Accès gratuit
Numéro
psychologie clinique
Numéro 49, 2020
Cyberpsychologie et Cyberpsychanalyse
Page(s) 101 - 113
DOI https://doi.org/10.1051/psyc/202049101
Publié en ligne 23 juin 2020

© Association Psychologie Clinique 2020

Des artistes, des body-hackers1 et des usagers de technologies innovantes s’adonnent parfois à des pratiques nouvelles de modifications corporelles, avec comme objectifs implicites l’expérimentation, la transformation ou encore l’augmentation de certains états du corps propre. C’est sur ce terrain que se met en jeu la refiguration des sensations et des perceptions, c’est-à-dire la recherche de sensibilités nouvelles par l’adjonction de technologies dans le corps, ou à la surface de celui-ci.

Nous nous proposons ici d’interroger cette autre forme de sensation en relation avec la technologie, en la décomposant sur le plan notamment de la perception et de la représentation. Pour ce faire, nous prendrons l’exemple de l’implant magnétique, qui concourent à une transformation des sensations et des perceptions. Ce type de technologie prend la forme d’une pièce de métal, qui est introduite sous la peau par chirurgie. Souvent composé de néodyme, un métal rare, l’implant est un aimant qui réagit aux ondes et aux champs électromagnétiques. Ce sont ces champs, et leurs variations, qui provoquent de nouvelles sensations.

Aussi, nous nous proposons de décrire un premier modèle théorique de ce type de transformation psychique, depuis la sensation jusqu’à la formation d’images mentales du corps connecté.

Sensations chez l’homme connecté

Pour approcher cette perception liée à l’ajout d’une technologie dans le corps, d’abord revenir sur ce qu’est la sensation. Avec Paul Denis (2016), soulignons que la sensation est un éprouvé élémentaire, ou global, porté au psychisme par les « voies nerveuses ». La sensation n’implique aucun travail psychique : c’est une donnée, un éprouvé. Le corps en effet, produit différentes sortes de sensations qui proviennent des systèmes organiques (digestif, par exemple). Il est aussi le messager de sensations qui sont provoquées par des actions du monde extérieur sur lui (froid, par exemple), ou encore des sensations qui sont déclenchées par les « voies psychiques » (dans le désir sexuel, par exemple).

Venons-en maintenant à l’homme connecté (à une technologie), ou au cyborg (Tordo, 2019a) – qui est son synonyme. Prenons un exemple, qui déroulera, nous l’avons dit, l’ensemble de notre texte : qu’est-ce qui est éprouvé lorsque la personne porte un implant magnétique ? Ce qui est régulièrement décrit par les usagers d’un tel mécanisme, concerne l’émergence de sensations inédites. Steve Haworth, artiste de la modification corporelle, parle par exemple de cette possibilité de ressentir des ondes invisibles : « On peut les utiliser dans des plaisanteries de comptoir pour attirer à soi des trombones, des clous ou des capsules de bouteille, mais leur but premier est de ressentir les champs électromagnétiques. Ils vous donnent l’équivalent d’un sixième sens, la capacité de détecter les vibrations émises par des moteurs et autres appareils électriques ou divers objets intégrant des aimants. Cela a parfois été décrit comme une vision magnétique. La façon dont le cerveau interprète la sensation est telle que vous aurez l’impression que l’ensemble de votre main ressent le champ. Mais un deuxième implant dans un autre objet peut vous donner une sensation qui est davantage en 3D quand vous détectez un champ magnétique »2.

On observe ainsi que la perception semble faire se vivre une forme de sensibilité nouvelle : la sensation est de l’ordre de la « vision magnétique », et cette « vision » est ressentie dans l’ensemble de la main, de sorte que nous avons affaire à une sensation globale dont la sensibilité se situe entre le tactile et le visuel, entre le toucher et la vue. Autrement dit, une sensation qui croise, et qui mêle, deux formes de sensibilité entre elles.

En résumé, la sensation est un éprouvé primaire, et global, du corps. Cette sensation globale chez le cyborg, avec implant magnétique, allie la sensibilité visuelle et la sensibilité tactile. Soit également, la naissance de plusieurs sensations, mais qui ne sont pas (encore) nécessairement connectées entre elles.

