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Numéro
psychologie clinique
Numéro 48, 2019
Variations de l’humeur – l’affect dans la clinique contemporaine
Page(s) 60 - 75
DOI https://doi.org/10.1051/psyc/20194860
Publié en ligne 20 décembre 2019

© Association Psychologie Clinique 2019

Introduction

Si les affections neurologiques qu elles soient structurelles1, fonctionnelles2 ou lésionnelles3 touchent de façon privilégiée les fonctions motrices, cognitives et langagières des sujets qui en souffrent, elles ne sont pas sans engager également de profondes modifications de la personnalité, perturbant notamment les sphères comportementales, caractérielles ou encore thymiques et émotionnelles de ces patients, pour autant que comme le soulignait Ferenczi, le cerveau soit le siège de l’instance organisatrice de la psyché et des fonctions moïques (Ferenczi, 1921/1974). Dans le milieu médical, on parle de «  troubles psycho-comportementaux » et/ou «  psychopathologiques » associés, même si pour certains ils apparaissent plutôt comme effets d’une plasticité neuropsychique, d’un réaménagement subjectif global lié aux déconstructions moïques et psychiques qu’imposent les atteintes neuro- cognitives, tandis que d’autres doivent être considérés comme primaires, supposé- ment déterminés par les lésions neurologiques mêmes. Alors que les affects dépressifs sont rapidement repérés par les professionnels et les familles comme fortement préjudiciables, selon l’idéologie positivante contemporaine, motivant le plus souvent les demandes de suivis psychothérapiques, d’autres tonalités thymiques et affectives émergent fréquemment chez les patients neuro-affectés, parmi lesquelles l’agressivité, la labilité émotionnelle, l’indifférence affective ou encore la désinhibition sont les plus mal tolérées par leurs proches qui se sentent ébranlés par la discontinuité identitaire qu elles engagent chez les patients, et par les tensions qui en découlent dans les rapports interpersonnels.

L’indifférence affective est vécue comme particulièrement déstabilisante, en ce qu elle peut renvoyer à un mode d’effacement subjectif du patient, privant alors ses proches d’une confrontation à son altérité, et par là même au Che vuoi implicite, à cette énigme du désir d’un Autre auprès de qui elles se faisaient représenter, dont les savoirs et désirs supposés orientaient leur propre existence (Peretti, 2018c). Pour les sujets neuro-affectés, et contrairement à la plupart des sujets dépressifs, mélancoliques ou même à certains sujets psychotiques, cette désaffectation apparente ne fait pourtant que très rarement l’objet d’une plainte, sinon à pointer le hiatus entre

ce qui leur est renvoyé d’eux-mêmes par leur entourage, et ce dont ils font intérieurement l’épreuve et qui s’impose désormais à eux avec la force de l’évidence, tout comme le ferait l’affect (Soler, 2011a).

Qu’en est-il de cette apparente indifférence émotionnelle ? En quoi diffère-t-elle selon son caractère primaire ou secondaire vis-à-vis du délitement neuro-cognitif ? Engage-t-elle une véritable désertion affective, un émoussement des motions pulsionnelles et affectives tel que ces sujets ne pourraient plus en faire l’épreuve, se les approprier ou s’en reconnaître habités, au point de se voir reconduits vers quelque forme de «  mort subjective », proche de cet état qui constitue fréquemment l’entrée dans la psychose (Arzur, 2012) ? Relève-t-elle plutôt d’une incapacité à verbaliser, voire à reconnaître les affects, corrélative d’un processus de dé-symbolisation, ou même d’un désabonnement du champ de l’Autre ? Y a-t-il d’ailleurs bien lieu d’opposer ou même de distinguer ces deux alternatives ? Et que resterait-il d’un sujet quasi totalement désaffecté ? Que pourrait-il inventer pour tenter de retrouver place dans le monde, et pour résister à la dé-subjectivation ?

