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Numéro
psychologie clinique
Numéro 49, 2020
Cyberpsychologie et Cyberpsychanalyse
Page(s) 114 - 125
DOI https://doi.org/10.1051/psyc/202049114
Publié en ligne 23 juin 2020

© Association Psychologie Clinique 2020

« J’entends une expérience qui ne s’analyse pas »

Pierre Soulages, 2019, 26

La cyborgisation est-ce devenir hybride, comme l’affirme les transspecies de The Cyborg Foundation, sans aucune résistance du corps vivant ? Manel Munoz, Moon Risaband et Neil Harbisson ont développé la société transespèce à l’intérieur d’une association dont le nom est la Cyborg Foundation. En dans un devenir hybride dynamique et mouvant, cette nouvelle organicité, dite cyborg ou trans-espèce apparaît aujourd’hui dans la technique : « La société des trans-espèces est une association qui donne la voix aux identités non humaines par la sensibilisation aux défis des trans-espèces, avocats pour la liberté de l’auto-conception et offre le développement de nouveaux sens et organes. L’association est un projet social de la fondation cyborg »1.

Les hybrides trans-espèces sont des cyborgs au corps moins double que composés d’une unité osmotique. Par osmose les hybrides se connectent directement à même le corps ou dans le corps même. La quasi-prothèse est si incorporée qu’elle devient un quasi-corps à la fois par sa dimension de nouvelle unité fonctionnelle et par l’extension de l’image du corps à une nouvelle apparence de soi.

L’hybride n’est ni l’un ni l’autre, il réunit en son sein et une part de soi et une part de non soi. Mais devenue une osmose trans-spécique, l’hybridation forme un seul corps fonctionnel par la connexion interne du corps biologique et de l’écran neurotechnique de l’implant. L’implant est un écran interactif qui recueille des data pour déployer un algorithme.

En défendant la thèse de l’hybridation2, plutôt qu’en agitant la peur du posthumanisme3, nous décrivons une existence transcorporelle qui intègre le technologique et le biologique dans une interaction dynamique qui ne réduit pas le sujet humain à une mécanisation du handicap. Avec l’hybridation, selon les critiques de Jean-Marie Brohm (2017) sans une lecture sérieuse de notre travail, nous serions les chantres du post-humanisme4 alors qu’il s’agit d’une émersiologie du vivant dans le vécu. L’opposition entre humain et non-humain, rappelle Philippe Descola, n’a pas de sens car le trans-spécisme s’inscrit dans une augmentation du monde symbolique. La machine technologique devient une partie du corps vivant qui sert à communiquer avec les autres avec de nouvelles ressources. La technique vient non seulement compléter mais activer des possibilités du corps vivant qui n’étaient pas encore des capacités disponibles pour le sujet.

L’émersiologie est une discipline qui étudie justement comment l’activité du corps vivant (pulsions, humeurs, affects, émotions, images mnésiques, rêves, activation de zones cérébrales, stress, production d’hormones, fréquence cardiaque...) vient à la conscience du corps vécu en l’éveillant. Cette activité du vivant dans notre corps nous serait inconnue si son émersion dans des symptômes, des signes, des sensations et des images ne devaient nous la révéler dans la conscience du corps vécu.

La clinique trans-spéciée des hybrides

La clinique des hybrides va justement étudier ces cas d’émersion de l’activité du vivant sans que le sujet en soit conscient : comme dans le cas d’AVC où l’altération de la conscience c’est ressentir son vivant sans parvenir à le contenir dans la perception habituelle de notre corps vécu. Ce qui est à vif vient excéder notre représentation par le trouble procuré. Le vif est ce vivant contre lequel nous ne pourrions rien, ni par la volonté ni par la liberté. Cette intensité du vivant met à vif notre créativité.

Être vif ce n’est pas seulement être rapide à réagir soit de manière physique soit de manière caractérielle sous l’effet de la colère ou de l’autodéfense. La vivacité du corps et de l’esprit est une qualité intrinsèque du corps vivant. En s’écologisant spontanément, le vivant de notre corps anticipe ses réponses avant même que nous en soyons conscients. L’être vif n’est pas un mouvement conscient mais une adaptation écologique au milieu afin de se rendre le plus vivant et vivable possible.

