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Numéro
psychologie clinique
Numéro 48, 2019
Variations de l’humeur – l’affect dans la clinique contemporaine
Page(s) 76 - 85
DOI https://doi.org/10.1051/psyc/20194876
Publié en ligne 20 décembre 2019

© Association Psychologie Clinique 2019

Introduction

Nous savons que les considérations de Lacan sur les fonctions de la parole et le champ du langage ont été influencées à la fois par les thèses de Heidegger sur les acheminements de la parole : « C’est bien la parole qui rend l’homme capable d’être le vivant qu’il est en tant qu’homme », et par les recherches structurales de Levi- Strauss sur le repérage de la « fonction symbolique » fondatrice de l’humain. L’ethnologue cherchera ensuite à modéliser les systèmes coutumiers, sociaux et culturels pour en décrire la structure sous-jacente. Lacan fit de même pour le psychisme et l’inconscient trans-individuel (1953). Ce choix fut en harmonie avec les théories qui traversaient les sciences de l’homme à l’époque et il n’est pas indifférent qu’il ait précisément eu lieu au moment de l’apparition de la cybernétique. Outre qu’il s’est exprimé à plusieurs reprises au sujet de la cybernétique. On sait que Lacan a poussé très loin le questionnement sur la place de la parole et du langage dans le psychisme, il nous semble donc indispensable, pour avancer une réflexion sur l’interface homme/machine, de reprendre et repréciser certains points de ses conceptualisations. Indispensable mais pas simple, puisque que Lacan faisait intentionnellement un usage dévié, détourné, voire parfois inversé de l’usage initial de ses multiples emprunts aux différents auteurs et domaines.

L’axe imaginaire

Nous nous en tiendrons ici à sa conférence inaugurale de 1953 intitulée Le symbolique, l’imaginaire et le réel dans laquelle Lacan constate qu’il y a « des satisfactions qui trouvent leur objet dans le réel pur et simple », celles qui assouvissent les besoins que nous avons en commun avec les animaux, comme manger ou boire ou dormir. Ne pas satisfaire ces besoins réels mène à des dommages irréversibles de l’organisme et, assez rapidement, à la mort.

Il précise un peu plus loin : « Les satisfactions illusoires du sujet sont évidemment d’un autre ordre que ces satisfactions qui trouvent leur objet dans le réel pur et simple » (p. 18). Ces autres sortes de satisfactions, « illusoires », sont « infiniment moins liées à des rythmes organiques fixes (...) ». Elles se trouvent en bonne part dans le registre du sexuel et sont réversibles. « Cela définit la catégorie conceptuelle où s’inscrit cette sorte d’objet dit imaginaire » (p. 19). Nos fantasmes entrent, par exemple, dans ce vaste domaine désigné comme l’imaginaire qui est à mettre en lien avec la notion de représentation figurative freudienne (souvent traduite comme « représentation de chose »).

La satisfaction imaginaire n’est pas seulement l’apanage des humains : dans « les cycles instinctuels, très spécialement dans le registre de la sexualité et de la reproduction (...) ces cycles chez les animaux eux-mêmes sont sous la dépendance d’un certain nombre de déclencheurs, de mécanismes de déclenchement, qui sont essentiellement d’ordre imaginaire » (p. 20). En effet : « Les études de Lorenz sur les fonctions de l’image dans le cycle du nourrissage montrent que l’imaginaire y joue un rôle tout aussi éminent que dans l’ordre des comportements sexuels » (p. 21), et d’ajouter à ce sujet : « Un comportement peut devenir imaginaire quand son aiguillage sur des images, et sa propre valeur d’image pour un autre sujet, le rendent susceptible de déplacement hors du cycle qui assure la satisfaction d’un besoin naturel » (p. 22). Comme on le voit, sous le terme imaginaire, Lacan décrit une vaste série de phénomènes qui vont du déplacement au sein de cycles instinctuels chez des animaux, en passant, chez l’humain, par des tas d’autres phénomènes allant jusqu’à la production fantasmatique, s’étayant sur l’imagination.

