Accès gratuit
Numéro
psychologie clinique
Numéro 49, 2020
Cyberpsychologie et Cyberpsychanalyse
Page(s) 220 - 291
Section Lectures
DOI https://doi.org/10.1051/psyc/202049220
Publié en ligne 23 juin 2020

Adolescence, 2019 T 37, no 1 – coordonné par Nicolas Rabain et Fanny Dargent – avec la collaboration de François Richard, Benoit Servant, Élise Pelladeau, Francine Caramen, Claude Monneret, F. Lavèze-Pommier, Magali Ravit, Anaïs Lotte, Giuseppe Lo Piccolo, M. Bernard, M. Wathelet, Jessica Pilo, Clara Leroy, François Medjkane, Jean Baptiste Marchand, S Péchikoff, A Drezen, Beatriz Santos, Claire Squires, Philippe Givre.

Dans ce volume, rédigé à l’issue du « Colloque « les sexualités adolescentes » du 9 décembre 2017, différentes figures de la sexualité à l’adolescence sont présentées et analysées au regard des contextes environnementaux et psychopathologiques. Plusieurs hypothèses sont formulées et plus précisément les notions de sexualité plurielle, « d’agir sexuel violent » de transgenre. La complexité de ces thématiques se déploient au fil des articles. L’évocation des dispositifs soignants et psychothérapiques adaptés à ces problématiques, présente un intérêt majeur dans l’approche de la sexualité à l’adolescence. Nicolas Rabain et Fanny Dargent évoquent la pluralité du sexuel à cet âge, interrogent le polymorphisme freudien de la sexualité durant l’enfance et le contexte sociétal dans l’émergence d’un sexualité « distordue ». François Richard nous propose de revisiter la question de la bisexualité, décrite par Freud, en terme métapsychologique. Il analyse comment certains adolescents se fourvoient dans la recherche d’un genre, dans une hésitation identitaire parfois délétère, alors qu’il s’agirait pour eux de se confronter aux « oscillations » libidinales masculin – féminin caractéristiques de leur âge. Benoit Servant, nous explique comment la précocité de l’acte sexuel chez l’adolescent produit une « confusion des sentiments », véritable malentendu au sein du groupe familial qui mine l’individualisation de l’enfant. En appui sur deux vignettes cliniques, il explicite ce que serait la mission du thérapeute, en tant que « figure transférentielle » avec ces jeunes en désarroi, sujet adulte en devenir. Élise Pelladeau évoque une recherche dont l’objet est d’interroger « le rôle du corps de l’adolescent engagé dans l’agir sexuel violent » il est question « de déterminer ce qui fait trauma » dans le corps de l’adolescent le conduisant à l’effraction violente du corps de l’autre. Élise Pelladeau fonde son argumentation sur une courte vignette clinique. Elle expose des travaux de recherche déjà effectués sur ce thème et insiste sur « la théorie générale de la séduction et le signifiant énigmatique » développés par J. Laplanche. Francine Caraman relate une cure avec une jeune fille de 18 ans, pour qui l’acte sexuel vaut communication avec les garçons dans un mouvement de séduction agie, et ce depuis le décès de son père. Pour l’auteur la cure permettrait à « Albertine », par le jeu transférentiel, d’expérimenter les différentes figures de la séduction dans un positionnement de sujet aimant – aimé, stimulé par le cadre analytique. Claude Monneret, évoque, en appui sur deux cliniques d’adolescents aux investissements libidinaux mal structurés, les ressorts imaginaires du recours à la pornographie. Serait-ce l’ultime défense pour éviter la confrontation à des angoisses cataclysmiques liées au défaut de refoulement de l’attirance sexuelle pour la mère ?

Frédéric Lavèze-Pommier et Magali Ravit exposent un dispositif de prise en charge qu’ils ont élaboré pour des adolescents auteurs de violences sexuelles dans le cadre de soins sous contrainte. Ils remarquent l’atmosphère psychique fusionnelle et confusionnelle entre l’agir et le fantasmer chez ces jeunes. Ils décrivent ce qu’ils appellent un espace kaléidoscopique : un dispositif de co – thérapie « bi modale » une sorte «d’ embâttement de cadre » dans une dimension psychodramatique, un espace de transformation des éléments psychiques archaïques. Anaïs Lotte traite de la question du sens de la violence faite au visage de l’autre. Serait-ce un désir de rendre l’autre méconnaissable à un moment où l’adolescent privilégie l’image, dans un désir ambivalent de le « cacher – montrer » ? La rencontre avec une jeune fille qui a agressé au visage une femme dans la rue illustre le propos. Son rêve d’être maquilleuse peut s’entendre comme une courageuse tentative dans l’élaboration du féminin. Giuseppe Lo Piccolo nous présente en quoi la méthode photolangage est pertinente dans un travail psychique groupal avec des adolescents aux agirs violents. Il est question de permettre la prise de conscience et la symbolisation d’éléments psychiques archaïques. Est-ce l’expression d’une défaillance « des fonctions de contenance et de représentation » du Moi ? se demande G. Lo Piccolo.

