour effet de rétablir dans une humeur relativement gaie un être humain torturé par la douleur ou muré dans le découragement. Je me souviens du Carpe Diem..., je me laissai tout simplement vivre ». Cette bascule de l’humeur sera momentanée puisqu’elle sera suivie par une reprise délirante. Pour nous, l’intérêt de ce changement brusque réside dans ce fait que Schreber le décrit comme un phénomène totalement subi, imprévisible, incompréhensible, comme une manipulation venant de l’extérieur. Une fois qu’il s’aperçoit que cet état n’est pas désagréable, il l’accepte.

Cette bascule de l’humeur nous conduit à revenir au texte de Freud « Deuil et mélancolie » (Freud, 1917). Le mélancolique vit une expérience analogue à un deuil, soit la perte de l’objet d’amour. C’est pour annuler cette perte qu’il introjecte le mort mais il se met à le haïr intensément, d’où cette haine qu’il exprime vis-à-vis de lui-même. Il ne s’agit pas forcément de la mort réelle d’une personne proche, la perte peut être liée à une déception, une humiliation, qui entraine l’abandon d’un objet qui a été fortement idéalisé, donnant véritablement le sentiment d’être « laissé en plan ». Si dans le deuil normal, le sujet introjecte aussi la personne disparue (par les souvenirs qui absorbent l’endeuillé pendant le travail de deuil), Freud note qu’il n’y a pas l’auto-dévalorisation qu’on observe chez le mélancolique. Le thème de la faute irrémédiable, d’être le plus grand des pécheurs, revient avec une complaisance et même une réelle jouissance qui ne peuvent s’expliquer que par le fonctionnement narcissique régissant le mode relationnel du mélancolique. La référence au narcissisme nous permet de comprendre pourquoi le mélancolique ne peut exister en tant qu’être de valeur que par cet autre qui incarnait le moi idéal, i(a). La perte de cet autre le met devant la négativité absolue : « je ne suis plus rien ». L’image spéculaire a chuté dans (a), le sujet s’identifier à un objet dévalorisé ayant totalement perdu son caractère d’idéal et l’instance symbolique de l’Idéal du moi lui commande de se tenir à lui-même ce discours. Le mélancolique, note Freud, « sait qui il a perdu, mais pas ce qu’il a perdu dans cette personne ». Cette identification est totale, envahit son être, ce qui fait dire à Henri Maldiney (1989) que c’est sa vie même, et son désir, qui est la faute majeure et qui rend le présent du mélancolique « de pure décadence, sans arrivance, déjà arrivé ». La conclusion logique paraît effectivement le suicide. Dépourvu de son image spéculaire, de l’idéalisation, l’objet n’est qu’une incarnation réelle du rien, repris dans le discours par la thématique anale de l’excrément et de la chute irrémédiable (le suicide se passe souvent par pendaison ou défenestration du déchet, de la putréfaction, du cadavre). Et c’est parce qu’on est dans une logique narcissique que l’objet est intériorisé entièrement, le monde extérieur n’a plus d’intérêt, ce qui a des conséquences dans le vécu de la temporalité du mélancolique repérée par Maldiney.

La mélancolie trouve son issue dans la mort mais l’acharnement sur l’objet peut arriver à épuisement, sans que Freud puisse véritablement l’expliquer. On peut en effet observer un retournement complet : l’objet qui envahissait le mélancolique disparait. Apparaît alors l’envers de la mélancolie, le moment de la manie, moment où Lacan (1962-63) nous dit que le sujet n’est alors plus « lesté » par l’objet (a). Quel est alors le destin de l’objet ? Il passe au-dehors et c’est le monde extérieur qui est massivement investi, même envahi, au détriment de l’intérieur qui est totalement négligé. On sait que le maniaque ne prend aucune attention à son intériorité corporelle, à sa santé par exemple. L’objet est diffracté et se multiplie dans le temps et dans l’espace.