Concernant les animaux, nul doute que de nombreuses captations par l’image ont lieu, au sein des cycles instinctuels ou dans un étonnant déplacement avec ceux-ci. Par exemple la parade du paon charme bien au-delà de sa femelle, jusqu’aux yeux des humains et inversement une petite oie cendrée mise en contact visuel dès la naissance avec un humain l’assimile instinctivement à sa mère. Cette expérience fonctionne aussi avec un ballon : voilà qui démontre une forte souplesse adaptative de l’instinct face à l’image ! De même certains animaux adoptent des techniques de dissimulation visuelle tout à fait prodigieuses. Ces inventions naturelles demeurent très mystérieuses.

Pour ce qui concerne les humains, nul doute que nous avons un rapport très intense à l’image, à la figuration et à leurs multiples facettes, développé autrement que chez les animaux. Des fantastiques représentations picturales dans des grottes « préhistoriques » aux simulations immersives dans des espaces artificiels, nos représentations projectives figuratives ne cessent de stimuler notre vie psychique de multiples manières. Mais ce que nous appelons l’imaginaire est d’abord marqué par nos subjectivités, à travers nos fantasmes, nos rêves ou nos créations artistiques par exemples. L’imaginaire est un des fondements de la constitution de la structure d’un sujet, un élément nécessaire mais pas suffisant. Un prodige à ce point poussé chez l’humain n’a pu avoir lieu seulement par un mode de captation particulier de l’image, il a fallu, dès le début probablement, la conjonction de l’image et du verbe, donc, l’apparition du langage.

L’ordre symbolique

Notre rapport à l’image n’a cessé d’évoluer dans le temps et a encore beaucoup changé avec le numérique : un très grand nombre d’humains a maintenant en quasipermanence dans sa poche le moyen de « capturer » des morceaux d’espaces par la photo ou des temps de spatialité par l’enregistrement vidéo, de triturer comme bon lui semble ces éléments au gré de son imagination à l’aide de logiciels de retouche de plus en plus sophistiqués et de les envoyer immédiatement à tous ses contacts où qu’ils soient sur terre. La quantité de documents ainsi échangés est en augmentation très forte et constante. On peut même accéder à des univers imaginés par d’autres, y construire des lieux imaginaires personnels, comme sur « Second life » ou d’une autre manière sur « Minecraft », et y entretenir des relations durables mais non territoriales, avec des avatars, représentations numériques imagées de soi, qui peuvent d’ailleurs aussi déboucher sur des rencontres physiques. On peut, grâce au numérique, mettre en scène des fantasmes ou être mis face à de telles mises en scènes avec une facilité très accrue. La notion d’imaginaire que nous venons de décrire sommairement dans ses rapports au réel, et au symbolique que nous allons maintenant approcher, nous est précieuse pour participer à une meilleure compréhension de ces bouleversements et pour en cerner l’impact sur nos psychismes. Reprenons la conférence de 1953 pourvoir comment Lacan pose « la question primordiale : qu’est-ce que l’expérience de la parole ? » (p. 18). Il nous donne un indice en énonçant autrement la question : « qu’est-ce que la parole, c’est-à-dire le symbole ? » (p. 16). Cette équivalence mérite toute notre attention : oui, il y a un lien fort entre la parole et le symbole. Les humains sont, depuis la nuit des temps, des êtres qui utilisent des symboles, des signes sensés, des traces signifiantes et une part de ces symboles a servi à codifier nos paroles et permis de les transposer en écrits. C’est grâce à ces supports de langage qu’a pu émerger une nouvelle transmission spécifique de connaissances chez les humains, participant à nous différencier chaque jour un peu plus de nos frères animaux. En ce sens, quand un collègue informaticien m’a dit un jour : « l’informatique, ce n’est que du symbolique », il signifiait que l’informatique peut être considérée comme un assemblage particulier, ordonné, codifié, de symboles, en particulier des lettres et des nombres, et, en ce sens, il avait entièrement raison. Mais bien entendu le symbole n’a pas cette seule fonction d’outil de représentation désincarné, il est étroitement lié depuis toujours aux tentatives de répondre aux questions qui nous dépassent et tout aussi étroitement lié à nos subjectivités.