De la désaffectation comme processus

Classiquement, dans le champ psychopathologique, la désaffectation manifeste du sujet est envisagée comme le résultat d’un processus, et suppose un retrait d’investissements affectifs, ou une déconnexion entre l’affect et la représentation par laquelle celui-ci peut accéder à la conscience, pour être éprouvé par le sujet. Aussi l’abrasement affectif apparaît-il le plus souvent comme un processus défensif. Dans les états-limites par exemple, le processus de désertification psychique et de mort mentale apparente viserait à protéger le sujet contre tout mouvement mélancolique (Pirlot, 2017) et contre le risque d’effondrement lié à de supposées failles narcissiques. Autrement dit, la vie psychique et représentationnelle serait rendue quasi inopérante pour éviter de mobiliser l’affect, s’il est bien vrai que nous ne pensons qu’à partir de nos émotions. C’est également par un mouvement de désaffectation, ou de protection contre certains affects associés à des pulsions ou représentations dérangeantes, que le sujet névrosé entérinerait le refoulement, en déliant l’affect de la représentation à laquelle il était primitivement attaché pour le faire glisser sous d’autres signifiants, par déplacement, ou le convertir en symptôme somatique. Car si l’affect, comme effet de la pulsion, «  ne se produit pas tant que n’a pas réussi la percée qui lui donne une nouvelle façon d’être représenté dans le système Conscient » (Freud, 1915), autrement dit, si la génération même de l’affect est inséparable de sa représentance au sein de l’appareil psychique, sa dépendance vis-à-vis de la représentation n’implique pas une totale fixation (Bernard, 2010), dans la mesure où la structuration même du parlêtre, et «  l’opération séparatrice du refoulement » (Arzur, 2012) font entrer l’affect dans un certain rapport de métonymie (Soler, 2011a), lui permettant de «  se fixer à une représentation par contiguïté, ce qui le rend trompeur sur sa cause » (Arzur, 2012). Toujours est-il que la neutralisation de certains affects serait corrélative, dans la névrose, d’un motif défensif consistant en un «  rien vouloir savoir de l’inconscient » (Arzur, 2012), tandis que chez le sujet psychotique, la plainte liée au sentiment d’être désaffecté, voire subjectivement mort, serait plutôt le fait d’un certain désabonnement ou «  rejet de l’inconscient », en lien avec le mouvement forclusif et la position d’incroyance fondamentale qui en découle vis-à-vis du signifiant, soit avec la non prise du sujet par l’affectation ou la feinte du discours4 (Arzur, 2012). Ici la désaffectation apparaît encore comme résultat d’un processus, même si pour le sujet psychotique, c’est aussi et surtout contre ces dits effets désaffectant et dé-subjectivant que le sujet aurait à se défendre, par le biais du délire notamment, comme tentative de (re)trouver place dans le monde et de significantiser la jouissance dé-localisée (Maleval, 2011). Cette mort apparente du sujet mélancolique et/ou psychotique n’impliquant d’ailleurs pas sa totale désaffectation, comme le souligne Arzur (2012), pour autant que demeurent nécessairement ces affects fondamentaux (haine, honte, angoisse), comme affects du réel non point liés aux chemins du désir, mais à la structuration minimale du parlêtre, à cette «  tristesse générique de l’être parlant » en tant qu’«  affecté d’une perte première liée au langage » (Arzur, 2012), imposant ses effets de trou-matisme par où tout sujet en vient à naître au monde.

De cette rapide traversée de la désaffectation dans le champ psychopathologique, il ressort que la production de l’affect implique un savoir de l’inconscient en tant qu’il cause le sujet. Il ressort également que cette production de l’affect est intimement liée au signifiant dont D. Bernard (2010) nous rappelle qu’il apparaît à la fois comme le moyen et la cause de l’affect, dans la mesure où d’une part le sujet ne pourrait pas savoir ce qu’il éprouve sans cette présence de l’Autre du langage (Soler, 2011a-b), c’est-à-dire si l’affect ne venait à se circonscrire et se signaler à travers la chaîne signifiante, et où d’autre part l’affect est doublement causé par la pulsion, comme source tensionnelle, et par le signifiant en tant qu’il impose sa morsure au corps, l’affectant des marques de la mort. Au point que le sujet est foncièrement affecté de ce que son corps soit lui-même affecté par le signifiant (Bernard, 2010). Bien qu’il demeure toujours un reste, un rejeton de la pulsion non réductible à la représentation et où vient à se loger l’affect en tant qu’il taraude la chaîne représentationnelle et travaille à sa transformation (Green, 1973), sa mise en forme signifiante se fait aussi destination, affectation. Ainsi que le propose G. Pirlot (2017), la désaffectation suppose dès lors un processus par lequel serait comme retirée l’affectation, «  la destination qu’on avait assignée », soit la «  possible perception et représentation d’affects », leur «  qualification en ressenti émotionnel » (Pirlot, 2017). Si bien que l’énergie pulsionnelle libre, non affectée, «  garde[rait] le pouvoir toxique de déclencher des pulsations excitationnelles somato-biologiques, jusque dans ses excès » (Pirlot, 2017). En quoi ce processus de désaffectation apparaît proche du concept d’alexythimie5, introduit dans les années 1970 par Sifnéos et bientôt suivi par la notion de «  pensée opératoire »6 que consacrent M’Uzan et P. Marty. D’emblée il s’agit moins de penser un déficit de sensations et d’émotions, en tant que telles, que de pointer une absence de mots pour qualifier ces émotions, soit une absence de sentiments, liée à une pauvreté de la vie imaginaire et une précarité du système pré-conscient. Chez certains sujets marqués par ce fonctionnement opératoire, seules les sensations pourraient être reconnues du côté du corps, tandis que l’acte prévaudrait sur la pensée, et que l’affect en mal de destination, en excès dans l’appareil psychique, se verrait prioritairement indiquer la voie de la décharge somatique. On assisterait donc à une «  re-somatisation des affects du fait de l’incapacité à les élaborer » (Pirlot, 2017). Ainsi nombre de troubles psychosomatiques sont-ils considérés du point de vue de cette carence d’affectation, dans une certaine conception des névroses actuelles qui distingue ce fonctionnement psychosomatique de celui de la conversion hystérique, du fait de ce défaut de symbolisation des conflits qui pourrait opérer via le corps.

Dans les neuro-affections, en particulier neuro-dégénératives, on assiste à un procès de dé-symbolisation dont les incidences subjectives et psycho-affectives sont à considérer. L’indifférence affective présentée par certains patients pourrait-elle être simplement l’effet de ce processus de dé-symbolisation ? Serait-elle la conséquence de la déliaison neuronale et psychique au sens où l’affect ne trouverait plus destination dans la vie psychique des patients, dans l’impossibilité de s’accrocher à des signifiants ?