Perceptions et connexion des sensations du cyborg

Nous avons abordé la question de la sensation, mais que l’on distingue habituellement de la perception, comme son prolongement inévitable, c’est-à-dire aussi comme traitement de la sensation, celle-là même qui prend habituellement une forme primaire dans la psyché. En effet, au contraire de la sensation, la perception implique un acte psychique sur cette même sensation. La perception est l’interprétation d’une sensation, nous dit encore Denis : « L’originalité de la pensée de Freud est de considérer que le psychisme n’est pas constitué d’emblée mais se constitue, qu’il est à la fois une construction et une conquête, sa formulation : Là où était le Çà, le Moi doit advenir, peut être transposée au sujet qui nous occupe : Là où était la sensation, la perception doit advenir. Le monde n’est pas seulement ce que l’on en ressent mais ce que l’on en perçoit, et la perception est une construction psychique » (Denis, 2016, p. 943). Autrement dit, la perception est également une création (Milner, 1999).

La perception, dans le jeu d’une forme de connexion primaire, permet de lier les sensations entre elles, c’est-à-dire d’opérer un « liant » pour des connexions multiples entre diverses données sensorielles. C’est ainsi, par exemple, que l’expérience de satisfaction associe, dans le jeu des représentations, un ensemble sensoriel (Denis, 2016) : les sensations du bébé au cours de l’expérience de satisfaction de la tétée, sont multiples (position de son corps, sensation de chaleur du lait, sensations visuelles du visage de la mère, etc.), mais encore, et progressivement, reliées entre elles. Soit que la perception permet une première forme de connexion entre des sensations d’origine diverse. De la même manière chez le sujet qui fait l’expérience des champs magnétiques : les sensations liées au toucher et à la vue, notamment, forment progressivement des connexions (« vision magnétique »). Autrement dit, la personne décrit une sensation complexe, qui trouve une unité dans la perception de sensations peu à peu reliées ensemble par une connexion – sous la forme d’une sorte de « vue du toucher », qui peut s’accompagner de la perception d’une sensation tridimensionnelle. Aussi cette connexion, rend possible une forme de secondarisation des sensations primaires, par le jeu de la création d’une sensibilité complexe associant plusieurs sensations.

Une sensation-perception, point d’étayage d’un nouveau schéma corporel

Dans cette expérience, sensation et perception deviennent en quelque sorte, et progressivement, une seule et même réalité : sous la forme d’une sensation-perception. Soulignons que, dans ce modèle, c’est l’expérience de satisfaction qui permet de relier progressivement sensation et perception chez le cyborg. Comme le précise en effet Serge Tisseron (1997), tandis que la sensation consiste dans l’expérience sensorielle de l’excitation, la perception, quant à elle, consiste davantage dans l’intuition de la présence de l’objet qui peut en être la cause. C’est-à-dire aussi que la réaction perceptive est réglée par l’esquisse d’une conduite génératrice de plaisir ou de déplaisir.

C’est cet ensemble corporel formé qui permet, suivant notre hypothèse, de lier la technologie irrémédiablement au corps. Soit en effet une sensation-perception, et l’expérience de satisfaction l’accompagnant, qui redéfinit localement les contours du corps tels qu’ils sont appréhendés – notamment – par le cerveau. Revenons sur cette dimension : nous savons que le schéma corporel est une sorte de modèle interne du corps (Berthoz, 2013), c’est-à-dire une représentation non consciente du corps, permettant un ajustement automatique de nos mouvements à notre environnement spatial (Morin, 2013). Or, il semble que le schéma corporel puisse se transformer au contact de la technologie. C’est ainsi que Bernard Andrieu (2013) précise que les techniques invasives, qui provoquent des intrusions de l’enveloppe corporelle, confronte la sensorialité, et le sentiment de soi, à une double information lorsque la technologie est connectée indirectement au corps, comme dans le cas d’une prothèse mécanique. En revanche, lorsque la connexion est directe, comme c’est le cas avec l’implant cochléaire, « où les contacts de l’électrode stimulent directement les fibres nerveuses dans la cochlée, cela suscite une nouvelle activation cérébrale qui définit un schéma corporel » (Andrieu, 2013, p. 115). Soit ainsi, l’hypothèse suivant laquelle un groupement de sensations-perceptions liées à une technologie organisent une nouvelle simulation interne des propriétés du corps, là où le schéma corporel se modifierait pour intégrer la technologie comme faisant partie du corps propre, avec la création d’une nouvelle cartographie cérébrale du corps, c’est-à-dire encore d’une nouvelle somatotopie – à savoir la position relative dans le système nerveux des structures des différentes parties du corps. Autrement dit, lorsque l’individu se trouve dans une relation permanente avec la technologie, comme avec l’implant magnétique, nous devrions observer la création d’une autre cartographie cérébrale du corps, qui s’étayent sur les sensations-perceptions qui accompagnent la situation du port d’une technologie (implant magnétique, pour notre exemple), et qui organisent des modifications dans la proprioception – et plus largement la somesthésie, ou encore l’intéroception. C’est ce que nous avons nommé comme Soi-cyborg (Tordo, 2019a), à savoir un ensemble de « cartes mentales » (Damasio, 1999, 2010) qui représentent, au niveau du cerveau, l’expérience intime de l’organisme en relation avec une technologie dans le corps, ou à sa surface.