Avec le transpeçage, l’écran n’est plus extérieur au corps. Si le corps (re)devient un proto-écran5 c’est à lui appliquer le modèle de la projection cinématographique : le corps vivant projette par émersion ce mouvement involontaire du vivant jusqu’à la surface de la conscience le résultat de son activation. L’écranisation du corps reste un modèle cinématographique que Platon avait déjà décrit dans l’Allégorie de la caverne.

Avec les techniques immersives, que nous avons appelé les arts immersifs avec Anaïs Bernard6, cette activité du vivant peut être relevée dans des datas et émersée sans l’action de la volonté consciente jusqu’à l’éveil de la perception.

Porter sur soi des quantificateurs de l’activité (quantified self) de son corps vivant n’est pas seulement une nouvelle forme de biopolitique par la gestion de ses données par le marché des corps mais la découverte des limites du bio feedback par la démesure de l’activité de son vivant. Connaître ses rythmes, motricités, dépenses énergétiques, taux sanguins entretient l’illusion du bio contrôle sur soi, alors qu’elle instaure une nouvelle connaissance de son vivant pour la conscience de son corps vécu. Plus que la médecine prédictive d’un agrandissement du corps, cette médecine réflexive oblige le sujet à penser son auto-santé en délimitant, dans son hybridation avec des instruments de mesure in vivo, ce qui dépend de lui de ce qui lui échappe. L’architecture des micro-senseurs recueille par des écra@ns des informations de l’activité même du corps vivant :

Le corps viv@nt est un médiateur technologique qui nous informe de l’activité de notre corps vivant mais sans produire à la conscience du corps vécu un mode d’action direct. Pour faire un moi-cyborg7 il faut que cette médiation soit osmotique.

Le corps viv@nt numérise par ses data l’activité de notre corps vivant à travers des appareils connectés qui nous font croire que nous communiquons en direct avec le vivant de notre corps. L’intériorisation des écr@ns avec la nanotechnologie pose le problème de la fusion du soi dans l’insoi8 car le matériau ingéré devient un écr@n portatif qui fait corps avec nous même au point se rendre indistinct. L’osmose de la quasi-prothèse devient ici un hybride par la coopération mutuelle et par les interactions entre les systèmes biologiques et les systèmes technologiques.

Pour que l’écran devienne une quasi-prothèse comme le définit Mauro Carbone9, il faut changer de modèle en passant de la projection sur un écran à l’écranisation de la matière même du corps vivant. Les techniques nanobiologiques, capteurs d’informations, RIFD et autre mutations génétiques provoquées écr@nisent le vivant en transportant jusqu’à son sein des modes d’action et d’enregistrement des data.

Une clinique du corps capacitaire

Dans notre écologie corporelle, le corps vivant comporte une dimension neurobiologique qui inclut : le système nerveux central et périphérique, le système hormonal et limbique (émotions), ainsi que le schéma corporel comme entité sensorimotrice. Ce dernier se construit sur l’association des contenus sensoriels et constitue une unité de perception du corps; pour le schéma corporel enveloppe les différentes parties du corps de telle sorte qu’il apparaît sous la forme d’une posture en vue de certaines tâches actuelles ou possibles. Ainsi, le schéma corporel, composante majeure du corps vivant, est intimement liée à l’environnement dans lequel il évolue : il baigne dans un monde corporel. Son activité organique, décrite dans le modèle écologique participe au monde dans lequel il vit par ses interactions.

Les réseaux neuronaux qui supportent cette construction du corps vivant possèdent des propriétés plastiques. La plasticité cérébrale, présente tout au long de la vie, offre au cerveau la faculté de restructurer ses réseaux au fil de l’expérience. La mise en action du corps vivant dans le monde, constitue une expérience corporelle susceptible de provoquer une modification des réseaux neuronaux. Le schéma corporel repose d’ailleurs sur une construction dynamique issue de l’activation des systèmes sensorimoteurs de l’organisme.