Dé-symbolisation, désaffectation et dé-subjectivation chez les patients neuro-affectés

Avant que d’en envisager les implications et incidences subjectives, soulignons que ce que le corps médical désigne comme «  indifférence affective » et repère comme trouble secondaire, associé ou déterminé par les pertes neuro-cognitives, recouvre sans doute plusieurs réalités. Par ailleurs, si le processus d’affectation peut être considéré comme participant d’un mouvement de symbolisation de l’énergie pulsionnelle et affective, ou tout ou moins de connexion psychique permettant de donner destination à l’affect, s’ensuit-il nécessairement que tout processus de dé-symbolisation perturbe la capacité des sujets à verbaliser, reconnaître, voire à éprouver les affects ?

Processus de déliaison neuronale et de dé-symbolisation

Chez certains patients neuro-lésés, le «  vidage affectif » semble en effet consécutif au délitement neuro-cognitif, en particulier dans les processus neuro-dégénératifs de type démentiel, et plus encore dans les démences Alzheimer et assimilées, au cours desquelles l’affaiblissement psycho-cognitif survient précocement et peut aller jusqu’à des formes de déconstruction extrême, proches de la pétrification subjective. On pourrait supposer ici que le procès de dé-symbolisation en marche entame les fonctions de délimitation et de mise en forme du réel inhérentes au signifiant, au point d’engendrer une perte de prise sur les perceptions extérieures (agnosies), comme sur les sensations et pulsations intérieures qui, n’étant plus isolées et reconnues comme telles, informes et indéterminées, cesseraient d’informer, voire d’animer, le sujet. En quoi il paraît bien difficile de faire la part entre ce qui relèverait d’une incapacité à symboliser et reconnaître les affects, et ce qui impliquerait une impossibilité même de les éprouver, ou de se les approprier, voire de s’en animer comme d’un mouvement tensionnel exposant fondamentalement le sujet à un dehors, et à l’étrangeté qui le traverse. Car le phénomène d’attrition psychique s’accompagne généralement d’un effacement progressif de l’Autre, entamant le sens de l’altérité, de l’extériorité, de l’horizon et du devenir en tant qu’ils soutiennent habituellement l’ouverture existentielle du sujet, en créant simultanément les conditions de l’espace, du temps et de la pulsion. Ce qui revient à dire que c’est la cause même du sujet, et de la pulsion, qui en viendrait à se désagréger. Lorsque le procès de dé-symbolisation est très avancé, notamment dans les «  voies finales communes des démences » (Péruchon, 1994), le désarrimage du sens peut d’ailleurs s’acheminer vers la pétrification subjective, proche de la rigidification catatonique, les patients se présentant dans un mode de repli radical, à la fois retirés du monde et soustraits à la parole, comme pris dans un mouvement d’annihilation sidérante face à l’envahissement du réel sur lequel ils ne semblent plus avoir de prise et qui phagocyte jusqu’à leur être même, se confondant avec lui dans quelque accession à une forme d’éternité figée et d’identité close, monolithique, non marquée par la division subjective (Peretti, 2018a et 2018c). Cette évolution vers la pétrification subjective est le plus souvent précédée par la perte progressive d’une position d énonciation. Laquelle peut s’accompagner de motifs, voire d’un re-positionnement (quasi) autis- tiques témoignant d’un certain débranchement de l’Autre. Les patients se trouvent alors en proie à des phénomènes de dérégulation pulsionnelle, ponctués par des explosions de violence où la destruction témoigne d’une poussée vitale et d’une volonté d’affirmation, sur fond de non-être possible, sans qu’il soit véritablement question d’affect ou de pulsion proprement dite, dans la mesure où le désabonnement de l’Autre enraye toute expression affective et entrave la constitution d’un véritable objet pulsionnel. À moins que le mutisme ne se constitue justement comme ultime expression affective, la plus brute et la plus directe, d’un sujet porté à l’extrême de sa détresse. Ici la désaffectation ne se constituerait pas en mécanisme défensif, mais c’est bien plutôt de ses effets mêmes que les sujets tenteraient de se protéger, à travers quelques manifestations symptomatiques (procédés auto-calmants, recherche de contenants, activation de la sphère sensori-motrice, déambulations, ritualisations) qui viseraient à contre-investir les pulsations excitationnelles en mal d’affectation, et à lutter contre le mouvement de désertification intérieure.