Aussi, suivant ce modèle, en cartographiant le corps-cyborg, le cerveau introduit la technologie comme contenu du processus mental. C’est pourquoi Bernard Andrieu (2013) fait l’hypothèse de l’émergence d’une trouble identitaire lorsque la technologie n’est pas ressentie, – dans le sens d’une sensation-perception – par la personne. En effet, d’une part, un tel trouble se produit par ce double référencement du sujet à la fois identifié à son corps biologique par son schéma corporel habituel et connecté à une technologie – trouble identitaire qui doit pouvoir s’aménager, peu à peu, tandis que le schéma corporel se modifie pour en intégrer la technologie; d’autre part, une augmentation de ce même trouble peut intervenir lorsque la « prothèse » n’est pas ressentie par la sensibilité du corps, car alors le sujet ne peut intégrer la fonction de cette technologie à son schéma corporel.

En résumé, la perception permet de lier les sensations entre elles par une connexion. Le même phénomène existe avec les technologies. À partir de cet ensemble corporel fait de sensations-perceptions provoquées par la technologie, vient s’étayer une modification du schéma corporel, transformant la cartographie cérébrale du corps. C’est alors que la technologie, comme pour l’aimant magnétique, fait partie du corps propre, et le cerveau d’introduire cette nouvelle partie du corps comme contenu (corporel) des processus mentaux.

Représentations de la sensation et de la perception-cyborg

Nous avons envisagé que, lorsqu’une sensation du corps connecté survient, d’emblée le sujet en forme une première interprétation sous la forme d’une perception. Cependant, pour pouvoir réfléchir cette sensation-perception, il semble indispensable d’y adjoindre le monde des représentations, dans le jeu des représentations de la sensation-perception.

L’image de la chose corporelle, forme originaire de représentation du corps connecté

En premier lieu, nous pouvons décrire le passage de la sensation-perception du corps connecté à sa représentation au sein de la psyché. Si la perception semble comme une première forme d’interprétation de la sensation chez le cyborg, elle ne permet pas pour autant de former des images psychiques qui permettent de se la représenter. C’est le rôle de ce que Serge Tisseron (1997) nomme comme « Schèmes de base de l’activité psychique ». À l’instar de Kant, l’auteur soutient que le schème est un instrument actif de liaison entre les expériences – ce que permet également comme nous l’avons dit, et a minima, la perception – et leur organisation en concept. Le schème, qui n’est donc pas une image, se traduit en image lorsque l’activité de représentation est appliquée à organiser la sensation-perception : « Ces schèmes ne sont pas des images. Ils correspondent à une capacité innée. Ils sont rendus opératoires à partir d’un étayage sur les expériences liées au fonctionnement du corps propre en interaction avec l’environnement » (Tisseron, 1997, p. 62). Dans le cadre du corps connecté, ou implanté, nous proposons que ce sont essentiellement les « schèmes de transformation » qui sont « actifs », dans la mesure où ce sont eux qui permettent de construire des images dans une dynamique d’appropriation symbolique, ici de la relation entre la sensation corporelle et l’objet connecté qui est en la cause.

Aussi, pour que l’activité de représentation puisse être productrice de sens, s’agissant de l’expérience du corps connecté, le schème constitue un contenant organisateur pour les futures images en relation avec cette connexion. Pour autant, il nous faut également préciser quelles sont précisément les premières images psychiques qui dérivent de cette transformation de la sensation-perception en une « chose » – peu ou prou – représentable. Pour ce faire, revenons avec Piera Aulagnier (1986) sur l’activité de représentation proprement dite. Pour l’auteur, l’activité de représentation peut se définir comme la fonction par laquelle un élément hétérogène à la psyché est rejeté ou, à l’inverse, transformé en un matériau qui lui devient homogène. Singulièrement, ce sont les représentations pictographiques qui permettent la métabolisation d’informations différenciées, au départ, de la psyché : « Le travail demandé à l’appareil psychique consistera à métaboliser un élément d’information qui vient d’un espace qui lui est hétérogène, en un matériau homogène à sa structure, afin de permettre à la psyché de se représenter ce qu’elle veut retrouver de son propre éprouvé »3. L’exigence constante de la psyché à métaboliser, dans ce système, consiste donc à faire un travail de lien entre des éléments hétérogènes, entre le monde de la sensation-perception, du côté de l’éprouvé corporel, et de l’affect psychique, coextensif de la représentation. Par cette représentation, la psyché s’auto-informe d’un état affectif, dans la mise en forme d’un perçu, par un phénomène de spécularisation : « toute création de l’activité psychique se donne à la psyché comme reflet, présentation d’elle-même, force engendrant cette image de chose dans laquelle elle se reflète » (Aulagnier, 1986, p. 58). Cette représentation consiste en l’image de la chose corporelle, ou pictogramme, en tant que métabolisation de l’expérience sensori-perceptive en une représentation – notamment visuelle.

