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Numéro
psychologie clinique
Numéro 49, 2020
Cyberpsychologie et Cyberpsychanalyse
Page(s) 194 - 200
Section Textes rares, textes oubliés
DOI https://doi.org/10.1051/psyc/202049194
Publié en ligne 23 juin 2020

© Association Psychologie Clinique 2020

Un écrivain activiste de droite, André Gaucher (1876-1957), fait paraître un brûlot, L’obsédé. Drame de la libido1, en 1925. Il s’en prend aux mœurs dissolues de Léon Daudet, fils d’Alphonse Daudet et père de Philippe Daudet.

Celui-ci, âgé de 14 ans, fugue à de nombreuses reprises. Il termine sa dernière fugue en se suicidant. Léon Daudet, vraisemblablement dans le déni de cet acte, tente d’instaurer la thèse d’un assassinat. Tout cela se passe dans les milieux de la droite catholique bien pensante, dans l’Action française et son journal éponyme, dont Daudet a été journaliste, ainsi qu’avec les Camelots du Roi. Gaucher est un antidreyfusard. Gaucher et Daudet fréquentent ces milieux.

La thèse de Gaucher est de démontrer que L. Daudet est un obsédé. Il est envahi par des pensées obsessives contre lesquelles il ne peut lutter. Il exprime ce trouble dans plusieurs livres, notamment dans son roman l’Entremetteuse. Gaucher écrit à ce sujet : « Mais quand Daudet eut jeté sur le marché de la librairie les pornographies salaces ou perverses de l’Entremetteuse, au moment même où il se campait à la tribune du Parlement en champion de lamorale catholique”, alors mes yeux s’ouvrirent, et je vis clairement, avec la netteté de vue d’un initié de la vieille Égypte, la réalité du double psychique »2. Il ajoute que sur le plan de la critique littéraire, « on finit par découvrir que les conditions psychiatriques de ses ouvrages expliquent d’une façon profonde les vraies causes de la mort au fond peu mystérieuse de son enfant »3. La stupéfaction est totale devant la découverte de cette réalité : « Je suis là, sceptique, aveugle et muet, devant l’horreur de cette tragédie méningée »4. A. Gaucher décrit la transmission familiale d’une sexualité dérangée et à ses effets sur l’hérédité, c’est l’hérédo, terme à la mode dans les années 30 du siècle précédant. Et il étaye son hypothèse de l’hérédo à propos de L. Daudet : « Et que voyons-nous ? Un grand hérédo, – ah ! elle y est l’hérédité douloureuses ! – gravement chargé de tous les signes connus, de tous les symptômes révélateurs de l’obsédé, et d’ailleurs en sa qualité de médecin, de psychologue et d’élève d’une école illustre, au courant de toutes les espèces cliniques des névroses et des psychoses qu’il étudie certainement sur luimême avec une parfaite conscience de son état »5.

Que faire alors de ce qui devient un fardeau intellectuel ? Gaucher doit mettre à profit ce qu’il découvre de la pathologie de Daudet. Il lit et accumule des données à ce sujet parmi les auteurs dont on parle à Paris, dont les théories médicales franchissent la frontière de la bourgeoisie. Il questionne Sigmund Freud et Pierre Janet, au travers d’une correspondance. Il fait parvenir son livre à Freud, avec la dédicace suivante, imprimée en exergue :

« Au Professeur FREUD

Explorateur génial des abîmes de l’âme humaine

son cruel disciple André GAUCHER »

Extrait d’une première lettre de Freud à l’auteur :

« Votre essai si riche d’idées est écrit dans un style éblouissant. TOUT FAIT SUPPOSER QUE VOUS AVEZ VU JUSTE...

J’ai eu l’occasion de voir souvent le jeune Daudet dans la maison de Charcot pendant le séjour que j’ai fait à Paris en 1885-1886. Il était alors l’ami inséparable du jeune Charcot et le père ne l’appelait pas autrement que “le petit Tartarin” »6.

Les textes de Freud percent petit à petit en France. Il est un autre auteur qui fait autorité dans les milieux parisiens, c’est Pierre Janet. A. Gaucher explique :

« Nous croyons devoir reproduire également en tête de ce volume la lettre que Pierre Janet, chef incontesté avec Ribot, de l’École de psychologie française a adressé en réponse aux questions qu’a bien voulu lui poser notre ami le docteur P... »7.