Avant de mener à ces limites extrêmes de la subjectivité, l’entame de la chaîne du sens peut entraîner une certaine forme de vidage ou de déchaînement du signifiant, apte à produire des failles ou des trous dans le symbolique, au point de déterminer quelques formes de «  forclusion restreinte » à incidences potentiellement psychoti- santes (Peretti et Levy, 2019). Les pertes neuro-cognitives ayant pour effet de trouer la chaîne symbolique au point de désarrimer le sens, en en excluant le premier chaînon, soit le signifiant de la cause. Ce qui équivaudrait à un mouvement forclusif, une certaine forme même de rejet ou de rupture vis-à-vis de l’inconscient, déterminant chez les patients des phénomènes de questionnement angoissé face à l’énigme de l’origine, de débordement de la jouissance dans le corps, et de reconstruction du sens ou de significantisation de la jouissance via des productions délirantes qui tentent de freiner la dérive de la chaîne signifiante (Maleval, 2011) et de pallier la déconstruction des coordonnées symboliques du sujet (Peretti et Levy, 2019). Chez ces patients, la dite «  indifférence affective » se traduit plutôt par un certain détachement vis-à-vis du monde présent (des proches, du discours de l’autre, des événements du quotidien) tandis que leur univers semblent se réduire à la résolution angoissée et vitale d’une énigme, et que les affects sont comme projetés au lieu de l’Autre, dans un phénomène de délocalisation de la jouissance par lequel les impressions intérieures, - de terreur, de malignité, de confusion par exemple -, leur font retour de l’extérieur. Cette restructuration psychotisante est souvent bien difficile à différencier, en clinique, des effets engagés par la destructuration d’une névrose antérieure, où les phénomènes délirants et hallucinatoires (Peretti, 2018b) semblent plutôt soutenus par des mécanismes oniriques et projectifs, laissant transparaître des motifs inconscients que les contenants psychiques ne seraient plus en mesure d’endiguer, tandis que l’angoisse associée témoignerait de l’inquiétante étrangeté du refoulé, et par là même du maintien de la division subjective malgré la porosité des contenants psycho-affectifs.

Ainsi le procès de dé-symbolisation engagée par les atteintes démentielles s’accompagnerait-il d’un certain vidage affectif, liée à la progressive disjonction de l’Autre. Toutefois la désertification affective est rarement complète, et l’affect peut même se présenter comme ultime point d’accroche, dans sa valeur objectalisante et liante (Peruchon, 1993), apte à contre-investir le mouvement de désintrication pulsionnelle. La plupart du temps, l’affect continue d’animer et d’informer bon nombre de sujets engagés dans un processus démentiel, se déplaçant notamment, de façon métonymique, sous la chaîne des recréations fictionnelles (Peretti, 2016), animant la répétition de souvenirs traumatiques qui focalisent tout l’espace psychique d’un sujet, dans d’incessants ressassements qui lui permettent d’accrocher encore quelques motifs signifiants, même réduits à leur forme minimale, à travers le naufrage psychique, et de s’accrocher lui-même au vivant pour éviter les pentes mélancolique et catatonique, lors même que la plainte mélancolique pourrait aussi se constituer en ultime mode d’expression affective. Très fréquemment, on assiste à un mouvement d’effacement psychique, qui préserve un souvenir indélébile, autour duquel le patient semble se resserrer, dans la mesure où il fait marque de jouissance et point d’identification dernière du sujet. Ce qui revient à dire que tout processus de désymbolisation n’entraîne pas nécessairement un mouvement de désaffectation, et que l’affect pourrait même se constituer comme dernier rempart contre la dé-sub- jectivation et la déliaison pulsionnelle. Chez M. X. par exemple, l’entrée dans un processus de type Alzheimer, même peu évolué, a pu occasionner une chute narcissique telle que le patient se vit comme éjecté de la scène du monde, objet rebut, voué à la passivation : «  ma femme n’a pas encore pris la mesure que je suis mort » affirme-t-il, tout en se présentant à moi avec en main l’ouvrage d’E. Cioran : «  La tentation d’exister ». Et tandis que sa plainte tourne en boucle autour de la perte, de la dépendance, de l’exclusion radicale et de la mortification, le patient laisse entendre un reste, «  quelque chose qui me pousse », «  un vouloir », avant de se cerner lui-même, au bord de l’abîme, dans l’expression d’un affect qui vient border l’horreur du réel et de la jouissance, et se poser en ultime rempart contre la dé-subjec- tivation : «  Qu’est-ce que je suis ? Qu’est-ce que je veux ? Je suis la peur. Ma fille enfant pleurait, j’ai peur, j’ai peur, et comme nous lui demandions tu as peur de qui ?, elle répondait, en écho, j’ai peur de qui, j’ai peur de qui ! Voilà, c’est ça, je suis la peur, la peur elle-même ! » La peur donc comme tentation de cerner un qui, là où l’(a)ffect affleure comme point d’identification ultime du sujet.

Si les incidences subjectives des processus démentiels ont déjà fait l’objet d’un certain nombre de travaux psychopathologiques, celles impliquées par d’autres types d’affections neurologiques, où la désaffectation peut se présenter comme primaire, sont beaucoup moins explorées. Que pourraient-elles nous apprendre sur la valeur de l’affect, sur ce qui reste d’un sujet en proie à des déconstructions narcissiques, psychiques et affectives extrêmes ?

Incidences subjectives de la désaffectation primaire

L’indifférence affective ne se présente pas seulement dans les tableaux neurodégé- nératifs, et y compris dans certains cas de démences, plus rares7, elle peut être considérée comme primaire et neurologiquement déterminée. C’est le cas notamment chez un certain nombre de patients atteints de démences fronto-temporales, où les troubles dits psycho-comportementaux et psycho-affectifs sont au premier plan et se déclarent le plus précocement, avant même que les fonctions mentales ne soient clairement perturbées - le vidage affectif pouvant néanmoins engendrer quelque forme de sidération apte à court-circuiter la pensée. C’est le cas également