Pour Freud, la manie ne peut s’expliquer que comme un renversement de la mélancolie, mais il n’arrive pas à expliquer précisément le mécanisme de ce surgissement. La clinique de l’état maniaque est abordée autrement sous le regard des phénoménologues, qui se sont beaucoup intéressés aux troubles de l’humeur (la Stimmung). Nous citerons une observation de Ludwig Binswanger, qui faisait partie du groupe de psychiatres suisses de la clinique du Burgholzli à Zurich, avec Eugène Bleuler et Gustav Jung. Il s’agit d’une femme qui est hospitalisée pour un état maniaque dans son service. Un matin, elle quitte inopinément l’hôpital et marche pendant deux heures dans la ville. Elle passe devant une église où on vient de célébrer un office religieux. Elle entre dans l’église, va voir l’organiste qu’elle félicite vigoureusement pour son jeu et le sollicite pour des leçons d’orgue. Puis elle continue sa déambulation et passe devant un stade où des jeunes jouent au football. Elle entre aussitôt dans la partie et s’attire les moqueries des joueurs. Elle revient finalement dans le service où on lui fait une injection pour la calmer. Les jours suivants, elle devient agressive, exigeante, tutoie d’emblée les infirmières qu elle griffe ou qu elle frappe si elle n’obtient pas ce qu elle veut. Elle se calme peu à peu, devient un peu honteuse quand elle se rend compte de sa conduite et remercie le personnel pour la peine qu’elle leur a donné.

Binswanger retient surtout les épisodes avec l’organiste et les joueurs de foot. Se référant à Husserl, il y voit un bon exemple du trouble de « l’apprésentation », qui est le mode de rencontre normale avec autrui. Ce qui veut dire que la présentation de l’autre revenant à sa perception réelle (comme un corps identique au sien) doit s’adjoindre à une opération transcendantale où autrui est saisi comme personne ayant son histoire propre, unique. Ce temps nécessite l’accès à une dimension symbolique, ce qu’Husserl entend par l’expérience du monde commun. Dans le cas de cette malade, les possibilités apprésentatives reculent de plus en plus au profit d’une expérience de chose, purement utilitaire. Il y a des degrés dans la déstructuration de l’apprésentation. Ainsi dans le cas de l’organiste, il est apprésenté comme joueur d’orgue ce qui suppose une certaine notion du monde commun partagé. Mais cette femme n’a plus d’apprésentation du contexte plus global de l’office religieux qu elle trouble sans s’en rendre compte. À un degré de trouble plus profond, l’organiste aurait été apprésenté non plus comme être humain maitrisant son instrument mais comme un objet libidinal qu elle aurait embrassé ou enlacé. À un degré supplémentaire, l’autre serait perçu comme objet d’agression et serait frappé, ce qui se passe avec l’infirmière. Cette conception hiérarchisée des niveaux de conscience sera celle de la psychiatrie organo-dynamique d’Henri Ey dans sa théorie de la déstructuration du champ de conscience (Ey, 1973).

Il nous paraît intéressant de développer la notion d’objet apportée ici par Binswanger (1960). L’objet, tel qu’il le conçoit, devient une réduction de l’autre (en tant que semblable) à la seule dimension du plaisir immédiat qu’il peut apporter, réduction qui suit une sorte de hiérarchie du plus civilisé au plus sauvage. Il devient un objet au sens où il peut être consommé jusqu’à épuisement : « Le maniaque consomme son environnement, il le suce jusqu’au sang, il le ruine ou le détruit, et cela en raison de son despotisme rebelle à toute contestation, en raison de son importunité et de sa violence, de son flot de paroles, de ses désirs, de ses instances, de ses ordres, de ses paperasseries sans fin, de son irritabilité, de son opposition et de sa susceptibilité, de sa curiosité insatiable, en raison de sa façon de tâter et d’inspecter tout un chacun... » Il s’agirait effectivement de l’objet au sens où il représente le moi du sujet. Le maniaque est de plus en plus collé à l’autre, en miroir, dans une sorte de vertige transitiviste, jusqu’à l’agressivité et le tutoiement, forme d’expression la plus directe de la relation narcissique. Et le maniaque, dans ce cas, chercherait, à travers ces ébauches spéculaires, à retrouver le moi idéal, i(a), sous l’emprise d’une logique purement imaginaire. Le moi idéal est, comme dans un rêve, projeté sur les autres de passage, dans un mouvement infini, dans une logique de conquête déployée sur l’espace sans limite. Ce qui nous amènerait à dire que le maniaque vit la jubilation et le triomphe du stade du miroir. Sauf que cette jubilation n’est pas liée à la découverte de son image spéculaire mais plutôt à sa recherche frénétique, puisqu’il a perdu son double qui lui servait de point d’appui.