Les interrelations entre le corps vivant et le monde dans lequel il est immergé constituent l’écologisation : le corps est le sujet de sensations issues des stimulations internes et externe et peut également agir sur le monde via l’action motrice. Depuis Merleau-Ponty, il faut considérer par ailleurs sentir et se mouvoir comme la condition de l’Être au monde. Une partie des activités du corps vivant sont mesurables et observables par un tiers puisque le corps vivant est objectivable.

Le capacitaire se réfère alors à un potentiel inédit du corps vivant, physique qui n’est pas représentable dans le vécu tant qu’il n’est pas activé en situation d’écologisation. Elle correspond à une potentialité d’action dont le sujet n’a pas encore conscience et qu’il ne peut pas imaginer de manière consciente. Le corps capacitaire se réalise alors dans l’activation du corps vivant en écologisation. Lorsque le sujet réalise une tâche qu’il n’a jamais faite ou n’a pas l’habitude de faire, il est confronté à une situation propice à l’émergence du corps capacitaire.

La capacité en revanche est connue à partir de la conscience du vécu, et s’actualise par l’expérience; elle reste dans la vivacité du corps vécu, comme le résultat que le sujet a par sa conscience de ce qu’il croit possible de faire de son corps. De plus les capacités doivent pouvoir être déployées dans le réel et être reconnues par autrui. Dans le champ du handicap, le corps capacitaire est activé par la technique qui offre la possibilité de repousser les limites de la dépendance Pour exemple, dans les compétitions du cybathlon10, les concurrents en situation de handicap recourent à l’hybridation neurotechnologique afin de réaliser des performances inédites qu’ils ne pourraient pas réaliser d’ordinaire. Ainsi de nouvelles postures et possibilités d’actions du schéma corporel émergent, supportée par la mobilité interne et par sa vivacité adaptative du corps.

L’incapacitaire, lorsque aucune capacité nouvelle ne pourra être activée et réalisée, est une interrogation sur l’illusion qu’il y aurait à confondre le capacitaire avec une augmentation post-humaine. Il faut comprendre ce dynamisme capacitaire, selon la logique aristotélicienne de la dynamis; selon David Lefebvre, déjà chez Homère pour le héros, « la dynamis apparait donc dans des situations d’impuissance partielle ou totale... Avoir la dynamis ce n’est pas être fort mais être dans une situation telle que ses forces puissent agir »11. Faire tout ce qui est en son pouvoir surtout en situation de handicap, peut être empêché moins par les ressources de la personne que par la situation. Il y aurait ainsi à distinguer un incapacitaire de situation et un incapacitaire ontologique.

Il ne faut pas comprendre cette dynamis du capacitaire comme l’actualisation d’un potentiel seulement inactivé jusque-là ce qui serait celle le chêne dans le gland une conception essentialiste. Car s’il suffisait, selon un modèle déterministe, d’activer un possible inactuel pour le réaliser nécessairement, le corps capacitaire ne serait que le complément ontologique d’un corps qui aurait été inachevé dans son développement et au regard du contexte technique.

Ainsi le capacitaire ne dépend pas de la puissance de la matière du vivant mais de ce qui est en elle en puissance par sa plasticité. La capacité n’est pas la matière prochaine du capacitaire. Car « dans les cas individuels l’être en puissance ne pourra être connu qu’avec l’acte lui-même; de même, au niveau individuel, celui qui soigne sans pouvoir guérir un patient qui se révèle incurable n’est pas un médecin en entéléchie non plus, sans doute, que celui qui rend son patient malade... Or si le patient ne peut le recevoir, il n’y aura pas d’acte de l’agent »12. Recevoir une nouvelle forme suppose que la matière propre soit en puissance de l’acte qui viendra la modifier, sinon la matière est matière de sans être la matière prochaine de ce qui vient après. Le capacitaire est sans entéléchie ni matière prochaine, car son activation n’est pas prévisible ni programmé en interne. Car le capacitaire du vivant est suscité par l’activation volontaire, par l’activité physique mais aussi par l’écologisation spontanée du vivant du corps et par l’effet d’appartenir à un milieu socio-culturel. Cette activation n’est pas un conditionnement du comportement.