chez les patients présentant des lésions et symptômes séquellaires consécutifs à un traumatisme crânien, ou à un accident vasculaire cérébral, ou à tout autre type de syndrome neurologique entraînant des lésions cérébrales, en particulier des zones fronto-temporales impliquées dans le contrôle émotionnel et social. La désaffectation serait-elle ici plus proche de l’alexithymie stricto sensu, c’est-à-dire de l’annulation même du processus d’affectation, si l’on tient que la désaffectation proprement dite suppose un processus défensif tandis que l’alexithymie découlerait de la non construction même de ce processus d’affectation (Pirlot, 2017) ? Dans la perspective de Sifnéos, l’alexithymie est d’ailleurs distinguée selon qu elle soit primaire, c’est- à-dire neurologique, ou secondaire, psychogène, consécutive à des expériences trau- matiques précoces. Si l’indifférence affective présentée par certains patients neuroaffectés peut donc être rapprochée de l’alexithymie primaire, il nous faut souligner que cette dernière n’engagerait pas un déficit d’émotions en tant que telles, mais plutôt un défaut ou une altération des connexions entre le système limbique et le néocortex, empêchant l’association entre les affects et les images et symboles susceptibles de leur donner place et consistance dans l’appareil psychique.

Quelles pourraient être les incidences subjectives de cette désaffectation primaire, ou neurologiquement déterminée ? La voie du retour dans le corps de l’énergie affective non liée serait-elle la seule issue possible ? Quels seraient les autres types d’aménagements somato-psychiques chez les sujets neuro-lésés présentant un émoussement affectif ? Et comment les sujets aux prises avec un mouvement de désertification intérieure pourraient-ils résister à la dé-subjectivation, et/ou trouver à se refonder subjectivement, à fonder leur présence au monde, s’il l’on tient que tout sujet trouve sa cause dernière dans l’inconscient, fut-il inconscient réel (Arzur, 2012), du côté d’une perte principielle, liée à la cause signifiante, qui l’(a)ffecte fondamentalement, cause le mouvement pulsionnel et lui ouvre la voie de son désir ?

Que resterait-il donc d’un sujet supposément désaffecté, qu’est-ce qui continuerait de l’ouvrir au monde et à son existence ? Autrement dit, qu’est-ce qui pourrait encore causer un tel sujet et son rapport au monde ?

C’est à travers quatre exemples cliniques que nous tenterons d’explorer ce questionnement.

Un reste du jeu métaphorique à la limite de la désubjectivation

M. Y. est un patient atteint de PSP8, maladie neuro-dégénérative rare dont le mode d’entrée est dominé par des symptômes moteurs et psycho-comportementaux, tandis que l’affaiblissement intellectuel est généralement plus discret et plus tardif que dans les processus types Alzheimer. Ce qui frappe particulièrement chez ce patient tient à son mode de présence au monde marqué par l’effacement. Le corps recroquevillé, courbé en avant, M. Y. ne s’exprime que très peu, en chuchotant, ne prenant plus du tout part aux discussions qui l’entourent, ni aux activités du quotidien, et ne faisant état d’aucune affectation particulière, sans que cette forme de retrait ne s’accompagne d’ailleurs d’une quelconque plainte, laquelle incombe plutôt à ses proches que son indifférence affecte, indispose, angoisse, agresse même. Alors que son discours est particulièrement pauvre, presque désinvesti, le patient semble encore trouver un certain mode de jouissance dans la répétition incessante de la présentation de son bras gauche, totalement écrasé suite à un accident de travail survenu des années auparavant, et qu’il se plaît à dévoiler à mon regard.

Par ailleurs, parallèlement à ce mode de présence désaffecté, démissionnaire, quasi étouffé, M. Y. présente des troubles impulsifs, relevant sur le plan médical de la désin- hibition. La détermination biologique de certaines conduites n’annulant pas la causalité psychique qui colore leur expression toujours singulière, la manifestation de ces impulsions est, chez ce patient, assez stéréotypée, concernant invariablement son attitude au volant ou dans sa position de piéton sur les trottoirs de la ville. M. Y. ne peut en effet s’empêcher de bousculer les passants qui arrivent à sa rencontre, les forçant à descendre du trottoir, de même que sa conduite est marquée par de soudains accès de vitesse et sorties de trajectoires qui le font surgir violemment au beau milieu du circuit des conducteurs qui lui font face. Longtemps il dira ne connaître aucune justification à sa conduite, avant de laisser transparaître, discrètement, une certaine agressivité dans l’évocation de ces scènes où il lui paraît que l’autre impose une présence encombrante, voire arrogante, qui semble lui faire violence. Aussi réagira-t-il très vivement, son visage paraissant s’éclairer pour la première fois, lorsque je lui demanderais : «  Vous ne voulez pas vous écraser ? » Bien que cette interprétation puisse n’avoir valeur que de reconstruction, il n’est peut-être pas anodin que les seules traces d’animation chez ce sujet se déclenchent autour de l’écrasement, par lequel il semble même se faire représenter, métaphoriquement, au travers de son bras écrasé qu’il cache et dévoile, fait apparaître et disparaître dans quelques formes de battements symboliques. Ce reste de métaphorisation, par-delà le vidage psycho-affectif, pourrait d’ailleurs témoigner de la préservation d’une cause inconsciente, signifiante, et de la division subjective même, malgré les effets désubjectivants et mortifiants occasionnés par la maladie. Ce patient ne se resserrait-il pas autour de l’écrasement, écrasement du corps qui l’affecte et se poserait comme cause ultime de sa présence au monde ? Le corps écrasé focalisant toute disposition affective, dans son évocation d’une mortification corporelle inhérente à toute inscription au champ de l’Autre, tandis que le sujet resterait lui-même suspendu, sous la menace d’un écrasement par les effets de la maladie.