Face au réel, il y a donc une autre fonction que l’imaginaire. Certes il y a le domaine des images, des représentations figuratives, mais il est indissociablement lié à un autre domaine, celui des symboles « organisés dans le langage » (p. 26), des représentations verbales. Ce domaine n’est pas seulement transmetteur objectif d’informations : « Nous pouvons considérer le langage comme ayant une fonction. » (p. 28) C’est « la fonction interhumaine du symbole. C’est là quelque chose qui naît avec le langage, et qui fait qu’après que le mot a été vraiment une parole prononcée, les deux partenaires sont autres qu’avant ». Et plus loin : « La parole joue le rôle essentiel de médiation. À partir du moment où elle a été réalisée, la médiation change les deux partenaires en présence » (p. 35). Lacan va même jusqu’à affirmer que « si l’on y réfléchit bien, cette parole médiatrice constitue la réalité elle-même » (p. 36). Reconnaissons que si nous n’avions pas l’usage des mots, nos réalités seraient clairement différentes...

On a remarqué au cours du développement des jeunes humains une propension générale à répéter ou faire répéter inlassablement des actes ou des récits. Le but principal (et inconscient pour l’enfant) de cette répétition est de maintenir l’identité de l’objet et dans la présence et dans l’absence. Le but est d’intérioriser suffisamment l’autre pour que même lorsqu’il est absent on garde à l’esprit qu’il existe encore : « Nous avons là la portée exacte, la signification du symbole en tant qu’il se rapporte à l’objet, c’est-à-dire à ce qu’on appelle le concept» (p. 41). Au passage, cela nous permet même de présentifier d’autres qui ne se montrent à nous que sur des écrans, sous la forme d’avatars numériques, fussent-ils des robots ! Le symbolique permet l’émergence de la capacité d’abstraction.

Sur cette lancée, Lacan fait un pas essentiel : « Nous retrouvons ici le rapport qu’il y a entre le symbole et le fait que tout ce qui est humain est conservé comme tel. Plus c’est humain, plus c’est préservé du côté mouvant et décompensant du processus naturel. L’homme fait subsister dans une certaine permanence tout ce qui a duré comme humain, et, avant tout, lui-même. » Je dirai que c’est là qu’a commencé l’artificiel ! Et un peu plus loin, au sujet des tumulus préhistoriques sur les tombeaux de chefs : « Ce qui caractérise l’espèce humaine, c’est justement d’environner le cadavre de quelque chose qui constitue une sépulture, de maintenir le fait que ceci a duré. Le tumulus (...) mérite très exactement le nom de symbole. C’est quelque chose d’humanisant. » (p. 42)

« Les symboles (...) ce sont précisément des éléments qui n’ont rien à voir avec la réalité. Un être complètement encagé dans la réalité, comme l’animal, n’en a aucune espèce d’idée. Il s’agit justement des points où le symbole constitue la réalité humaine; (...) C’est construit, et construit primitivement par certaines relations symboliques qui peuvent ensuite trouver leur confirmation dans la réalité. » (p. 55) « Ce qui est proprement symbolique introduit dans la réalité humaine quelque chose d’autre, de différent, et qui constitue tous les objets primitifs de vérité (...) La création de symboles accomplit l’introduction d’une réalité nouvelle dans la réalité animale. » (p. 56, c’est moi qui mets en italiques)

Synthétisons : l’humain se spécifie d’un rapport particulier à l’image, qui, grâce à son interaction avec un domaine qui lui est propre, son invention langagière, prend une dimension nouvelle que l’on appelle l’imaginaire. Son invention langagière est en lien étroit avec ce que l’on appelle le symbole. Ce dernier s’est instauré dans une certaine opposition à la nature visant à faire durer ce qui est humain, à commencer par soi- même, en une sorte de défi à la mort, « le maître absolu », selon une expression de Hegel (1770-1831) reprise par Lacan. Le symbolique est une construction face à l’angoisse de la perception de notre inexorable finitude; une construction artificielle, une machine à donner du sens pour apaiser l’angoisse. C’est bien probablement sur une telle base que se sont construites les multiples croyances et religions.