Concernant l’oralité notée par Binswanger, la consommation s’observe à tous les niveaux, aussi bien sur les personnes qui détiennent un objet précieux, réel ou symbolique (jouer de l’orgue par exemple), que sur les objets usuels ou la nourriture. Tout prend valeur d’objet de jouissance plutôt que de désir, mais de façon brève. Les objets sont consommés les uns après les autres puis jetés, comme si l’essentiel était d’anticiper pour toujours un manque (par exemple, il achète quinze paires de chaussures). Cette anticipation vaut autant pour les autres auxquels il donne sans compter argent, cadeau, etc. En fait, le délestage de l’objet interne a entrainé un vide qu’il faut combler sans arrêt, cette course au remplissage n’aboutit jamais. L’objet prend également une valeur particulière dans une certaine coloration du monde, qui domine le sentiment esthétique qui habite le maniaque. L’objet (a) en tant que cause du désir devient objet cause de jouissance, dans une perception quasi hallucinatoire des choses. Si l’objet-cause de désir n’est représentable que par des substituts, l’objet cause de jouissance est, par contre, visible dans l’hallucination verbale ou, plus fréquemment dans la manie, dans la vision extatique : le monde est beau, prend une brillance particulière, toutes les choses ont un éclat rayonnant, comme si elle contenait l’objet « agalmatique », privilégié, qui se montre dans le Réel. En fait, le maniaque jouit de l’objet comme un toxicomane, toutes les sources pulsionnelles sont exacerbées, en quête d’une jouissance Autre, au-delà de la jouissance phallique qui impose sa finitude. Mais il ne cherche pas que la jouissance (ce qui serait du côté de la perversion), il attend aussi une reconnaissance symbolique en voulant être reconnu dans ses anciens Idéaux, comme grand écrivain, grand artiste, etc. Ce qui pose la question du devenir de l’Autre chez le maniaque. Rappelons que dans la mélancolie, il est en position de surmoi tyrannique, une position d’Autre qui confirme la nature coupable du sujet mélancolique identifié à l’objet (a). Le sujet a donc à faire, dans la mélancolie, à un Autre non barré, un Autre de pure jouissance sadique. Dans la manie par contre, l’Autre prend la place de l’Idéal du moi, il devient porteur d’idéalité absolue pour le sujet. Ce qui fait dire à Freud (1923), plusieurs années après « Deuil et mélancolie », alors qu’il vient d’apporter sa seconde topique : « l’Idéal du moi est momentanément absorbé, fondu dans le moi ». Le moi se fond dans l’Autre en tant que lieu des signifiants, lieu référentiel premier où se logeait l’Idéal du moi. Mais le lieu de l’Autre est vide des signifiants fondamentaux stabilisateurs, le phallus et le manque, le sujet ayant perdu toutes références. Sans doute est-ce pour cela qu’un vertige apparaît pour redonner consistance à l’Autre. II y a un vide à combler, à inventer, ce qu’il fait d’une certaine manière en prenant sa place.

