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Numéro
psychologie clinique
Numéro 49, 2020
Cyberpsychologie et Cyberpsychanalyse
Page(s) 186 - 193
Section Textes rares, textes oubliés
DOI https://doi.org/10.1051/psyc/202049187
Publié en ligne 23 juin 2020

L’historien Lucien Febvre a fondé en 1929, avec Marcel Bloch, les Annales d’histoire économique et sociale, qui ont fait école et à qui on doit cette acuité de l’histoire dans ses abords pluridisciplinaires des sciences humaines et sociales. En 1933 il est professeur au Collège de France. Il imagine et dirige l’édition de l’Encyclopédie française, pour laquelle Jacques Lacan écrit en 1938 son texte sur la « Situation de la réalité familiale »1. Puis en 1949 il fonde avec Charles Morazé la VIe section de l’École Pratique des Hautes Études, dont il fut le premier président. Elle deviendra par la suite l’École des Hautes Études en Sciences Sociales. Après le décès de Charles Blondel, dont il fut l’ami, il rédige l’hommage que nous lirons ci-dessous, pour les Annales de l’Association des Anciens Élèves de l’École Normale Supérieure de 1940. Ce texte est repris dans Combats pour l’Histoire2, où il voisine notamment avec des écrits d’histoire sur la psychologie dont on retiendra surtout deux titres : « Méthodes et solutions pratiques. Henri Wallon et la psychologie appliquée »3; « Une vue d’ensemble. Histoire et psychologie »4.

Charles Blondel (1876-1939) est médecin5 et docteur ès lettres. C’est sa thèse d’État sur La conscience morbide qui le fît connaître. Il y introduit une différence radicale et irréductible entre normal et pathologique. Après la guerre, en 1919, il est nommé à Strasbourg et ce n’est qu’en 1936 qu’il accède à la chaire de psychopathologie de la Sorbonne où il succède à Georges Dumas. Personnage controversé, Charles Blondel est souvent rejeté, sans que son apport théorique soit réellement critiqué, à défaut d’être analysé.

Les psychologues ont vraisemblablement plus en mémoire la nécrologie que Ignace Meyerson et Paul Guillaume ont rédigé pour le Journal de Psychologie6. Le texte qui suit leur est certainement moins connu.

« Je le vois tel qu’en 1899, dans les couloirs de l’École, il m’apparut pour la première fois, cube prestigieux, spirituel et moqueur. Et je le revois, ce matin gris de 1939 où j’allais lui serrer la main, la veille même du jour où on devait l’opérer7 : si calme dans sa gravité souriante que nous ne saurons jamais s’il cherchait à s’aveugler luimême, ou à rassurer, par une sérénité merveilleusement feinte, des affections qu’il sentait soucieuses. Entre ces images, rien que l’écart normal de deux photographies prises à trente ans de distance; ici, le jeune homme aux yeux vifs, au teint mat, aux lèvres rieuses; là, l’homme déjà marqué et dont le sourire sans illusion, mais sans amertume, trahit l’expérience. Ce qui par contre fut notable en Blondel, à tous les âges, ce fut le contraste des activités de surface et de jeu, chatoyantes, libres, et des façons d’être irréductibles, des assises de fondation sur quoi tout, en tout temps, reposait. Quelles fondations ?

Blondel a tenu à ce que nous le sachions de lui, une dernière fois, à l’heure où sa dépouille mortelle achevait de se consumer. Des lignes qu’on nous lut, des lignes que Blondel, regardant bien en face son destin, avait tracées de cette écriture élégante et nette qui apportait toujours un premier plaisir à ceux qui recevaient quelque lettre de lui, aucun de ceux qui se trouvaient réunis, ce soir-là, dans le décor sans âme du Four Crématoire, n’oubliera jamais l’accent. Magnifique témoignage rendu, en toute liberté d’esprit, en tout détachement de croyance positive, à cette formation huguenote, à cette tradition morale si purement française, dont il avait reçu de sa mère l’incomparable don : tout un trésor, faut-il dire de vertus ? il aurait honni ce mot de pharisien; disons d’énergies et de manières d’être, héritées des anciens : haine du mensonge sous toutes ses formes; horreur de céder sans examen au préjugé; résolution, jamais traduite en mots, de tout souffrir plutôt que de manquer, dans une circonstance grave d’ordre public ou privé, au commandement intérieur d’une conscience intraitable.