Voici la lettre de Pierre Janet :

« 17 Mars 1924

Monsieur,

L’observation que vous m’envoyez est intéressante quoique incomplète. Il serait bon de savoir

ce que le sujet désigne par “sentiment de honte”, à propos de quoi il a honte et si c’est vraiment de la honte.

VOTRE INTERPRÉTATION EST JUSTE, et ces malades peuvent tirer excitation de tout. Vous trouverez dans mon dernier livre, les Méditations psychologiques, § III, page 192, un cas assez comparable où l’humiliation violente, quoique imaginaire, joue le rôle D’EXITANT.

Veuillez agréer...

Pierre JANET »8

Une seconde lettre de Freud à l’auteur fait l’objet d’une postface :

« Vienne, le 10 juin 1925.

her Monsieur,

Votre manuscrit est trop intéressant et je n’ai pas voulu en différer plus longtemps la lecture.

Mes premières impressions sont encore renforcées. Ce que vous dites est admirablement bien dit et vous avez certainement raison. Je n’aurais pas dans ma première lettre fait la comparaison avec Dostoïewski si j’avais lu auparavant des échantillons des romans de Daudet. Enfin comme dernière correction à ce que vous pensez de mes relations personnelles avec Daudet, j’ajouterai que je n’avais jamais jusqu’à présent lu une seule ligne de lui.

Mais si l’éloge est vite formulé, la critique doit être plus circonstanciée. Et pourtant tout n’est pas critique dans ce que je vais ajouter.

Le cas Léon Daudet m’inspire encore une autre considération. Son père, le grand romancier, avait été atteint du tabès (Ataxie locomotrice). Depuis les travaux de votre compatriote Fournier nous savons ce que cela veut dire. Cette maladie est la suite d’une infection spécifique (LUETISCHEN INFEKTION). Le maître Charcot (en français dans le texte) n’y voulait pas encore croire. Il y a une trentaine d’années, j’ai pu formuler en me fondant sur mon expérience personnelle cette proposition que la syphilis des parents crée souvent chez les enfants une tendance à des névroses graves et que la “disposition névropathique” constitue pour ainsi dire la dernière émanation d’une syphilis héréditaire.

Vous avez remarqué avec raison que Pierre Janet était en bonne voie de découvrir lui-même la signification de la Sexualité pour l’étiologie des névroses. Pourquoi donc ne l’a-t-il pas découverte ? C’est, je crois, parce que son jugement s’est hypnotisé sur le moment de l’Hérédité. Je n’ai nullement l’intention de sous-estimer l’importance de l’hérédité qui est énorme. Mais au lieu de résoudre la question étiologique, l’Hérédité ne fait que la reculer d’une génération une autre. À côté d’elle, il y a place pour les autres étiologies spécifiques. C’est pourquoi je distingue entre “étiologie spécifique” et “conditions” et je range l’Hérédité parmi les conditions.

Dans votre conception des névropathies vous suivez Janet et je me garderait bien de vous le reprocher. Mais la construction que Janet a édifiée sous le nom de PSYCHASTHÉNIE ET OBSESSIONS n’est pas son chef d’œuvre. Elle traite pêle-mêle ce que nous séparons avec soin, c’est-à-dire les PERVERSIONS et les NÉVROSES qui se distinguent comme le positif du négatif.

Votre Daudet (ihr Daudet) est bien plutôt un PERVERS qu’un NÉVROTIQUE du moins dans ses ouvrages, car je ne m’occupe pas de sa vie privée. IL SERAIT PEUT-ÊTRE ÉTOUFFÉ PAR SA NÉVROSE S’IL NE POSSÉDAIT PAS UN TALENT ASSEZ GRAND POUR DÉVERSER SES PERVERSIONS DANS SA PRODUCTION LITTÉRAIRE. UNE DESCRIPTION RIGOUREUSEMENT PSYCHIQUE RENDRAIT SON CAS ET CELUI DE SON MALHEUREUX FILS INFINIMENT PLUS CLAIR.

Vous voulez trop simplifier les choses en attribuant à celui-ci un tel amour pour son père. La haine du père a peut-être joué un rôle beaucoup plus important. Si vous aviez utilisé les notions de conflit psychique et d’ambivalence affective, vous vous seriez épargné plus d’une hypothèse en apparence arbitraire.