C’est ce que nous montre une autre malade de Binswanger qui était en train de lire une œuvre de Goethe et dit à son médecin : « Heureusement que Goethe a vécu avant moi sinon j’aurais dû écrire tout cela. » La question de ses capacités et limites n’effleure pas le maniaque. Se mettre à la hauteur de celui qui a été en place d’Idéal est à sa portée, reflétant une position hors castration, délirante, qui n’est pas théorisée dans un délire de grandeur, mais plutôt mise en scène ou exposée devant un public de façon ludique. Ce jeu connu chez le maniaque tient sans doute de la parade du moi et doit se maintenir en permanence. On peut d’ailleurs percevoir dans cette nécessité du jeu une extrême fragilité où tout pourrait s’effondrer. On peut concevoir par ce mécanisme une auto-idéalisation mais l’idéalisation ne s’arrête pas à la personne elle-même, elle est projetée sur le monde. De même que le monde des choses est merveilleux, le monde des personnes est formidable, épatant, idéalisé, survalorisé. En fait, l’Autre devient une place à prendre où s’engouffre le maniaque, mais c’est un Autre non barré par la castration, qui lui donne tout pouvoir, tout est possible, en particulier de réaliser ses ambitions, ce qu’il tente par de multiples démarches. Cette force nouvelle lui donne des ailes et ne lui fait plus craindre des personnes qu’il respectait profondément. Il est sarcastique et pertinent dans des attaques qu’il ne se serait jamais permis en l’état normal.

Cette fusion dans l’Autre explique la volatilisation de l’objet (a), qui normalement est prélevé sur l’Autre et a pour fonction d’introduire la dimension du désir. Or, on l’a vu, tout désir est réalisable, il n’y a pas de manque, l’objet (a) n’a plus la fonction de présentifier le manque-à-être du sujet. Dans l’ordre du signifiant, il n’a plus « besoin » de la castration, ou du moins il peut annuler tout ce qui la représente, le phallus n’entre plus dans la dialectique de l’avoir ou pas, il l’a de façon un peu magique, il le prouve par sa vigueur sexuelle. Le phallus existe donc en tant qu’objet mais le signifiant phallique n’est plus opératoire dans sa fonction de point de butée, de « rabat-joie », « de rabat-jouissance » (Lefort et Lefort, 1988), ce qui entraîne tout un remaniement du signifiant qui dérive dans une chaîne métonymique sans fin. L’objet (a) ne peut donc plus servir de support de symbolisation au manque (-9). Serait-ce ce qui fait la différence avec la psychose paranoïaque où c’est le défaut du signifiant du manque dans l’Autre qui génère l’absence du signifiant phallique et la nécessité d’y suppléer par un signifiant délirant ? Dans ce cas, l’Autre est toujours là dans un rapport duel avec le sujet. Dans la manie, il n’y a pas de rapport duel, de confrontation à l’Autre, il est dans l’Un. L’annulation de la fonction symbolique phallique vient de l’annulation du premier référent, de la première réalité avant le signifiant et qui est nécessaire à son élaboration, à savoir l’objet (a) (Lacan, 1966-67). Sans confrontation, le maniaque n’a pas besoin de témoigner en permanence de son existence comme pour le délirant qui est toujours voué à l’anéantissement dans l’Autre. Il ne peut que se déployer dans un espace mais sans pouvoir s’arrêter à une place de sujet divisé par la castration. La fuite des idées correspond à ce glissement infini des signifiants. La seule chose qui peut arrêter le maniaque vient de l’extérieur, par l’enfermement, la contention physique ou la mort accidentelle.