Aussi, la représentation pictographique redresse, en quelque sorte, l’écart entre sensation-perception et affect psychique, dans la mesure où elle apparaît comme une image de la chose corporelle, qui souligne encore toute la dimension sensorielle de l’image (Tisseron, 1997, 2008). Posons ainsi que, chez le cyborg, ces ébauches d’images vont pouvoir s’étayer sur les « cartes mentales » du Soi-cyborg – par l’intermédiaire des schèmes qui s’y enracinent – et qui déjà, simulent les relations entre le corps et la technologie, au sein du système nerveux central. Soit donc que, pour la psyché, la technologie est un élément qui ne lui est pas moins hétérogène que la sensation-perception, et plus globalement, que de l’ensemble corporel qui est connecté à la technologie. C’est donc à partir de cet ensemble corporel connecté que l’activité psychique de représentation (pictographique) va pouvoir maintenant s’engendrer – ou s’auto-engendrer.

L’image de mot de l’image du corps-cyborg

Cette image de la chose corporelle, c’est-à-dire dans le cas qui nous occupe, de la possibilité même de se représenter sous la forme d’une pré-image le corps relié à une technologie (interne et/ou externe) s’associe, dans un travail de liaison, à une image de mot. Soit, sous la forme de cette association, une image de mot de l’image du corps-cyborg. Ici, et en accord avec le modèle de Piera Aulagnier (1986), l’on sort de l’originaire pour rejoindre, dans un premier temps, les processus primaires. Rappelons que l’image de la chose corporelle (ou pictogramme) est « reflet de l’espace corporel » (de son mode de fonctionnement, et du schéma structural du représentant). Puis la phantasmatisation fait son œuvre, avec comme toile de fond explicite la « représentation phantasmatique du propre espace corporel, perçu comme un ensemble de zones érogènes » (Aulagnier, 1986, p. 83). C’est ainsi que peut s’exercer le travail de signification : « La représentation d’une idée exige que la psyché ait acquis la possibilité d’adjoindre à la représentation de chose la représentation de mot qu’elle doit à la perception acoustique une fois que cette dernière a pu devenir perception d’une signification » (Aulagnier, 1986, p. 103). C’est ainsi que la pré-image – étayée, d’une certaine manière, sur les cartes mentales – se transforme en une image psychique associée à une représentation verbale qui permet au sujet d’énoncer et de symboliser, pour lui-même, des images qui correspondent aux sensationsperceptions du corps-cyborg. C’est pourquoi également ce travail achevé, pourrait être qualifié de « préconscient », en congruence théorique avec le schéma de la représentation proposée par Freud (1923) : « La différence réelle entre une représentation inconsciente et une représentation préconsciente (idée) consisterait en ce que celle-là se rapporte à des matériaux qui restent inconnus tandis que celle-ci (la préconsciente) serait associée à une représentation verbale ». Ces ébauches d’images s’accompagnent alors de tout un cortège affectif et sensoriel, qui est de même nature « que celui que mobilise l’objet lui-même ». Comme aboutissement de ce parcours, l’image psychique proprement dite de l’expérience du corps connecté permet de créer, et de solliciter, des vécus sensoriels, y compris maintenant en l’absence de (la sensation liée à) l’objet par « reproduction intériorisée » (Tisseron, 1997).