En vous entendant dire que le cas Daudet apporte une confirmation éclatante à mes doctrines, je ne puis m’empêcher d’ajouter, au risque de paraître peu modeste, que s’il vous paraît tel, c’est parce que vous l’avez étudié. Étudiez avec le même soin n’importe quel autre cas, et vous verrez qu’il s’accorde aussi bien avec mes doctrines...

Veuillez agréer...

FREUD »9

Dans son Histoire de la découverte de l’inconscient, Henri F. Ellenberger apporte les précisions suivantes :

« ... l’intervention de Freud à propos de Philippe Daudet fut vivement critiquée. Ce jeune garçon de 14 ans, fils de l’écrivain et chef du parti royaliste Léon Daudet, petitfils d’Alphonse Daudet, avait disparu le 20 novembre 1923 et fut retrouvé le 23 avec une balle dans la tête. On supposa qu’il s’était suicidé, mais l’enquête judiciaire révéla que le garçon avait été étroitement lié à un groupe anarchiste. Léon Daudet était convaincu que son fils avait été assassiné par la police secrète et mena une vigoureuse campagne de presse contre ceux qu’il accusait d’avoir pris au piège et assassiné son fils10. Quelque temps plus tard, l’anarchiste André Gaucher, connu pour ses violentes attaques contre Léon Daudet, révéla que, peu de temps avant la mort mystérieuse de Philippe, il avait reçu la visite d’un adolescent inconnu qui lui avait demandé s’il était vrai que Léon Daudet était un auteur pornographique; Gaucher lui aurait alors fait lire quelques extraits significatifs des romans de Léon Daudet. Gaucher laissait entendre que ce garçon inconnu était Philippe Daudet qui, bouleversé par ces révélations sur son père, avait fort bien pu se suicider. Gaucher profita de la sensation produite par cette histoire pour lancer un livre contre Léon Daudet et chercha à enrôler Pierre Janet et Sigmund Freud dans sa campagne11. Il envoya à Janet, par personne interposée, un récit incomplet de l’histoire de Philippe Daudet, sans donner aucun nom, mais il ne reçut qu’une réponse brève et évasive. Il envoya à Freud une partie du manuscrit qu’il était en train d’écrire sur Léon Daudet, et reçut deux lettres en retour. [... p. 872, Freud] ignorait manifestement que Gaucher était un anarchiste mal famé qui se hâterait d’utiliser ces deux lettres à des fins personnelles »12.

Tout au long de son livre, Gaucher fait référence à des auteurs dont les principaux sont :

Sur les « puissances sexuelles, c’est exactement, remarquons le, le “sexualtribe” de Freud »13. Toutes les références ne sont pas psychanalytiques ou psychiatriques. Par exemple, place est faite à de rares remarques sociologiques, telle celle-ci : « Nous aurons d’autres occasions d’observer que, dans les romans de M. Léon Daudet, la hiérarchie du vice se confond avec la hiérarchie sociale »14. Cependant la majorité des références sont psychiatriques et psychanalytiques. Il cite incidemment la Psychopathia sexualis de Krafy-Ebing, ou bien « le curieux volume du docteur Hesnard » (Les frontières de la folie) mais surtout Obsession et psychasthénie et Les névroses de Pierre Janet. Ce dernier est celui des auteurs qui est le plus souvent cité.

André Gaucher a particulièrement choisi le titre de son pamphlet. Lorsqu’il cite Angelo Hesnard, il écrit que « jusqu’ici nous nous étions bornés à mettre en lumière l’immoralité profonde des romans de M. Léon Daudet. Mais les textes que nous citions ont fini par nous révéler une perversité si étrange, et même, en dehors de tout souci de moralité, une fantaisie imaginative dont le caractère subjectif chevauche si bizarrement l’objectif et perd si étrangement Le contact avec le réel »15. Donner son opinion après avoir décrit un comportement ou après avoir émis une hypothèse, fait la force de Gaucher lorsqu’il y associe un diagnostic étayé par un auteur qui compte pour lui, c’est-à-dire qui écrit dans le même sens en ayant une autorité étayée par le savoir médical qu’il n’outrepasse pas. Par exemple, pour expliquer l’épithète qui fait le titre de son livre, il appelle Janet à la rescousse : « Pierre Janet rattache ce tragique sentiment de la dépersonnalisation à l’obsession de la honte »16.