Sur ce fond, qu’on jette les broderies d’une fantaisie étincelante, d’une curiosité insatiable des hommes et des idées : on aura Blondel, hardi et retenu, prêt à toutes les audaces, mais fils respectueux des vieilles traditions qui valaient le respect. Des élans, mais pas un grain de fanatisme; des convictions, mais pas la moindre intolérance; des principes, mais ennemis de tout préjugé et si profondément enracinés en lui, qu’ils avaient perdu toute velléité de se faire dogmatiques. Préfaçant, avec cette piété dont tous ses amis connurent quelque bienfait, un recueil de Reliquië philosophiques, retrouvées dans les papiers de son grand ami Lecène – ce prince de la chirurgie, complet comme un homme de la Renaissance, et qu’une typhoïde contractée en pansant un malade emporta stupidement à 52 ans : “Il aimait la vie, écrivait Blondel, et l’aimait de la belle manière. Il ne lui portait pas une affection paresseuse et quiète, mais bien un amour généreux et allant. Il lui savait gré de toutes les beautés qu’elle offre à nos sens, de tout le champ qu’elle ouvre à notre action, de tous les problèmes qu’elle pose à notre esprit”. Lui aussi, Blondel, goûta ces joies. À la table de la vie comme à la table de ses amis, son appétit faisait plaisir à voir. Et la joie de se prodiguer soi-même n’est pas de celles qu’il ignora jamais. À ses plaisanteries de la vingtième année, à ses jeux dans la tradition canularesque, d’aucuns parfois trouvèrent quelque excès et comme un arrière-goût de férocité. La cruauté n’était là, chez le meilleur des hommes, qu’une exigence morale poussée à la limite – une révolte, qui s’affirmait durement, contre des bassesses ou des platitudes. Amis... Le mot plusieurs fois déjà est venu sous ma plume. Quelle place n’a point tenu, dans la vie de Blondel, l’amitié ? Ce fut sa grande passion, son beau souci.

Parfois, dans l’intransigeance un peu raide de nos vingt ans, nous nous étonnions de certaines de ses liaisons ou de ses sympathies. Elles allaient à des hors-série, à des irréguliers, à des hommes parfois si éloignés de lui par l’ensemble de leurs sentiments que nous comprenions mal qu’il les pût adopter. Mais, précisément, c’était cet éloignement qui les rapprochait de lui. Et n’allons pas nous figurer qu’il les observât à distance, comme des objets d’étude bons à lui procurer quelques plaisirs d’intelligence. La curiosité, chez Blondel, masquait souvent un don de charité humaine. Il était celui qui vient s’asseoir, toute une soirée, au chevet d’un ami malade ou convalescent, un livre à la main qui lui permette de protester : “Mais non, tu vois bien, je ne perds pas mon temps...”. Toute une part, une large part de sa vie fut marquée par le dévouement, par d’étonnants sacrifices de temps, de liberté, d’argent ou de bien-être acceptés, ou mieux, offerts avec une gentillesse, une spontanéité qui donnaient chaud au cœur. Gardons-nous d’en trop dire. J’écris sous la pesée de son regard ami. Je sais qu’il n’aurait point pardonné à quiconque, ayant surpris quelque secret de sa prodigieuse générosité de sentiment, l’eût révélé au public. Blondel n’était pas de ceux pour qui l’amitié c’est, en deux ou trois circonstances graves, le don d’une sympathie qu’en pareille occasion les plus indifférents témoignent aux éprouvés. L’amitié, pour lui ? le don total et quotidien.

Parler de son œuvre, d’autres l’ont fait ailleurs, où c’était le lieu. Mais comment ne pas dire un mot de son talent ?

Un charmant causeur : ainsi se présentait à vous, tout d’abord, Blondel. Spirituel et vivant, sachant écouter aussi bien que parler, merveilleusement à son aise partout, à Paris comme à Buenos Aires, dans un état-major comme dans un hôpital, dans un salon comme dans une salle de cours, il séduisait les plus libres esprits. Et sa scrupuleuse observance des formes de politesse dont il a parlé si joliment dans l’Introduction à la psychologie collective8 n’était point pastiche d’Ancien Régime – mais, chez le moins conformiste des hommes, souci de sa dignité et de celle des autres.

Quant à l’écrivain ?... L’espèce de plaisir, physique et logique, que procure une page de lui, prise au hasard, combien de Français sachant très bien écrire sont capables de le donner aussi bien que Blondel ? J’ai vu vingt fois la perfection de son style déconcerter d’authentiques écrivains – des maîtres, heurtés par lui dans leur conviction que l’universitaire écrit pauvre. Jamais un mot de trop. Et quelle finesse d’ironie !