Cette impropréité du vivant du corps

Cette base physiologique de cette connaissance que le corps a de nous sans que nous en ayons conscience, nous le désignons, dans l’émersiologie, sous le nom de corps vivant. Schilder précise : « il se peut qu’il y ait dans notre image du corps plus que nous n’en savons consciemment sur notre corps »13. Le corps vivant est actif en dessous de notre conscience et possède des structures et des modèles. Schilder interroge « Que savons-nous de l’intérieur du corps ? », de ce travail de construction du modèle postural, de la signification interne d’une sensation ? Ce lien entre le corps vivant et le corps vécu, Schilder ne parviendra pas à l’établir entièrement par la structure même des trois images du corps qui compose le livre, physiologique, libidinale et sociale. La complémentarité des trois images lui sera nécessaire.

Pourtant dès le sens postural et par la faculté de localisation, et sans supposer un inconscient « organique » qui conserverait les traces des images, il faut admettre que des images inconscientes peuvent être activées. Cette part inconnue du fonctionnement physiologique du corps humain est pour Georges Canguilhem ce qui « échappe presque entièrement à l’observation simple des actions de la vie sur soi-même ou sur autrui »14. Dans l’état de santé « l’expérience vécue »15 de l’accomplissement des fonctions organiques « nous manque presque toujours » et « quand elle nous est donnée par quelque trouble ou interruption de ces fonctions, dans la maladie, elle ne contient en elle-même aucune indication, aucun enseignement, concernant les phénomènes qui les constituent »16.

La connaissance du corps humain est ainsi « indirecte, médiate et suppose initialement que les fonctions de la vie ne sont pas exemptes de troubles et d’embarras »17. Une difficulté de connaissance de l’homme, comme vivant singulier, est d’être « un vivant qui ne peut se contenter de se sentir vivre et qui exige de savoir comment il l’est »18. Sentir le vivant de son corps19 est un désir produit par l’éveil suscité dans la conscience du vécu mais qui reste difficile à constituer en un corps propre en raison de l’accès indirect à l’activité du vivant. Cette impropréité du vivant du corps dans la conscience du corps vécu se traduit par l’impossibilité pour le sujet conscient d’embrasser l’intégralité de son vivant en une connaissance exhaustive20.

Ce passage de la vie comme animation vivante à la vie comme information vécue, en passant par la vie comme organisation, est pensée par Canguilhem encore dans « ce qui caractérise le vivant » comme un « phénomène d’usure progressive et de cessation définitive des fonctions »21. Comme animation de la matière, la vie, jusqu’au conception matérialiste du XVIIe siècle précise Canguilhem, est souffle de l’âme à la psuchè. Devenu mécanisme dès le Traité de l’homme (1633) de Descartes, l’organisme est souvent réduit à l’organisation des parties. Avec l’émersion nous reconnaissons le caractère premier de l’activité du vivant et celui second de la conscience vécue.

Un fantasme mythologique d’une osmose imaginaire

La greffe du monstre22 conduit à l’hybridation, car elle force la nature à créer une espèce inédite. Dès les Georgiques, Virgile23 hybride la langue et la nature en greffant le pommier sur le poirier et le châtaignier sur le hêtre : « Et saepe alterius ramos impune uidemusuertere in alterius mutatamque insita malaferre pirum et prunis lapodosa rubescere corna »24; « nec longum tempus, et ingensexiit ad coelum ramis felicibs arbos miratastque novas frondes et non sua poma »25. L’hybride fruit de la greffe de deux corps étrangers surprend la nature elle-même, car l’arbre greffé produit des fruits inédits qui n’appartiennent ni à l’un ni à l’autre. Les centaures Cyllarus et Hylonome des Métamorphoses d’Ovide sont autant de combinaisons natura/cultus, homme/animal, mâle/femelle, amour/guerre. D’un côté Cyllarus incarne male/hybride/natura et de l’autre Hylonome, femelle/humain/cultus. L’hybridité est comprise à travers les genders studies et le passage d’un genre à un autre, d’une espère à une autre, d’une sexualité masculine à celle féminine : « hybridity, gender and natal versus constructed identity are foregrounded in nestor’s story of the gender transformation of Caenis/Caenus and especially in the direct confrontations between the man-woman Caeneus and the man-horse Centaurs »26.