Donnons maintenant un exemple de ce travail de liaison entre l’image du corpscyborg et l’image de mot. Quinn Norton, journaliste usager d’un implant magnétique, qui décrit son expérience comme suit : « Jusqu’à aujourd’hui, je n’ai pas trouvé la manière d’expliquer à quoi ressemblait la sensation : électrique, oscillatoire, une pure sensation, comme placer sa main dans un appareil de nettoyage, aigu mais pas douloureux, piquant-métallique, synthétique, fluctuant, chaud, tiraillant »4. On observe bien, en effet, que les représentations verbales sont nécessairement associées à des images et que, en sus, cet imaginaire se déploie dans des directions qui prennent comme référence (culturelle) la technologie (piquant-métallique, par exemple). Mais encore que, pour autant que ce travail permet une première forme de signification, elle semble concerner le registre préconscient des représentations (le journaliste ne trouve pas bien comment expliquer, dans cet exemple, la sensation perçue). Nous avons donc affaire à une première forme de liaison dans l’image psychique entre corps (sensation-perception) et technologie (champ magnétique).

Fantasme d’intégration et hybridation

Nous avons travaillé ailleurs le processus d’intégration de la technologie dans la psyché – essentiellement avec la notion d’auto-empathie virtuelle (Tordo, 2012, 2016, 2018a, 2019a; Tordo et Binkley, 2016). Ici, il nous faut penser comment l’activité de représentation permet de poursuivre le travail d’intégration de cet ensemble hétérogène pour la psyché que constitue la technologie. En effet, le « pictogramme » ne nous semble pas seul à permettre l’intégration de la technologie comme « contenu de la représentation » (sous la forme d’images psychiques). Son formant fondamental consiste, selon nous (Tordo, 2018b, 2019a,b), en une fantasmatique propre à l’intégration de la technologie dans le corps. Fantasmatique qui met justement en relation le corps, ou la peau, avec une technologie. C’est notamment ce que vient illustrer la nécessité d’habiller les matières technologiques et/ou numériques, comme par exemple avec la personnalisation esthétique des prothèses, des smartphones (coques et applications), ou encore des « habits » des avatars numériques – on notera avec grand intérêt que l’accoutrement d’un avatar est appelé « skin » dans le langage du jeu vidéo. C’est que le sujet, pour s’approprier une technologie, suivant notre hypothèse, a besoin de l’habiller comme il habille son propre corps, ou encore sa propre peau. Autrement dit, pour conduire cette introjection dans le Moi, les technologies doivent pouvoir faire émerger chez le sujet un imaginaire particulier, en relation avec le corps et avec la peau. Autrement dit encore, la technologie doit pouvoir représenter dans l’inconscient le prolongement de la peau, et du corps, de l’homme connecté.

C’est ainsi également que Canguilhem (1952) proposait d’inverser la principe de Descartes concernant le rapport de la machine et de l’organisme : ce n’est pas l’organisme qui est une machine perfectionnée, mais c’est bien la technique qui est un organe. Le philosophe aborde cette relation comme une « projection organique », entraînant la création des premiers outils, et se prolongeant dans les machines les plus sophistiquées. Ce qui nous invite à reconsidérer la façon dont nous pensons les technologies, ici comme des prolongements du corps. C’est alors que l’histoire de l’évolution humaine paraît jonchée de phases successives de processus d’externalisations des caractéristiques humaines (Leroi-Gourhan, 1964).

Dans l’ordre qui nous occupe, à savoir la relation à un implant magnétique : d’une part, l’implant est discret, c’est-à-dire en continuité – peu ou prou – avec la peau. À tout le moins, les usagers parlent d’une technologie qui est « oubliée » rapidement, qui donc semble intégrer avec facilité le schéma corporel de l’individu. D’autre part, la technologie fait partie de la main, ce qui la rapproche d’autant de la sensibilité tactile, et donc de la peau. Ce qui explicite également les nombreux termes employés pour en qualifier les sensations, autour du toucher, ou même de la « caresse ».

Aussi, nous n’avons pas seulement une connexion primaire des sensations entre elles, mais également entre ces sensations connectées, par une connexion primaire, et la machine. À ce propos, on pourrait ainsi évoquer l’existence d’une connexion secondaire de cet ensemble corporel d’avec la machine, impliquant dans le même temps tout un travail de représentation de ce qui se trouve à l’intérieur de celle-ci. Autrement dit, une connexion secondaire préparée par la fantasmatique d’une peau commune avec la technologie, et permettant de lier les sensations ressenties à l’imaginaire de la machine, c’est-à-dire à sa représentation. C’est là « l’hybridation (psychique) » proprement dite5 : la représentation d’une connexion (secondaire) entre soi et la machine, s’associant potentiellement pour l’individu à l’expression de fantasmes multiples, que nous avons nommé « secondaires » (Tordo, 2019a) (fantasme du corps comme une machine, de la machine comme un corps, etc.), mais encore de ce que l’on pourrait appeler comme une « connaissance fantasmatique » de la technologie. Ce qui correspond, concrètement, à deux principaux types d’images fantasmatiques : de la machine (de son fonctionnement, en relation avec le corps) et dans la machine (du fonctionnement dans la machine, c’est-à-dire de ses mécanismes, et de l’expression possible de l’intérieur de la machine comme s’il s’agissait de l’intérieur d’un corps).