“Le nombre des psychologues, celui de leurs publications sont considérables également. L’un et l’autre ne cessent, par bonheur, de s’accroître. Le Psychological Register nous apprend qu’en 1929 1627 psychologues, au moins, étaient distribués sur la surface du globe, 682 habitant aux États-Unis ou au Canada, 90 en France (y compris l’Algérie). Disproportion qui, interprétée comme il convient, tourne à notre avantage : car, sauf erreur, ces chiffres donnent, pour 100 000 km2, approximativement 4 psychologues pour l’Amérique du Nord et 7 pour la France...”.

Voilà qui est signé. C’est du Blondel. De ce Blondel qui, parlant de Durkheim9, écrivait un jour : “La gravité quasi religieuse de son esprit garde partout quelque chose d’implacable. Dans ses écrits, il y a des enthousiasmes, des colères, des âpretés. Je ne me souviens pas d’y avoir rencontré un sourire”. Blondel savait sourire. Mais son sourire n’enchantait point toujours tous ses lecteurs...

Faut-il rappeler tels livres de combat et, par exemple, son livre de 1924 sur la Psychanalyse10 ? Blondel, emporté par sa verve, ne s’est-il pas laissé entraîner un peu loin ? Je ne sais : mais que la lecture de ce petit livre alerte et courageux soit un délice, je n’ai que faire d’autorités pour m’en douter. Tel parallèle entre Freud et Gall11 : “Tous deux d’abord nous sont venus de Vienne en Autriche : manifestation de la tendance impérieuse à la répétition dont il appartient aux psychanalystes de mesurer la portée” : ou encore, telle conclusion cruelle de pince-sans-rire : “Il semble que nous nous acheminions ainsi, doucement, vers une définition de la paranoïa qui définirait en même temps la psychanalyse – et que le paranoïaque ne soit, en somme, qu’un psychanalyste qui a mal tourné” : résistons au plaisir de multiplier de tels textes. Blondel était de ces jouteurs que beaucoup aiment mieux entourer de silence qu’attaquer en face, les armes à la main. Il en a su quelque chose, bien des fois, dans sa vie.

C’est qu’il ressentait, toujours et partout, ce singulier besoin : comprendre. Curieux de remonter aux origines, il s’était donné, sans bruit, une étonnante connaissance des vieux auteurs, des ancêtres héroïques de la médecine et de la psychiatrie. Ni Gall, ni Broussais, ses bêtes noires, ni Laennec, Magendie, Esquirol, Falret ou Leuret n’avaient de secrets pour lui. Il ne les lisait point par obligation mortifiante, mais allégrement, curieusement, avec le souci de saisir, par-dessous les formes mortes, les intentions profondes de leur pensée. Par là, ce philosophe était plus cher encore à l’historien que je m’efforçais d’être.

Le vrai, c’est qu’il faisait peu de cas de la compilation prétendue érudite. À cent dissertations inaugurales de “psychologues au kilomètre carré”, il préférait les fortes nourritures du lettré. “Telle est mon incurable frivolité, a-t-il écrit, que je relis plus volontiers les pages consacrées par Proust12 au téléphone et à ses vierges vigilantes que les travaux, très estimables, qui ont fixé le mode de sélection des téléphonistes”13. Il faudrait être un sot, et né, comme on disait au XVIe siècle, “dans une peau de buffle qui ne vous escorche”, pour s’indigner, en relisant ces lignes, du peu d’esprit scientifique dont elles témoignent... Contresens ? malentendu ? rien de tout cela. Un de ces sourires qui ne fleurit jamais les lèvres du père de la Sociologie. Et une méditation, à quoi Blondel nous convie tous, sur la démarcation du savoir sans esprit, et du savoir pour l’esprit.

Quand on vient de perdre un ami cher, comment refouler la question humaine : fut-il heureux ?

Heureux, oui, Blondel le fut, je crois, dans toute la mesure où il put, sans contrainte, se livrer à ses goûts, faire librement sa tâche sans en être détourné par de pressantes, d’ingrates nécessités. Heureux, oui, parce que ses livres trouvèrent un public, et que ceux qui les aimèrent ne les aimèrent point à demi. Heureux, dans toute la mesure où il put, à Strasbourg, grâce à une tendresse complice, créer l’intérieur accueillant dont il avait besoin pour recevoir et grouper ses amis, et satisfaire ainsi l’un des plus impérieux besoins de sa nature ouverte, sociable et généreuse.