Le statut ontologique ou nominal des hybrides traverse les travaux de Buffon, Maupertuis, Mirabeau, Benoit de Maillet (1748), Delisle de Salle, Ambroise Paré (1573) et Pierre Louis Moreau de Maupertuis (1745); car est-ce l’essence nominale apparente ou l’essence réelle véritable qui est à désigner dans l’hybride27 ? Entre mulet, métis et hybride toute la zoologie28 hésite entre 1749 et 1860.

Être hybride est une nouvelle possibilité de l’être corporel par le mélange des genres, des sexes, des cultures, des techniques et des corps29. Accepter l’hybridité c’est admettre que le corps n’est ni entièrement naturel, ni entièrement culturel. Être hybride c’est posséder dans son corps deux aspects qui coexistent, parfois de manière contradictoire. Ce corps composite définit une vie originale qui isole le héros antique dans un destin fatal : ainsi le talon d’Achille lui donne un corps à la fois mortel et immortel car trempé par Thétis dans l’eau du Styx : à la fois vulnérable et invulnérable, l’hybride ne parvient pas à contrôler la dualité dont son unité corporelle est composée.

L’hybride est composé par des éléments contradictoires synthétisés dans le corps du héros : celui-ci possède des qualités d’origine différentes qui produites dans un contexte de finitude humaine, révèle sa part divine. Cette supériorité (D’Héraklès à Superman) divine et extraterrestre vient repousser les limites de l’action humaine par des performances sans précédent. Cette intervention des héros dans la vie quotidienne, si elle était convenue dans la culture classique, se révèle problématique dans notre monde rationnel et scientifique. L’efficacité du progrès est mise à mal par l’intervention de l’hybride qui, surnaturel, incarne des forces et des puissances irrationnelles : sans explication causale, l’action de l’hybride modifie le cours du temps, la localisation dans l’espace, la vitesse de déplacement, la puissance physique.

Changer d’espèce ?

Mais, comme nous l’avons montré avec le bronzage30, l’écranité protectrice de la peau ne suffit plus dès lors que le modèle de la projection est remplacé par celui de l’incorporation. L’écologie corporelle, découverte lors des immersions de Thoreau, Muir et Naess dans la nature31, démontre la porosité de l’écran par l’incorporation des informations mondaines, le corps devient le monde32, selon le titre de l’ouvrage auquel travaillait Merleau-Ponty qui n’était pas le visible et l’invisible mais Corps et Monde. Le monde corporel n’est ni le monde ni le corps. Le corps a incorporé le monde par l’apprentissage au point de se mondaniser par habitus dans ses fonctions et ses modes d’action tactile. Le monde est corporalisé par l’action du corps qui le transforme en environnement technologique.

Comme le prouve la cancérisation de la peau, il n’y a pas d’écran total. Tout nous pénètre, notre corps vivant est traversé d’ondes, de vibrations, de rayonnements tandis qu’il incorpore par l’air, l’eau, la nourriture en modifiant sa composition puis ses formes comme l’obésité, la pollution ou la maladie. Si le malade est bien encore vivant, malgré la chronicité de sa maladie, en son corps il emporte autant qu’il est emporté les autres en lui, de l’altérité à l’altération. Le monde nous envahit moins que nous en sommes une partie, notre corps est fait des autres au point, comme Clément Rosset l’aura démontré, que le moi n’existe pas autrement que comme une entité mentale et psychologique.

La porosité de la peau révèle la vulnérabilité de notre corps vivant et son écologisation dynamique pour renouveler les écrans protecteurs mais aussi pour nous informer en temps réel sur ses modifications. Mais si l’écran est perméable33 dans le sens de l’incorporation, la temporalité de son expression dans la conscience vécue est plus lente et ralentie par les filtres de la communication nerveuse. Cette différence entre la porosité spatiale et la lenteur de la conscience à être informé de l’état de son vivant. Le modèle de la surface projective d’un film qui se déroulerait sur un écran conserve cette linéarité de la lumière qui traverse la pellicule sans altérer la projection.