Numérique et symbolique : enjeux cliniques

Revenons au symbolique spécifique utilisé dans le domaine numérique. L’évolution est telle que notre manière d’appréhender le réel est changée: non seulement on peut capter des images, les retoucher et les envoyer à n’importe qui instantanément, mais, on peut aussi instantanément retrouver une très grande partie des connaissances langagières, par exemple le titre d’un film dans lequel jouait tel acteur ou la définition de tel mot. On peut retrouver, grâce à son ordiphone, le titre d’un morceau passant à la radio ou dont on siffle l’air. On peut même, à l’aide d’une « appli » et en orientant son ordiphone vers un avion traversant le ciel, connaître le numéro du vol, le lieu de départ et la destination, donc savoir si c’est l’avion qui emmène Mamie au Québec. Tout cela est basé sur la circulation de symboles élémentaires ordonnés et la liste des possibles est infinie. Pas de doute : nos modes d’appréhension symboliques du réel se multiplient à grande vitesse, donnant l’impression qu’il nous échappe un peu moins, ce qui est une illusion. C’est plutôt à un réaménagement de l’équilibre entre l’imaginaire et le symbolique, au profit de ce dernier, auquel nous assistons. Nous sommes insidieusement mais massivement poussés à quitter le domaine de l’approximation, de l’expérience personnelle, du ressenti et de la subjectivité pour un rapport toujours plus objectivant au monde : maintenant, pour savoir le temps qu’il va faire, on ne se fie plus au sens du vent ou à la couleur du ciel, on regarde la météo, et, grâce aux possibilités de calcul démultipliées par l’outil numérique, la météorologie se trompe de plus en plus rarement et devient de plus en plus précise. Ce changement d’équilibre semble se faire au profit de la partie instrumentalisante, rationalisante du symbolique, au détriment de la partie qui permet de donner du sens à notre vie. Ce qui est peut-être nouveau avec le numérique, c’est la transmission massive de savoir désaffecté, la mise au premier plan d’un symbolique désincarné en quelque sorte. Cela démultiplie une crise du sens qui a démarré avant le numérique et qui vient questionner le devenir du sujet autant que transformer l’organisation du collectif; certains psychanalystes l’ont repéré dans les époques récentes.

La suite de la conférence de Lacan nous donne une piste pour circuler entre imaginaire et symbolique : « Toute relation à deux est toujours plus ou moins marquée du style de l’imaginaire. Pour qu’une relation prenne sa valeur symbolique, il faut qu’il y ait la médiation d’un tiers personnage qui réalise, par rapport au sujet, l’élément transcendant grâce à quoi son rapport à l’objet peut être soutenu à une certaine distance » (p. 38). Lacan nous livre ici une autre clef fondamentale du mode d’approche psychanalytique, le tiers personnage étant celui faisant fonction de père symbolique (pas forcément le père réel). Cela a bien sûr des conséquences importantes dans la direction de la cure, mais tel n’est pas notre sujet. Ce qui importe pour nous ici c’est que c’est, peut-être, l’élément transcendant, si important pour la clinique, qui échappe à l’usage numérique du symbolique...