Un sujet hors scène ?

M. Z. présente un syndrome frontal consécutif à un grave traumatisme crânien, avec troubles dysexécutifs, empêchant la reprise d’une activité professionnelle, et modifications psycho-comportementales fréquemment associées à ce type de lésions cérébrales : persévérations, ritualisations, manichéisme, humour déplacé, indifférence affective ou manque d’empathie. Ce syndrome neurologique vient par ailleurs s’intriquer à une structure subjective antérieure de type obsessionnelle, si bien que le tableau clinique est dominé par l’oblativité du patient, un désir de reconnaissance omniprésent qui oriente la plupart de ses conduites, et des formations réactionnelles par lesquelles il semble se défendre de toute velléité agressive, et qui le poussent à se parer de qualificatifs minorisants visant à masquer un pourtant assez évident désir de grandeur et de maîtrise. Dans ce cas, il est particulièrement difficile de faire la part entre ce qui relève de la désaffectation neurologique, et ce qui tient à la personnalité antérieure du patient, probablement déjà marquée par un certain désintérêt affectif moins visible, et surtout par des mécanismes défensifs voués à protéger le sujet contre son désir (agressif et de pouvoir), et contre d’inavouables mouvements pulsionnels. Si le vidage affectif participe souvent de la déstructuration psychique, il pourrait aussi se poser en continuité d’une structure de personnalité antérieure, renforçant certains traits jusqu’à la caricature, et s’articulant à d’autres motifs plus défensifs. Notons qu’ici le terme d’«  indifférence affective » ne semble pas recouvrir une désertification intérieure, mais désigne plutôt une inexpressivité émotionnelle et une carence empathique, soit une indifférence et une incompréhension du sujet vis-à-vis des motifs affectifs qui animent ses semblables et la vie sociale. Aussi cette disposition affective le positionne-t-elle comme hors scène, le patient se vivant comme spectateur d’un monde dans lequel il ne parvient pas à s’inscrire, tant il se sent étranger à ce qui l’anime, aux désirs et aux plaisirs ordinairement partagés autour des semblants de l’échange. Ce qui n’est pas sans lui octroyer une certaine position d’exception dont il semble se complaire autant que se plaindre, M. Z. s’exceptant de l’existence tout en découvrant parfois avec dépit : «  non je ne suis pas extraordinaire, je ne suis pas un saint... ».

Bien qu’il ne semble pas traversé de sentiments affectueux ou amoureux à l’égard de son épouse, se contentant de mimer ce que l’on peut attendre d’un mari-modèle (Deutsch, 1942/2007), sa plainte se focalise sur l’absence de désir de celle-ci à son égard, et sur la situation du couple vécue comme asymétrique et opprimante, son épouse étant perpétuellement décriée, voire ironiquement moquée, pour de supposées tendances dominatrices visant à l’écraser, à le contrôler et à l’instrumentaliser. Par où le sujet exclu de la scène du monde pourrait bien revenir sur la scène d’un fantasme où il se fait objet de la jouissance d’un Autre auquel il prête des tendances inassumées en lui-même (domination, emprise, toute-puissance). Toute jouissance supposée de l’autre, qu elle soit festive, conviviale, hédoniste, lui étant par ailleurs tout à fait insupportable, au nom de quelques prétextes moraux (humanitaires, hygiénistes, écologiques) laissant transparaître la radicalité d’un désir puriste, et au travers desquels se profile également une certaine haine de la jouissance autiste de l’autre (Soler, 2011b), qui l’exclut, haine du non-rapport sexuel et de la castration.

En quoi la désaffectation apparente, et relative, participerait ici de ce «  rien vouloir savoir de l’inconscient », soit d’un vacillement de la cause qui porterait le sujet, divisé, à se poser, dans le fantasme, comme objet cause de la jouissance de l’Autre, à défaut de pouvoir assumer son désir. À ceci près que contrairement à ce qui peut se jouer dans la psychothérapie de nombreux sujets névrosés, ce «  ne rien vouloir savoir » semble chez M. Z. quasi scotomisation, dans la mesure où il peut faire preuve d’une telle surdité psychique qu’il glisse en réalité en permanence de dérivations en rationalisations.

Un sujet trop empathique ?

À l’inverse de M. Z., M. U. se vit comme trop empathique, alors même que les conséquences d’un traumatisme crânien grave survenu à sa majorité, sont censées perturber tout le système dit de cognition sociale, entraînant des problèmes de mésinterprétation, de désinhibition et d’indifférence émotionnelle à l’égard de ses semblables (dés-empathie qui suppose un trouble de la reconnaissance de ses propres émotions). Ce patient souffre, comme le précédent, d’un syndrome frontal dont les séquelles sont essentiellement dyséxécutives et psycho-comportementales, mais dont les incidences subjectives sont très éloignées de cette accentuation de traits névrotiques antérieurs qui peut apparaître chez M. Z. Que ce soit le fait d’une structuration psychique antérieure plus précaire, ou de cette désaffectation même, en tant qu’elle participerait d’un phénomène de déliaison propre à désorganiser tout l’appareil psychique, le patient semble ne plus pouvoir se reconnaître sujet de ses propres mouvements pulsionnels et affectifs qu’il projette systématiquement au lieu de l’Autre. S’il se vit comme trop empathique, c’est qu’il pense pressentir et deviner tout ce qui vient de l’autre et qui n’est en réalité que son propre message délocalisé, inversé et retourné. L’empathie ainsi proclamée ne serait donc que le signe d’une perte de sens de l’altérité, tout comme sa propension à se réclamer d’un pouvoir de prémonition ne serait que l’indice d’un écrasement de la temporalité.