Voilà qui put adoucir pour lui les rigueurs d’un exil dont il souffrit beaucoup. Car Blondel était Parisien de Paris. Il adorait la grande ville. Or, un jeu de circonstances ennemies fit qu’il attendit longtemps, trop longtemps, le moment de rejoindre à Paris ses collègues et compagnons du Strasbourg d’après-guerre. Encore dut-il souffrir l’affreuse brimade que les sergents-majors de l’Université se plaisent à infliger à tous les provinciaux, quels qu’ils soient, qu’ils daignent agréger finalement à un peuple d’inconnus. Blondel dut prendre son tour de bête, derrière on ne sait qui de ceux que les papiers administratifs ont, pour une fois, raison d’appeler, sans plus de cérémonie : “ce fonctionnaire”. Il faillit mourir “maître de conférences”. Il était maître tout court.

Du moins, n’a-t-il pas subi ce qui eût été pour lui une dure épreuve. Il avait fait la dernière guerre. En France d’abord, puis à l’armée d’Orient, il avait dignement servi; n’usons point d’autres qualificatifs, ils lui eussent souverainement déplu. Voué, cette fois, aux besognes ingrates de l’arrière, il se serait rongé à voir lucidement ce qu’il faut faire et qu’on ne fait pas, ce qu’il ne faut pas faire, et qu’on fait. Il eût été, une fois de plus, l’homme qui écrivait : “Pour connaître, nous n’avons que notre sens critique et notre intelligence – et le plus impérieux de nos devoirs est de ne jamais omettre de nous en servir contre les autres, et contre nous-mêmes”. Certes. Mais à ne point pécher ainsi par omission, il faut, assez souvent, beaucoup de grandeur d’âme...

Grandeur d’âme. Le mot tombe, lentement, sur nos pudeurs de sentiment. Dire comment Blondel sut mourir, on me pardonnera de ne le point tenter. Il n’aurait pas voulu. Qu’il ait été, dans cette épreuve suprême, plus purement lui que jamais, toute douceur, toute sérénité, toute exquise attention pour la peine des autres, tout détachement de lui et de ses souffrances, – nous qui l’avons connu et aimé longuement, nous n’avons point à en marquer de l’étonnement. Les broderies écartées, les feux de surface éteints, le fond de l’homme, seul, se révèle. L’image de sa mort rejoint, pour l’éclairer, l’image de sa vie ».


1

Réédité en 1984 sous le titre : Les complexes familiaux dans la formation de l’individu. Essai d’analyse d’une fonction en psychologie, Paris, Navarin. Dans cette même Encyclopédie de 1938, Febvre écrit l’article « Une vue d’ensemble. Histoire et Psychologie ».

2

Paru en 1952, réédité chez Agora/Armand Colin, 1992. Ce volume comporte aussi le texte de 1941, « Comment reconstituer la vie affective d’autrefois ? La sensibilité et l’histoire ». Le texte de Febvre est directement référé à Blondel, Introduction à la psychologie historique, 1929.

3

Paru dans les Annales d’Histoire Économique et Sociale, III, 1931, au sujet du texte de Wallon, Principes de psychologie appliquée, 1930.

4

Paru dans l’Encyclopédie française, t. VIII, 1938.

5

Les Automutilateurs, Thèse de médecine, 1906.

6

Ignace Meyerson, en collaboration avec Paul Guillaume, « Charles Blondel 1876-1939 », Journal de Psychologie, 1938, vol. XXXV, p. 321-324. L’antériorité de date de ce numéro est expliquée par un retard de publication dû à une réorganisation de la rédaction de la revue. Ce texte est repris dans Ignace Meyerson, Écrits 1920-1983. Pour une psychologie historique, Paris, PUF, 1987, p. 345-347.

7

Le décès de Charles Blondel est dû à des complications rénales post-opératoires.

8

1926

9

Le dernier ouvrage de Blondel, Le suicide, est de 1933. Cet ouvrage, par l’apport de la psychopathologie à la sociologie, a pour ambition de compléter le travail de Durkheim sur le même thème.

10

La Psychanalyse (1926), critique avec un humour qui n’a pas été apprécié les conceptions de Freud. Au moment même où le Mouvement de l’Évolution Psychiatrique contribue à introduire la psychanalyse en France, cette critique disqualifie Blondel. Cette disqualification pèse son poids dans l’histoire.

11

Psychophysiologie de Gall (1914) remet à l’honneur les conceptions crâniométriques en psychologie et en psychiatrie. C’est une tendance du moment, portée par le professeur Lacassagne, de Lyon – qu’on surnomme le Lumbroso français – et par l’École d’Anthropologie de Paris.

12

Psychographie de Marcel Proust (1931).

13

Dans son article (1931) sur le livre de Wallon, Principes de psychologie appliquée (1930), Febvre fustige les tenants du taylorisme, mais valorise la psychotechnique en psychologie du travail, surtout en ce qui concerne la sélection et l’orientation professionnelles, facteurs de prévention des accidents du travail.


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