L’association du symbolique et de l’imaginaire humains a produit un autre effet étonnant : une efficience sur le réel, particulièrement sur cette partie du réel que l’on appelle plus couramment la nature. Une efficience devenue telle qu elle s’est mise à modeler la nature humaine autant que la nature elle-même. Mais plus encore, « il s’agit justement des points où le symbole constitue la réalité humaine », des points à partir desquels nous reconfigurons effectivement une part du réel qui nous entoure. L’évolution actuelle du numérique et de ses compléments technologiques, vient changer notre appréhension du réel mais aussi particulièrement renforcer une forme de reconfiguration d’une part de celui-ci. Avec le numérique, influent rejeton du symbolique, nous devons constater à quel point le rationnel altère le réel. Par transmission culturelle, nous entourons très primitivement le réel d’une couche de symbolique et d’une couche d’imaginaire associées. Avec l’explosion numérique, la couche symbolique désaffectée prend dans cette association une importance nouvelle qui mérite toute notre attention. À la lumière de l’accélération notoire des effets du numérique, il semble que le symbolique désaffecté nous éloigne toujours plus de ce réel insaisissable. Les choses se présentent ainsi aujourd’hui sous une forme d’apparente aporie : plus l’humain change le réel qui lui est accessible, grâce à l’augmentation de ses capacités d’abstraction et la multiplication de ses moyens techniques, plus il s’en éloigne au profit d’un arsenal symbolique artificiel. Quelque chose nous échappe donc au cœur de la rationalité que nous avons su matérialiser et rendre opérationnelle de manière désincarnée.

Comme nous le savons, les machines que nous fabriquons n’ont pas d’affect, elles ne sont pas pulsionnelles ou subjectives. Le développement numérique produit un rejeton du symbolique, une nouvelle forme de rationalité, basée sur l’analyse quantitative et statistique, qui n’existait pas avant et qui nous invite à modeler dans une certaine mesure notre être sur ses résultats. Nous assistons à la propagation massive d’une nouvelle forme de la rationalité, la rationalité algorithmique. Par cette même méthode d’analyse statistique on peut inviter chacun à se conformer à une norme qui reflète la moyenne des résultats enregistrés par comparaison à ses propres résultats et beaucoup s’en servent déjà comme repère pour moduler leurs performances sportives, leurs poids ou le nombre de pas qu’ils font durant une journée.

Une quantité de données dépassant notre entendement et dont le volume augmente de manière asymptotique, que l’on nomme masse des données (Big data), est couplée à des possibilités d’analyse et de calculs elles aussi en augmentation vertigineuse, que l’on nomme algorithmes. Sur la base de nos fondements symboliques rationalisant, nous avons créé une sorte d’intelligence artificielle d’une remarquable efficience qui nous influence de plus en plus en retour. L’intelligence artificielle ne remplacera pas l’intelligence humaine car elle est d’un autre ordre, c’est une nouvelle catégorie qu’il convient de nous approprier en apprivoisant entre autres ses effets paradoxaux.

Avant de conclure, illustrons notre propos par quelques exemples cliniques. Les interactions entre l’intelligence numérique désaffectée et des éléments de notre fonctionnement psycho-affectif sont multiples. Le soignant, le travailleur social, le clinicien ou l’analyste peuvent ainsi être amenés à se positionner par rapport à certains effets des réseaux sociaux, des jeux en ligne ou de la robotique, voire même parfois à utiliser certains outils numériques pour des visées thérapeutiques, comme par exemple le psychanalyste et joueur Michaël Stora (), qui utilise des jeux et leurs avatars comme supports de médiation.

Je m’en tiendrai ici à quelques illustrations issues du domaine de la robotique. Il y a peu, dans un service de psychiatrie pour enfants du CHU de Nantes, a eu lieu une expérience d’interactions entre de jeunes autistes et des robots. Bien que je n’aie pas eu accès aux résultats précis de cette recherche, des collègues m’ont fait part du grand intérêt de ces jeunes patients pour les robots, avec des échanges souvent plus conséquents et plus aisés qu’avec les humains. J’en ai déduit que ces sujets étaient rassurés par l’absence d’affect des machines et que cela leur facilitait l’échange. Toute la question demeure de ce qui est ensuite fait de cette ouverture à l’échange et quelle place on peut ou non accorder alors à l’affect.

Dans un volumineux ouvrage intitulé « Seuls ensemble », la psychanalyste américaine Sherry Turkle a relaté de nombreuses observations parmi les recherches qu elle effectua au sujet de l’interaction entre des humains de tous âges et des robots. Empruntons-lui quelques vignettes exemplaires de l’interaction entre appareil psychique et symbolique désaffecté.