Parfois un seul auteur ne suffit pas. Pour étayer son raisonnement il lui faut alors citer un auteur citant lui-même un autre auteur tout aussi connu. Ainsi, « Janet note dans Obsessions et Psychasthénie, p. 542 “l’opinion de Freud, soutenue par Tamburini, que les obsessions dérivaient toujours d’un trouble des sentiments sexuels” »17. Ne croyons pas, au regard de l’époque, que ce soit là un terme très osé. À la page précédente Gaucher parle de « l’émotion génitale » terme sans doute plus osé, emprunté à Janet. Parfois, c’est une double référence littéraire à laquelle il est fait appel : « Souiller est à la fois le plus grand tourment et la plus grande joie de l’obsédé ! “L’obsédé, dit Pierre Janet, souffre de son obsession, mais il y tient” [...] Ici intervient évidemment la doctrine de Freud, la thèse célèbre du “refoulement” »18. Il s’agit de ce que l’auteur considère comme « un soi héréditaire » qu’il explique de la façon suivante : « Depuis longtemps contenu, comprimé, refoulé, dirait Freud, il a tout un dynamisme psycho-sexuel à libérer, tout un monde accumulé, ardent, frémissant, de visions et d’images »19.

À ce point de la lecture de L’Obsédé on pourrait écrire un livre sur ce livre, ou bien alors lire son intégralité. On a voulu rendre accessibles ces textes de Janet et de Freud assez peu connus en les situant dans un aspect d’un contexte riche. En conclusion, lisons que Léon Daudet « a deviné, entrevu, découvert en lui-même la plupart des secrets de la Psychanalyse. Son œuvre est peut-être la plus prodigieuse illustration de la doctrine de Freud »20. Peut-être ? Prodigieuse ?


1

Gaucher André, L’obsédé. Drame de la libido, avec lettres de Freud et de Pierre Janet, Paris, André Delpeuch, 1925, 238 p.

2

Id., p. X.

3

Id., p. XIII.

4

Id., p. 6.

5

Id., p. 198. Léon Daudet n’a pas terminé ses études de médecine. Il en donnera un tableau dramatique tour à tour désopilant et caricatural dans son roman Les morticoles qui décrit les professeurs et les usages de la faculté de médecine de Paris, notamment le service de Charcot.

6

Id., p. XIV.

7

Id.

8

Id., p. XV.

9

Id., Lettre de 4 pages non paginée, POSTFACE « Seconde lettre de Freud à l’auteur ». Donnée ici en intégralité.

10

Note 394, p. 871 : « Léon Daudet présente sa propre version dans son livre : La Police politique, ses moyens et ses crimes, Paris, Denoël et Steele, 1934, p. 170-324.

11

Note 395, p. 871 : André Gaucher, L’Obsédé. Drame de la libido, avec des lettres de Freud et de Pierre Janet, Paris, Delpeuch, 1925.

12

Ellenberger Henri F., Histoire de la découverte de l’inconscient, [1970, 1974], Paris, Fayard, 1994, Présentation par Elisabeth Roudinesco, Complément bibliographique par Olivier Husson, 975 p. Ici p. 871-872. Toujours de Henri F. Ellenberger, dans Médecines de l’âme. Essais d’histoire de la folie et des guérisons psychiques, [1954 à 1991], Paris, Fayard, 1995, Textes réunis et présentés par Elisabeth Roudinesco, 550 p., on lit, p. 114 : « Il semble qu’à un certain moment Jung ait pensé à la mémoire héréditaire (théorie qui fut exposée en France par Léon Daudet dans L’Hérédo et Le monde des images), mais il se décida finalement pour la théorie de l’inconscient collectif. »

13

L’obsédé, p. 15, note 1.

14

Id., p. 58.

15

Id., p. 123. C’est ici qu’intervient l’appel de note pour citer « le curieux volume du docteur Hesnard ».

16

Id., p. 168.

17

Id., p. 182. Peut-être s’agit-il des travaux d’August Tamburini qui, en 1890 travaille sur les hallucinations et l’aphasie. Rappelons le travail du Freud neurologue Sur la conception des aphasies. Une étude critique (1891).

18

Id., p. 155.

19

Id., p. 79.

20

Id., p. 200.

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