Illustrons cette hybridation psychique, avec Huffman, un des premiers implantés magnétique : « C’est un peu comme tenter d’expliquer la vision à un aveugle. J’éprouve deux sentiments distincts à proximité de champs magnétiques. Dans un champ statique, comme un simple aimant, j’éprouve une sorte de pression douce. Imaginez que vous caressez de la main un flux d’eau tiède et que votre doigt effleure le dessus d’un gros marshmallow invisible. C’est la description la plus précise que je peux donner. Pour ce qui est des champs magnétiques oscillatoires, comme ceux des moteurs électriques, des appareils de sécurité, des transformateurs, cela fait vraiment vibrer l’implant. La sensation est plus sensible et plus forte. Un jour, en ouvrant une boîte de conserve avec un appareil, j’ai ressenti le moteur qui fonctionnait. Mais ma main était à 15 centimètres de l’ouvre-boîte électrique, mais je pouvais ressentir où se trouvait le moteur dans l’appareil. Cela me faisait percevoir l’existence d’une source magnétique que je comprenais de façon intellectuelle, mais dont je n’avais pas véritablement conscience »6. On observe dans cet exemple que la sensationperception du corps implanté, si elle reste préconsciente, s’accompagne d’une représentation sous la forme d’images psychiques de la machine connectée au corps (marshmallow invisible, source magnétique, etc.).

Observation

Envisageons maintenant l’observation (Fiévet, 2012) qui suit comme exemplaire du passage de la sensation à la perception des états du corps provoqués par l’implant, et enfin par la représentation de cette sensation-perception en connexion avec la technologie (Tordo, 2019a) : Nathan, ingénieur en électricité, raconte son expérience au fil des mois : « J’étais en train de régler mon réveil quand j’ai ressenti une faible vibration. J’ai exploré l’espace autour et identifié des régions d’intensité variable comme si le champ formait un flux d’air vibrant. Je rapprocherais la sensation de celle éprouvée quand vous placez votre main à proximité d’une enceinte audio et ressentez les vibrations qu’elle produit. C’est un peu angoissant de ressentir quelque chose de tangible dans l’air, à un endroit où il n’y avait rien auparavant, mais en même temps c’est extrêmement excitant. » Puis l’implant a continué à devenir plus sensible : « Là où je ressentais auparavant que de faibles picotements ou bourdonnements, je ressens maintenant de subtiles variations dans les champs. J’ai vécu une sorte de transition. Au début, les sensations que j’éprouvais étaient étrangères et nouvelles. Je ressentais une vibration provenant d’un chargeur électrique et je disais Waouh, ça vibre ! Mais maintenant, je réalise que je peux de mieux en mieux reconnaître des sensations spécifiques, et percevoir de subtiles variations. Cette transition est un peu comme la différence entre ressentir une surface en portant des gants en latex, puis avec la peau nue : je peux ressentir la texture d’un champ. Le champ créé par l’alimentation de mon radioréveil est lisse et propre. Celui de mon rasoir électrique paraît rugueux. » Après trois ans d’implant, Nathan poursuit : « Il est parfaitement intact [implant] et ne m’a causé aucun souci jusqu’à présent. Il est désormais parfaitement intégré dans ma perception sensorielle, comme le goût ou l’odorat. Récemment, devant un appareil qui désactive les étiquettes antivol, j’ai ressenti une courte impulsion magnétique. Il n’y avait aucune indication sonore ou visuelle que quelque chose s’était produit, mais je l’avais ressenti. Ce n’était pas juste une sensation ou une vibration. J’ai ressenti l’événement avec un détail saisissant, c’était comme entendre un son silencieux. »

Nous observons l’expérience de Nathan comme passant par des étapes de transformations successives : tout d’abord, une angoisse-excitation, prenant la forme d’un corps étranger, avec des sensations étranges. Puis Nathan fait l’expérience des sensations proprement dites (sensation des vibrations), avec un début de discrimination perceptive (perceptions de subtiles variations dans les champs). Les images psychiques peuvent ainsi se déployer en son appareil psychique, sous la forme primaire d’images de la chose corporelle (gants en latex, peau nue), mais encore d’images psychiques verbales pour décrire cette expérience corporelle (lisse, propre, rugueux, entendre un son silencieux, etc.). Enfin, une connexion secondaire s’établit entre ces sensations-perceptions et les machines, par l’intermédiaire de l’implant magnétique : nous avons alors une forme d’hybridation psychique entre les images de mots et les machines, à partir d’un fantasme d’une peau commune avec la technologie (ressentir la texture des champs), et s’accompagnant maintenant d’un vocabulaire qui participe de cette connexion (impulsion magnétique).