Les AIBO sont de petits robots chiens mis sur le marché en 1999. « Entre ses débuts comme chiot malhabile et le moment où il devient adulte, un AIBO développe une personnalité bien à lui qui dépend de la façon dont il est traité. » Un AIBO peut reconnaître la personne qui s’occupe le plus de lui et « il peut faire part de ses états d’âme » (97). Jane était au moment de son interview une enseignante en école primaire de trente-six ans. Elle a « adopté l’AIBO de son mari (...) parce qu’il est tellement mignon ». Elle est contente de le retrouver après une longue journée de travail et de lui parler. « Passer du temps avec lui signifie lui raconter ce qui s’est passé ce jour-là, par exemple avec qui j’ai déjeuné à l’école, quels élèves ont été difficiles. » Tout cela n’intéresse pas son mari dit-elle; il est plus simple et plus agréable de parler à AIBO (p. 114). Oliver, âgé de neuf ans lorsqu’il a adopté un Aibo, fait des remarques très judicieuses : « quand je l’ai ramené à la maison, c’était un petit chiot, mais maintenant il me connaît (...) il reconnaît tellement de choses (...) il sent quand on le caresse (...) L’électricité qui circule à l’intérieur de lui est comme le sang à l’intérieur des gens (...) Les gens et les robots ont des sentiments, mais les gens en ont plus. Les animaux et les robots ont des sentiments, mais les robots ont plus de sentiments dont ils peuvent parler. (...) mais même si AIBO peut parler plus de sentiments, mon hamster a plus de sentiments ».

Les « My real baby » ont été mis sur le marché en 2000. Il s’agit de poupées numérisées représentant des poupons expressifs et parlant. La particularité est que le poupon s’éteint quand l’utilisateur lui fait du mal, en le secouant violemment par exemple. Le constructeur ne voulait en effet pas pousser les enfants au sadisme... Concernant « Mon vrai bébé », initialement conçu pour les enfants, il est vite apparu que ce sont surtout les personnes âgées qui en tombent amoureuses. Au cours de ses recherches, S. Turkle a confié un « mon vrai bébé » à Andy, soixante-seize ans, qui a du mal à se faire des amis en maison de retraite et que ses enfants ne viennent plus visiter. « (...) au bout de quelques semaines, le robot devient plus son compagnon que sa mascotte. Andy tient maintenant Mon vrai bébé dans ses bras comme s’il tenait un enfant. Il lui parle directement, comme si le robot était une petite fille : “Tu as l’air bien sage. Et tu es très jolie. Tu es si mignonne. Tu t’appelles Minnie, c’est bien cela ?” Il fait des grimaces au robot comme s’il essayait de le faire rire. Celui-ci réagit à l’une de ses grimaces en éclatant de rire exactement au bon moment, comme en réponse à la mimique d’Andy. (...) Il en parle comme si la poupée éprouvait des sensations et des émotions. Il oublie temporairement le fait qu elle est un jouet : “Je l’ai fait parler, je lui ai fait dire ‘Maman’”. (...) il le tient contre sa poitrine et lui caresse le dos, puis il s’adresse à lui : “Je t’aime, et toi, tu m’aimes ?” Il lui donne son biberon quand il a faim, essaie de deviner ce dont il a besoin et fait de son mieux pour le rendre heureux. » (182-183). « Après trois mois, Andy rebaptise son robot Edith, du nom de son ex-femme. (...) Il dit : “La poupée a quelque chose, je ne saurais dire exactement quoi, mais si je la regarde (...) elle ressemble vraiment à Edith, mon ex-femme (...) Quelque chose dans le visage.” »

« Paro est un robot social en forme de bébé phoque. Développé au Japon, il a été annoncé comme le premier “robot thérapeutique”, au regard des effets ostensiblement positifs qu’il produit chez les malades et les personnes âgées. Il peut regarder quelqu’un dans les yeux à l’aide de capteurs qui lui indiquent la position d’une voix humaine. Il réagit au toucher et possède un vocabulaire suffisant pour comprendre ses utilisateurs. Mais surtout, il réagit différemment selon la façon dont il est traité. Il peut ainsi sentir si on le caresse gentiment ou de façon agressive. »