Chez ce patient, la désinhibition se manifeste surtout sous la forme de tendances franchement maniaques (euphorie, logorrhées, passages à l’acte sexuel) et s’accompagne de constructions délirantes, érotomaniaques et mégalomaniaques, qui lui permettent de retrouver une certaine congruence identitaire, tout en donnant sens et affectation, ou localisation, à des mouvements pulsionnels et affectifs qu’il ne peut tolérer ou reconnaître en lui-même. Ce qui pose la question d’une possible désins- cription du champ de l’Autre, d’une décomposition des fondements de son identité symbolique, et d’une dé-localisation de la jouissance qui pourrait lui être corrélative. L’humeur maniaque du patient semble aussi recouvrir la chute narcissique et les affects dépressifs qui lui sont associés, de même que le délire mégalomaniaque, qui le présente comme grandiose, incarnation de l’archange Saint Michel, empli d’amour et doté de superpouvoirs, paraît retourner le discours paternel depuis toujours marqué par la violence, la haine, l’humiliation et la dé-considération à son endroit. Aussi les tendances érotomaniaques lui permettent-elles de se positionner comme objet cause du désir de l’Autre, objet d’amour, positivement investi, tout en donnant sens à d’incontrôlables passages à l’acte sexuel, supposément désirés et initiés par l’autre.

Ici le repositionnement comme objet cause et martyr de la jouissance de l’Autre pourrait donc s’inscrire dans un procès désorganisateur aux effets potentiellement forclusifs, mettant fondamentalement la cause hors-jeu, et imposant au sujet, au-delà ou en deçà de toute division subjective, une externalisation de la jouissance, du désir et de son propre message.

Le commandement comme cause dernière : vestige de la structure

Chez M. V., les séquelles cognitives d’une tentative de suicide par pendaison sont telles, qu’occasionnant une impressionnante attrition psychique et affective, elles confinent à la dé-subjectivation, le patient déclarant d’ailleurs avoir l’âge de son accident pourtant survenu quinze ans auparavant. Si l’indifférence affective est ici primaire, d’emblée inscrite dans le syndrome séquellaire présenté par le patient, il est délicat d’en supposer une causalité neurologique univoque, tant les autres perturbations psycho-cognitives participent d’un tableau d’indifférence généralisée. Les atteintes mnésiques, notamment, déterminent une forme d’oubli à mesure particulièrement corrosif, au sens où il érode tout contenu psychique et représentationnel, vidant le sujet de ses souvenirs, images intériorisées, et autres traces mnésiques, effaçant toutes formes de coordonnées symboliques (le patient ne peut retenir ni les visages, ni les noms, ni les fonctions, ni les localisations des personnes à qui il s’adresse, y compris et dans une certaine mesure, en leur présence) et s’opposant en outre à toute nouvelle inscription : «  Y a rien qui marque, je suis toujours dans la purée de pois » répète-t-il sans cesse. Si le discours reste cohérent, et la structure des phrases préservée, le contenu représentatif à délivrer manque, occasionnant la répétition en boucle de formules conventionnelles, attribuées à un «  on » impersonnel : «  comme on dit », «  on pourrait dire » «  quoi de neuf docteur ? », etc. Toute son attitude apparaît un peu mécanique, ce qu’il parvient parfois à repérer lui-même, au point qu’il en vient fréquemment à se comparer à une machine, un ordinateur dont il faudrait changer le disque dur par exemple, ou encore une voiture, à laquelle on aurait ôté le moteur, mais qui bouillonnerait sous le capot, en quête perpétuelle d’un «  pourquoi » de sa présence comme de tout autre phénomène du monde. «  La cafetière bouillonne mais le café ne passe jamais » peut-il aussi répéter, laissant entendre qu’il se vit toujours en attente d’un commencement, d’un déclic ou d’un «  on » qui fasse pour lui surgir le temps, et le «  là » de la présence, tandis qu’il se vit toujours «  à côté de la plaque », ou «  à côté de ses pompes ». Tout le renvoie en effet à cet éternel «  Pourquoi », signant une exclusion du sens qui lui revient en excès ; «  Pourquoi » qui devient le signifiant de ce vide autour duquel tourne son existence, et à l’extrême bord duquel il se tient lui-même. Seule sa fonction passée de «  mécanicien » semble encore faire un peu sens pour lui, mais surtout dans la mesure où son instrumentalité lui semblait alors clairement avérée et pouvait suffire à justifier sa présence. Certaines formules donnent en outre à appréhender la profonde indifférence au monde et à lui-même dans laquelle il se trouve plongé: «  Tout va bien... ou alors tout va mal, c’est comme vous voulez » commence-t-il toujours par dire, laissant entendre l’équivalence entre les deux alternatives, la perte de sens de toute opposition, l’effritement du sens même, et l’indétermination de ses dispositions intérieures.