L’émersion symptomatique : Crever l’écr@n

Les techniques émersives activent dans le vivant du corps des potentiels et des ressources jusque-là inédites par la plasticité. L’activation vient émerser sans la volonté du sujet jusqu’au seuil de la conscience des informations et sensations nouvelles.

Ce corps capacitaire le vivant vient déborder la perception du corps vécu et éveiller une nouvelle connaissance esthésiologique.

S’activer, c’est provoquer volontairement l’émersion involontaire de nouvelles informations du data vivant. L’information activée émerse involontairement dans le champ de la conscience provoquant ainsi un éveil de la conscience du corps propre. Ce qui était impropre va devenir ainsi propre progressivement. Cet éveil (awareness) est différent de la conscience de soi (consciouness) par son émersion involontaire et le remplissement des contenus sensoriels. L’activité du corps vivant est continuellement écologisée par ses interactions entre le milieu intérieur et l’environnement externe.

L’activation peut être volontaire notamment lors de toutes les sollicitations et stimulations, mais son résultat émerse involontairement sans le contrôle de la conscience. L’activation favorise l’émersion sans que celle-ci soit toujours consciente. L’éveil traverse lors de l’émersion différentes couches sans parvenir toujours jusqu’à la pleine conscience : L’émersion vient crever tous les écrans par la vivacité du vivant à se manifester en nous sans que nous en ayons le contrôle. Car le corps vivant peut devenir invivable pour la conscience tant au plan physique que psychique comme en attestent les demandes de fin de vie dans les services de soins palliatifs.

Conclusion

Les limites de la mixité existent pourtant. L’accident, le déficit cognitif, la défaillance motrice ou la fatigue physique précipitent le sujet humain dans une handicapibilité jusque-là inédite. Se déplacer avec difficulté, ne plus se remémorer aussi bien qu’avant, découvrir ses limites motrices... autant d’expériences dont la nécessité impose au sujet une recomposition de soi tout en maintenant une certaine continuité. Le corps, devenu impropre, doit être re-découvert tant dans les possibilités et limites du schéma corporel que dans l’acceptabilité individuelle et sociale de cette nouvelle image du corps.

Le corps capacitaire dépend de la viabilité du vivant du corps qui peut avoir atteint un stade d’inviabilité ou être dans un état d’inactualisation en raison de sa dégradation structurelle si bien qu’aucune plasticité n’est possible. Rendant la mort si nécessaire. Tant que le malade est encore vivant34, le vivable trouve dans l’activation des ressources du viable une possibilité nouvelle et inédite du/de vivre.

Même si le vivant peut activer de nouvelles conditions viables, est-ce toujours vivable pour la représentation que le sujet capacité pourrait supporter ainsi sans défaillir ? Doit-on, malgré le consentement du sujet, capaciter absolument le corps vivant s’il devait outrepasser la représentation du schéma corporel et de l’image du corps du sujet, sinon les ressources même du viable ? Sans une modification de sa représentation du corps propre, le capacitaire peut apparaître comme impropre et inapproprié. Cette impropréité est l’écart entre ce que le sujet est capable de faire avec son corps et ce que l’activation révèle comme possibilité d’action.


2

Andrieu B., 2008, Devenir hybride, P.U. Nancy, Préface Stélarc (1re édition épuisée).

3

Besnier J.M., 2009, Demain les post-humains, Paris, Hachette.

4

Brohm J.M., 2017, Ontologies du corps, Paris, coll. Libellus, p. 63-64, note 2.

5

Carbone M., 2016, Les nouvelles prothèses, Philosophie-Écrans. Du cinéma à la révolution numérique, Paris, Vrin., p. 152. Dalmasso A.C., 2018, Le corps, c’est l’écran. La philosophie du visuel de Merleau-Ponty, Paris, Éd. Mimésis, p. 250. Carbone M., Dalmasso A.C., Bodini J., eds, 2018, Des pouvoirs des écrans, Paris, Éd. Mimésis, p. 24.