Mais il nous faut revenir sur l’origine de la survenue maniaque et cette disparition du surmoi mélancolique, et c’est justement Schreber qui peut nous mettre sur la voie. Il peut devenir lui-même une menace pour Dieu par sa force d’attraction. Dans son délire, ce sont ce qu’il appelle les âmes examinées, impures, qui brisent le rapport harmonieux entre lui et Dieu. On pourrait voir là une évocation des pensées rebelles que Schreber a pu avoir dans le passé envers son père. Ces âmes tentent de migrer vers l’espace céleste pour prendre la place de Dieu, mais viennent aussi l’importuner. Elles sont en fait entre lui et Dieu, entre le Sujet et l’Autre, pensées impures, irréductibles, assimilables à ce qui aurait pu être des objets cause de désir et qui deviennent dans le délire des objets cause de jouissance de l’Autre (Dieu) se manifestant sous forme d’équivalents phalliques (des scorpions qui envahissent son cerveau, ou des diables ou de petits hommes dans son corps). Or, dans sa phase mélancolique, Schreber est sommé d’être comme un cadavre, il lui est interdit le moindre mouvement, et donc la moindre pensée, qui pourrait être nuisible et même fatale pour l’existence de Dieu. Dans la mélancolie, rappelons-le, le sujet se considère comme nuisible pour son entourage qu’il peut mener à la ruine et estime de son devoir de mettre fin à ses jours. Et Schreber accepte cette immobilité absolue, catatonique, par sacrifice. Il accepte ce châtiment qui lui est commandé par l’Autre en position de Surmoi. L’issue de cet état survient par l’absorption des âmes qui sont « encapsulées » (Mary, 1998), ce qui provoque un allégement, une sensation de légèreté. On peut voir là un délestage de l’objet (a) et, en même temps, une disparition de l’Autre. Il passe donc dans ce temps où l’Idéal du moi est absorbé dans le moi. Cette incorporation correspondrait-elle au meurtre cannibalique du père, décrit comme point de départ de la manie ? Il semble que dans ce repas cannibalique, ce « festin » - Freud (1913) parle du repas totémique comme peut-être « la première fête de l’humanité » - on assiste à l’incorporation du Père mort. Freud y voit l’identification à la toute-puissance du Père. Pour Mélanie Klein (1921-45), il s’agit d’une modification du rapport au monde interne qui est débarrassé des mauvais objets, il y a une négation de l’intériorité, ce que nous avons déjà noté dans la clinique du maniaque à travers ce mouvement effréné vers l’extérieur. À noter que cette incorporation se fait pendant le sommeil, ce qui nous rappelle la note de Freud à propos de l’insomnie du mélancolique, signe que le mélancolique ne peut s’abandonner au désir de dormir, car ce serait une ouverture sur l’extérieur pour accepter la rentrée générale des investissements requis pour le sommeil, ce qui lui ferait lâcher sa jouissance masochiste. La possibilité de la survenue d’un état maniaque nécessite que ce soit véritablement une incorporation, un meurtre actif, qui redonne au sujet sa vie qui lui était prise par l’Autre et son objet. Ce serait en fait la liquidation de l’objet (mauvais ou persécuteur) de l’Autre, assimilé à un meurtre de l’Autre, identifié ici à un père surmoïque jouisseur. La référence à la notion d’acte, en s’attaquant à l’objet, exprimerait la dimension d’une tentative d’appel adressé au Père symbolique.

Mais qu’est-ce qui permet au sujet d’agir (il s’agit d’un acte psychique) ce meurtre du père qui le ferait virer dans l’état maniaque ? Abraham (1912) et Lacan (1969-70) nous proposent l’hypothèse suivante : il semble que seule une figure plus archaïque de l’Autre doive intervenir pour permettre ce meurtre, celle de la mère, la maman toute, « crocodile », « gueule ouverte », cette pure aspiration dévoratrice qui serait proche de la Chose. Karl Abraham suggère que la cruauté dans sa forme extrême introduit la mère (Abraham, 1912). Pourrait-on dire que c’est cette intrusion du maternel cruel, d’un surmoi maternel qui induirait la mère dévoratrice ? Citons aussi Rosine Lefort (1988) qui note que le surmoi dans la psychose est toujours un Surmoi féminin puisqu’il renvoie à l’Autre primordial qu’est la mère. Est-ce qu’à ce moment-là, ce ne serait pas le sujet lui-même qui incarnerait cette entité primitive, point de départ de la voracité maniaque qui se manifesterait dans son comportement, accompagné de cris et de vociférations de sorcière ? En quelque sorte, le maniaque se mangerait lui-même, absorberait sa propre intériorité pour s’éclater dans l’espace. La structure topologique de la mélancolie, sphérique, fermée sur elle-même s’ouvri- rait alors en structure hyperbolique. Dans la mélancolie, le sujet est dans une structure sphérique fermée qui peut s’étendre à tout l’univers, dans le cas du délire de Cotard par exemple, mais qui reste non trouée (Czermak, 1996). Elle devient ouverte et trouée à l’infini dans la manie. Il faut pour cela ce passage par le meurtre canni- balique qui introduit temporairement la Chose, temporairement parce que le sujet passé dans la manie, repeuple le lieu de l’Autre des signifiants de l’Idéal du moi qui dispose de pouvoirs illimités. Le lieu de la Chose devient tout de suite le lieu de l’Autre avec un nouvel Idéal fondateur. « Je suis Dieu et je suis porté par Dieu » serait le message qui habille le maniaque dans ce temps fondateur, prenant exactement l’envers du message mélancolique, tel que le formule Schreber (1903): « Je suis un cadavre lépreux, traînant derrière moi un cadavre lépreux. » On sait que ce cadavre lépreux traîné derrière lui désigne la place de l’objet (a). La redondance du signifiant « Dieu » dans l’énoncé maniaque correspond à l’Idéal du moi et au moi idéal, qui se confondent et ne font plus qu’Un. Mais ce temps ne peut être que momentané, signifiant (l’Idéal) et image (le moi) se séparent fatalement et divergent à l’infini dans un trajet hyperbolique. La manie serait la tentative acharnée de revenir à cette fusion initiale où I = i(a) et sa fureur grandissante traduirait son impuissance à retrouver ce moment de jouissance perdue. On pourrait ainsi s’interroger sur le rapport du maniaque au rire et même au fou rire qui l’envahit jusqu’à l’épuisement. Ce n’est pas le fou rire immotivé du schizophrène mais plutôt un rire incoercible et incontrôlable comme s’il était submergé par les possibilités illimitées des jeux du signifiant qui peuvent faire rire les autres. En fait, il n’est pas sûr qu’il se trouve drôle, ce rire est souvent le masque d’une modalité de jouissance épuisante qui ne l’amuse pas forcément.