Si cette désaffectation généralisée peut parfois s’accompagner de quelques tendances à la décharge colérique, d’apparence immotivée, ou d’autres phénomènes corporels inexpliqués, le patient ne présente pas de recréations fictionnelles, ni de propos délirants par lesquels il pourrait tenter de «  significantiser » une éventuelle jouissance déliée, et surtout de reconstruire un monde où il puisse prendre place. Le vidage psycho-affectif, aussi extrême soit-il, ne paraît pas ici entamer la structuration psychique. Le sujet reste en quête d’une Altérité et d’une cause qui ne semble plus tout à fait opérante en lui-même, mais dont il semble pourtant garder le sens.

Ainsi ne paraît-il mobilisé que par son rapport à un chef, une autorité, réelle ou imaginaire, dont il attend qu elle lui commande sa conduite. Il ne semble d’ailleurs pas anodin qu’un des seuls souvenirs qui lui revienne, à l’occasion, concerne la relation à son beau-père (n’ayant pas connu son père), et le partage avec lui d’un jeu de voitures télécommandées auquel il semble aujourd’hui quasi identifié. Tout ce que souhaite ce patient, en effet, c’est qu’on le (télé)-commande, qu’on lui indique ce qu’il doit ressentir, dire, et surtout faire, car c’est sur un mode purement opératoire qu’il envisage idéalement son existence. «  Tu fais ceci... tu fais cela... voilà, là je sais ce qui est bien, là ma cafetière arrête de bouillonner ! » Ne trouvant plus d’orientation ni de sens à son existence, il n’est pas surprenant qu’il s’en remette à l’Autre pour ordonner son rapport au monde et à lui-même, précisément à un Autre qui veuille quelque chose de lui et donne sens à son être en réponse à l’énigme du Che vuoi ?. Cependant il semble lui importer également que cet Autre soit dur, ferme, «  qu’il serre lavis » comme il l’implore lui-même en cognant la table. Il semble important que le patient puisse se cogner à un Autre, principe d’altérité qui donne consistance à son être, lui permettant d’en «  serrer » ou cerner quelque chose, pour éviter la dissolution psychique. Où l’on peut aussi reconnaître, au-delà d’un appel à la Loi, et à son principe fondateur et structurant, la convocation d’une figure surmoïque, quelque peu tyrannique et marquée du sceau de la jouissance impossible. Là où la position d énonciation du patient menace de s’effondrer, c’est à la forme impérative du «  Tu » qu’il semble s’en remettre, dans la mesure où elle permet d’«  hamme- çonner » le sujet, plus que de le désigner (Koerner, 2017), le situant dans la chaîne symbolique d’autant plus sûrement qu elle n’implique pas un rapport divisé à lui-même. Là où le sens même menace de s’effriter, la convocation d’une figure surmoïque viendrait donc faire garantie, pour autant que le surmoi se pose comme «  point d’Archimède, point d’appui ultime de toute certitude » (Koerner, 2017), plus originaire même que la Loi. Cette tentation de se réoriginer soi-même, via cette référence surmoïque, et de préserver malgré tout une forme de division subjective dans un rapport maintenu à l’Autre du langage, n’est d’ailleurs pas sans rappeler le double sens de l’«  arché » que nous rappelle Agamben (2013): à la fois origine et commandement. L’impératif exprimant en outre «  la pure relation ontologique entre le langage et le monde » (Agamben, 2013).

Si le fait d’être affecté suppose, pour le sujet, un rapport à sa propre causation, la désaffectation neurologique est le plus souvent corrélative d’un mouvement de dé- subjectivation. Qu elle soit l’effet d’un procès de dé-symbolisation, comme dans les processus démentiels, ou que la désaffectation soit primaire, entraînant un vidage psycho-affectif tel qu’il implique une véritable déstructuration subjective. Pour autant, malgré le déterminisme neurologique, cette disposition affective se manifeste toujours de façon plurielle, autrement dit singulière, même s’il est finalement toujours question, pour ces patients désaffectés, de se re-fonder autour d’une Cause, fréquemment externalisée, repérée au lieu de l’Autre, d’un appel à la figure d’un Autre d’où le sujet puisse se re-fonder lui-même.


1

Comme les maladies neuro-dégénératives (Parkinson, Charcot, Sclérose en plaques, Maladie de Devic...), démentielles (Alzheimer et assimilés, Démences à corps de Lewy, Démences fronto-temporales, Paralysie Supra-nucléaire progressive, Maladie de Pick...) ou encore neuro-génétiques (Chorée de Huntington...).

2

Comme l’épilepsie.

3

Faisant suite à un accident ayant occasionné des lésions cérébrales (AVC, Trauma crânien...).

4

J.M. Arzur rappelle en effet la connotation du verbe «  affecter » aux notions de simulation et de la feinte.

5

Cf.: Sifneos P.E. (1972). The prevalence of «  alexithymia » characteristics in psychosomatic. In Topics of psychosomatic research, Bâle, Suisse, Karger.

6

Cf. : Marty, P. et De M’Uzan, M. (1963). La pensée opératoire. Revue française de psychanalyse, vol. 27, p. 345-356.

7

Comme les DCL (démences à corps de Lewy), DFT (démences fronto-temporales, PSP (paralysie supra-nucléaire progressive)...

8

Paralysie Supra-nucléaire Progressive.

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