6

Bernard A., Andrieu B., 2014, Manifeste des arts immersifs, P.U. de Lorraine.

7

Tordo F. (2019), Le moi-cyborg. Psychanalyse et neurosciences de l’homme connecté, Paris : Dunod.

8

Andrieu B., 2019, L’émersion de l’insoi nanopsychiatrique, Évol psychiatr, 84 (1).

9

Carbone M., 2016, Philosophie-écrans. Du cinamé à la révolution numétrique, paris, Vrin, p. 105.

10

Richard R., Andrieu B., 2019, The Cybathlon experience : beyond transhumanism to capability hybridization. Journal of the Philosophy of Sport, 1-14.

11

Lefebvre D., 2018, Dynamis. Sens et genèse de la notion aristotélicienne de puissance, Paris, Vrin, p. 81.

12

Op. cit., p. 486.

13

Schilder P., 1935, L’image du corps, Paris, Gallimard, p. 37.

14

Canguilhem G., 1967, La connaissance physiologique du corps humain, dans Œuvres complètes, tome V, Paris, Vrin, 2018, p. 169.

15

Op. cit., p. 170.

16

Idem.

17

Idem.

18

Idem.

19

Andrieu B., 2016, Sentir son corps vivant, Émersiologie 1, Paris, Vrin.

20

Thumser J.-D., 2018, La vie de l’égo, Paris, Zulma, p. 73.

21

Canguilhem G., 1973, Vie, dans Oeuvres complètes, tome V, Paris, Vrin, p. 603.

22

Pigeaud Jackie, 1988, La greffe du monstre, REL, 66, p. 197-218.

23

Clement-Tarantino Severine, 2006, La poétique romaine comme hybridation romaine. Les leçons de la greffe (Virgile, Georgiques, 2, 9-82), Interférences, Ars Scribendi, no 4, 26 p.

24

« Et nous voyons souvent les branches de l’un se muer sans dommages en branches de l’autre, le poirier métamorphosé donner sur greffe des pommes et des cornouilles pierreuses rougir sur des premiers » (Georgiques, 2, 32-34).

25

« En peu de temps, déjà, l’arbre, grandi, a percé vers le ciel de ses branches fertiles et s’est étonné de porter un feuillage nouveau et des fruits qui ne sont pas les siens » (Georgiques, 2, 80-82).

26

DeBrohun Jeri Blair, 2004, Centaurs in Love and War Cyllarus & Hylonome in Ovid Metamorphoses, 12, 393/428, America Journal of Philology, 125, 3, p. 417-452, ici p. 448.

27

Fischer J.L., 1981, L’hydrologie et la zootaxie au siècles des Lumières, Revue de synthèse, 3e série, no 101-102, p. 47-72.

28

Fischer J.L., 1981, Sens, contre sens et synonymies dans l’emploi des termes mulet, métis et hybride en Zoologie de 1749 à 1860, Documents pour l’histoire du vocabulaire scientifique, no 2, p. 23-35.

29

Guillaume M. 1989, Les fictions hybrides, dans La contagion des passions. Essai sur l’exotisme intérieur, Paris, Plon, p. 168-173.

30

Andrieu B., 2006, Le Bronzage. Une histoire du soleil de la peau, Paris, éd. CNRS.

31

Andrieu B., 2014, Les fondateurs de l’écologie corporelle : immerseurs-naturiens-émerseurs, Sociétés, 3/no 125, p. 23-34.

32

Andrieu B., 2007, Les rayons du monde : l’espace corporel avec Merleau Ponty, eds. P. Nabonnand et D. Flament. Série. Documents de travail, MSH EHESS, Paris, EHESS, p. 175-183.

33

Tisseron S., 2002, L’intimité surexposée, Paris, Flammarion.

34

Andrieu B., 2016, Malade encore vivant, Dijon, éd. Le Murmure.

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  3. Andrieu, B. (2007), Les rayons du monde : l’espace corporel avec Merleau Ponty. In Nabonnand, Flament (Éds.), L’espace, Série. Documents de travail, MSH EHESS, Paris : EHESS, p. 175–183. [Google Scholar]
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