Pour conclure, que dire du traitement du maniaque ? Est-ce que le psychanalyste peut trouver sa place face à un état maniaque. On pourrait caricaturer, pour le ridiculiser, un analyste s’asseyant tranquillement devant une personne en pleine logorrhée maniaque et lui disant : « Dites ce qui vous vient... » La caricature serait d’ailleurs la même devant un délirant en phase aiguë. Mais la question se pose pour les phases inter-critiques. La nécessité du traitement médical s’associe à la démarche psychanalytique. Les deux registres s’articulent et se complètent, prenant en considération d’une part le symptôme au sens médical, d’autre part le fonctionnement de l’inconscient. La cure s’envisage comme toute cure avec un(e) psychotique dont le principe repose sur l’abstention de toute interprétation et sur le travail de repérage des moments de bascule où ce qui fonctionnait comme suppléance au signifiant phallique fait brusquement défaut. L’analyste est associé en quelque sorte à un travail de recherche avec le patient, il ne doit pas hésiter, à la différence du travail avec un(e) névrosé(e), à poser des questions et à soutenir le sujet par son dire.

La clinique maniaque n’a pas beaucoup changé, semble-t-il depuis Hippocrate et nous impose une certaine modestie. La soif de maîtrise de la science médicale aimerait sans doute avoir la prescience d’un état maniaque. La manie est en effet, sans doute, la figure la plus emblématique de cette limite de la liberté de l’homme dont parle Lacan (1946) lorsqu’il dit : « L’être de l’homme, non seulement ne peut être compris sans la folie, mais il ne serait pas l’être de l’homme s’il ne portait en lui la folie comme limite de sa liberté. » Le maniaque nous rappelle que l’homme gardera toujours sa part d’immaitrisable et d’insensé, résistante à toute forme d’emprise. Il est celui qui porte avec le plus d’éclat, de la façon la plus bruyante et tragique, la folie comme point limite de la liberté humaine. Pourrait-on dire que sa folie aurait une dimension sacrificielle, comme on peut le voir chez Antonin Artaud (De Portzamparc, 2008) lorsqu’il est emporté dans une graphorrhée maniaque ? Le sacrifice de témoigner à la face du monde par sa propre folie indique jusqu’où peut aller l’extrême du drame humain. Par l’apparente perte de toute forme de civilité, par son outrance et sa vitalité extrême qui l’expose parfois à la mort, le maniaque pousse un cri pour nous dire ce que peut être la douleur d’exister.

Références

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