Le Moi-cyborg, intégrateur de la vie sensorielle de l’homme connecté

Posons qu’il existe une partie du Moi, que nous avons nommée comme Moi-cyborg (Tordo, 2019a), qui permet l’intégration de ces sensations en relation avec la technologie. En effet, cette surface du Moi constitue un espace interne d’inscription de la relation psychique avec une technologie. Décrivons brièvement cette entité vivante à la surface du Moi propre : il s’agit d’une figuration dont le Moi du sujet se sert pour se représenter la technologie comme faisant partie de lui-même, comme une extension de soi. Une fois le Moi-cyborg constitué, l’individu devient capable de subjectiver son corps hybridé (avec la technologie) comme le sien propre, de même que les connexions de son psychisme avec les technologies. Observons la filiation évidente de notre travail avec celui de Didier Anzieu sur le Moi-peau (1985). En effet, nous savons que pour l’auteur, le Moi-peau trouve son étayage sur les diverses fonctions de la peau. De la même manière, le Moi-cyborg précise l’étayage du Moi sur la technologie, impliquant une homologie entre les fonctions du Moi et les fonctions de la technologie. Aussi, tandis que le Moi-peau s’étaye sur la peau, le Moi-cyborg s’étaye pour se construire sur la technologie (en relation, et en connexion, avec le corps et avec la psyché).

Le Moi-cyborg possède une fonction psychique centrale dans le cadre de ces expériences corporelles en relation avec la technologie : la transformation. Celle-ci nous semble trouver son point d’origine dans le « conteneur », qui correspond à l’exercice de la « fonction alpha » de Bion, passant par la transformation des sensations-images, qui sont rendues, ainsi, représentables (Anzieu, 1985). En s’étayant sur le conteneur, sur les schèmes de transformation (Tisseron, 1997), ainsi que sur les technologies qui (se) « transforment », le Moi-cyborg assure une fonction de transformationmutation des sensations, des perceptions, des images psychiques, des pensées, des affects ou encore des actions (psychiques ou motrices). Ainsi, l’individu utilise ses inventions technologiques pour les « incorporer, s’autotransformant ainsi » (Andrieu, 2010).

En conclusion, nous observons que l’expérience de l’implant magnétique ne semble pas créer, dans notre modèle, un « nouveau sens ». Des sensations éprouvées, à l’aide d’une technologie, provoquent une nécessité, sous la forme première d’une interprétation perceptive. Une connexion (primaire) s’établit entre ces diverses sensations, point d’étayage de la transformation du schéma corporel. Le formant de l’activité de représentation advient, prenant la forme d’un schème de transformation, socle commun des images psychiques de la chose corporelle et de mots. À partir de ce moment, l’image psychique est susceptible de reproduire, par reproduction dans la représentation, les sensations provoquées par la technologie, et éprouvées dans un premier temps. Enfin, des fantasmes d’intégration conduisent à une hybridation psychique, c’est-à-dire de la représentation d’une connexion (secondaire) de soi et de la machine. Le Moi-cyborg, comme surface du Moi qui permet au sujet de se représenter la technologie comme une partie de lui-même, constitue le metteur en scène de cette intégration à plusieurs étages.


1

Le body-hacking est une expérience de modification du corps en y adjoignant des supports technologiques.

2

Haworth, 2004, cité par Fiévet, 2012, p. 45.

4

Quinn Norton, cité par Fiévet, 2012, p. 45.

5

Rappelons avec Andrieu (2011, 2013, 2019) que l’hybridation est décrite comme un « mélange, via une connexion, des systèmes biologiques et des systèmes technologiques », dans le corps humain et/ou à la surface de celui-ci.

6

Huffman, l’un des premiers implantés, cite par Fiévet, 2012, p. 46.