S. Turkle nous fait part de l’exemple de Miriam, alors âgée de soixante-douze ans, à qui elle a amené un Paro. Après une brillante carrière de décoratrice d’intérieur, la maison de retraite paraissait à Miriam « un lieu lugubre et sans vie ». En outre, son fils venait de couper les ponts. « En ce moment, Miriam est assise paisiblement à caresser son Paro (...) dont elle touche avec douceur la fourrure soyeuse, elle est absorbée dans sa rêverie. Aujourd’hui, elle est particulièrement déprimée, et elle croit que son robot l’est aussi. Elle se tourne vers lui, le caresse de nouveau et s’adresse à lui : “oui, tu es triste, hein ? La vie est dure, Oui, c’est vraiment dur”. En le touchant tendrement, elle déclenche une réponse chaleureuse : le robot tourne la tête et ronronne d’approbation. Encouragée, elle montre encore plus d’affection envers lui » (p. 30-31). Et S. Turkle remarque un peu plus loin : « (...) alors qu’elle et Paro semblent si proches, le robot n’a rien compris du tout de ce moment qui l’a réconfortée. Miriam s’est sentie intimement proche de quelqu’un, mais en réalité, elle est restée absolument seule. »

En 2010, Roxxy, présentée comme le premier robot sexuel par son créateur a été mise sur le marché. « Roxxy est incapable de bouger, bien qu elle soit dotée d’une peau chauffée électroniquement et d’organes internes pulsants. Par contre, elle fait la conversation. (...) Ainsi, quand Roxxy sent qu’on lui prend la main, elle dit : “J’adore quand nous nous tenons par la main”, et passe à une conversation plus érotique au moment où les caresses physiques se font plus intimes. On peut choisir pour elle différentes personnalités, qui vont de frigide à déchaînée. » Elle est même capable de parler de foot (116). Il paraît dès lors judicieux de se demander ce que cela change dans le fonctionnement psycho-affectif des humains quand ils ont des relations sexuelles régulières avec des « êtres » sans affect ?

À la lumière des différents exemples qui précèdent, se pose toute la question du transfert vers un étant désaffecté. Nous devons maintenant raisonner en termes d’émotion artificielle, que je définirai comme l’effet produit sur des sujets par la simulation de sentiments et d’émotions chez des robots ou des avatars.

En conclusion, depuis la mort de Lacan en 1981 jusqu’à nos jours, on constate une accélération prodigieuse des effets du discours de la science sur le réel par le biais de la technologie. Le bouleversement est tel que j’estime que nous assistons à une mutation de l’humain dans son rapport à la nature et à lui-même, mutation qui nous traverse tous que nous en ayons conscience ou non.

Il est important de tenir compte de cette évolution en reconsidérant les précieux apports conceptuels de la psychanalyse à la lumière de ces changements inconcevables il y a encore très peu de temps. Tenter de questionner l’efficience du numérique sur le Réel sans en amoindrir la portée ou envisager la notion de symbolique désaffecté, telle que brièvement décrite ici, sont des exemples d’invitations à échanger sur cette nécessaire prise en compte des impressionnants changements contemporains du monde de l’humain au sein des fondamentaux théoriques de la psychanalyse.

Références

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  2. Citton Y. (sous la direction de) (2014), L’économie de l’attention, nouvel horizon du capitalisme ? Paris: La découverte. [Google Scholar]
  3. Beaude B. (2012), Internet changer l’espace, changer la société, France: Fyp éditions. [Google Scholar]
  4. Psychologie Clinique (nouvelle série, numéro 37, 2014/1), Tisseron S. et Tordo F. (sous la direction de), Le virtuel pour quoi faire ? Regards croisés, Les Ulis: Éditions EDK/edp sciences. [Google Scholar]
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  6. Turkle S. (2015 éd. Française), Seuls ensemble, de plus en plus de technologie, de moins en moins de relations humaines, Paris: l’Échappée. [Google Scholar]

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