Références

  1. Andrieu, B. (2010), Se transcorporer. Vers une autotransformation de l’humain ? In Liogier (Ed.), De l’humain. Nature et artifices, Paris : Actes Sud, p. 34–41. [Google Scholar]
  2. Andrieu, B. (2011), Les avatars du corps. Une hybridation somatechnique, Montréal : Liber. [Google Scholar]
  3. Andrieu, B. (2013), L’homme hybridé : mixités corporelles et troubles identitaires. In (Éd.). . In Kleinpeter (Ed.). L’Humain augmenté, Paris : CNRS Éditions, p. 113–130. [Google Scholar]
  4. Andrieu, B. (2019) Postface. L’hybridisme du Moi-cyborg. In Tordo, Le Moi-cyborg. Psychanalyse et neurosciences de l’homme connecté, Paris : Dunod, p. 181–187. [Google Scholar]
  5. Anzieu, D. (1985), Le Moi-peau, Paris : Dunod, 1995. [Google Scholar]
  6. Aulagnier, P. (1986), La violence de l’interprétation. Du pictogramme à l’énoncé, Paris : PUF, 1975. [Google Scholar]
  7. Berthoz, A. (2013), La vicariance. Le cerveau, créateur de mondes, Paris : Odile Jacob. [Google Scholar]
  8. Damasio, A. (1999), Le sentiment même de soi. Corps, émotions, conscience, Paris : Odile Jacob. [Google Scholar]
  9. Damasio, A. (2010), L’Autre Moi-même. Les nouvelles cartes du cerveau, de la conscience et des émotions, Paris : Odile Jacob. [Google Scholar]
  10. Denis, P. (2016), Usages et devenir des sensations, Revue française de psychanalyse, no80 (4), p. 942–950. [CrossRef] [Google Scholar]
  11. Fiévet, C. (2012). Body Hacking. Pirater son corps et redéfinir l’humain, Paris : FYP. [Google Scholar]
  12. Freud, S. (1923), Le Moi et le ça. In Essais de psychanalyse, Paris : Payot. 2001, 243–306. [Google Scholar]
  13. Milner, M. (1999), Rêver peindre. L’inconscient et la peinture, Paris : PUF. [Google Scholar]
  14. Morin, C. (2013), Schéma corporel, image du corps, image spéculaire. Neurologie et psychanalyse, Érès : Paris. [CrossRef] [Google Scholar]
  15. Simondon, G. (1958), Du mode d’existence des objets techniques, Aubier : Paris, 2001. [Google Scholar]
  16. Tisseron, S. (1997), Psychanalyse de l’image. Des premiers traits au virtuel, Paris : Dunod. [Google Scholar]
  17. Tisseron, S. (2008), Le corps et les écrans : Toute image est portée par le désir d’une hallucination qui devienne réelle, Champ psychosomatique, no 52 (4), p. 47–57. [CrossRef] [Google Scholar]
  18. Tordo, F. (2012),Psychanalyse de l’action dans le jeu vidéo, Adolescence, no 30 (1), p. 119–132. [Google Scholar]
  19. Tordo, F. (2016), Le numérique et la robotique en psychanalyse. Du sujet virtuel au sujet augmenté, Paris : L’Harmattan. [Google Scholar]
  20. Tordo, F. (2018a), Du Groupe virtuel au transfert par diffraction sur le numérique, Revue de Psychothérapie Psychanalytique de Groupe, no 70 (1), p. 9–19. [CrossRef] [Google Scholar]
  21. Tordo, F. (2018b) La psyché du corps connecté et transformé, entre contenance et augmentation, Connexions. 110 (2), p. 61–72. [CrossRef] [Google Scholar]
  22. Tordo, F. (2019a), Le Moi-cyborg. Psychanalyse et neurosciences de l’homme connecté, Paris : Dunod. [Google Scholar]
  23. Tordo, F. (2019b), Mythes et fantasmes posthumanistes en clinique et nouvelles médiations thérapeutiques, Dialogue, no 222 (4), p. 15–26. [Google Scholar]
  24. Tordo, F., Binkley, C. (2016) L’Auto-empathie, ou le devenir de l’autrui-en-soi : définition et clinique du virtuel, Évolution psychiatrique, no 81 (2), p. 293–308. [CrossRef] [Google Scholar]

Les statistiques affichées correspondent au cumul d'une part des vues des résumés de l'article et d'autre part des vues et téléchargements de l'article plein-texte (PDF, Full-HTML, ePub... selon les formats disponibles) sur la platefome Vision4Press.

Les statistiques sont disponibles avec un délai de 48 à 96 heures et sont mises à jour quotidiennement en semaine.

Le chargement des statistiques peut être long.