Il propose un dispositif original; une alternance de séances de groupe parole dans lesquelles se déploie la parole sur le déroulement de l’acte et des séances de photolangage, qui lui favorise le remémoration du trauma, et un transfert par dépôt sur la médiation. Dans « identité de genre et psychiatrie », Marion Bernard, Marielle Wathelet, Jessica Pilo, Clara Leroy, François Medjkane rendent compte d’une recherche clinique, monocentrique, transversale sur la fréquence de comorbidités chez des adolescents transgenres, ayant un diagnostic de « dysphorie de genre ». Il s’agit d’une recherche épidémiologique sur le risque d’éclosion de souffrance psychique chez ces adolescents. Dans « la désintrication du genre et du sexuel » Jean Baptiste Marchant s’attache à penser en terme psychanalytique, la clinique des adolescents transgenres. Il souligne un mouvement de dépsychisation des formes violentes de sexualité. La société privilégie la notion de dysphorie de genre, cette transformation sémantique efface les processus psychiques à l’œuvre. Un questionnement surgit alors, à propos des traitements hormonaux dans un temps de la vie où la croissance du corps est à son apogée. Des conflits entre thérapeutes qui prônent la modération et ceux qui proposent de répondre directement à la demande de transformation restent encore très aigus. Deux vignettes cliniques nous montrent la grande complexité de l’approche thérapeutique de ces adolescents. Stéphanie Péchikoff, Alexandra Drezen reviennent sur le suivi d’une patiente de Freud : Sidonie Csilag, jeune femme homosexuelle. Malgré l’intensité de la cure, la rencontre entre Sidonie et Freud n’a pas eu lieu du propre aveu de Freud. Que peut-on penser de cette non-rencontre, avec les données actuelles de la psychanalyse ? Pour les auteurs, Freud serait resté sourd au désir spécifique de sa patiente, au prise avec une butée théorico-clinique, emporté dans son désir de promouvoir sa « science » psychanalytique. Actuellement se pose justement la question de se décaler du cadre épistémologique habituel à l’écoute du patient, à la rencontre d’autres formes de subjectivité. Dans « on ne naît pas girl on le devient », Beatriz Santos utilise le film Girl pour illustrer sa réflexion sur les phénomènes transgenres et les discours qui les qualifient actuellement. Dans « de la nymphe à la nymphomanie », Claire Squires questionne les racines de l’hypersexualisme à l’adolescence qu’elle argumente avec trois films « jeune et jolie » de F. Ozon, « la tête haute » d’É. Bercot, « la vie d’Adèle » d’Abdellatif Kéchiche. Pour conclure le volume Philippe Givre nous livre ses impressions sur l’ouvrage de S. Poulichet « les poétiques du corps » : comment les terreurs archaïques, non symbolisées par un discours sur les origines ressurgissent à l’adolescence dans différentes variantes de « l’informe » et de « l’impersonnalité » au sein de la vie psychique du sujet.

Les auteurs témoignent des enjeux épistémologiques que formule la psychanalyse contemporaine des nouvelles formes de la sexualité, en accompagnant le mouvement sociétal. Nous pouvons espérer, alors, un assouplissement des a priori discriminatoires qui envahissent la pensée du social. Le monde psychanalytique s’y engage résolument et ce volume de la revue adolescence s’en fait l’écho.

Nicole Brunel

Allouch Jean, Nouvelles remarques sur le passage à l’acte, Paris, essais EPEL, 2019. Dans ce livre, Jean Allouch propose de Nouvelles remarques sur le passage à l’acte, question à laquelle il avait consacré quatre ouvrages en collaboration avec Érick Porge et Mayette Viltard, La « Solution » du passage à l’acte. Le double crime des sœurs Papin (1984), Marguerite, ou l’Aimée de Lacan (1990); Louis Althusser récit divan (1992); Ombre de ton chien. Discours psychanalytique, discours lesbien (2004).

L’auteur traite ici du passage à l’acte en l’examinant à la lumière du « saut épique », cette trouvaille de Fethi Benslama raconte qu’elle lui est venue à l’esprit alors qu’il séjournait en Tunisie, en 2011, au moment du soulèvement populaire.

J. Allouch retient deux définitions données par F. Benslama concernant le « saut épique » : la première étant « ce moment où s’effectue le mouvement d’un détachement de quelqu’un de ce qu’il a été, de sorte qu’il opère une rupture ou une bifurcation dans son trajet existentiel, rupture à partir de laquelle il adopte un mode agoniste de paraître, de parler, d’agir1. » La deuxième définition plus restreinte, correspond à la reproduction du testament d’un candidat djihadiste au martyr mentionné par F. Benslama : « Mes frères, je me suis juré de me présenter devant Dieu et mon maître l’imam Hussein qu’en morceaux découpés, sans tête et sans mains, pour posséder un mérite réel devant le roi des puissants et devant l’imam Hussein. »

F. Benslama distingue ces deux modalités, il refuse de reconnaître un passage à l’acte dans la rupture par laquelle quelqu’un entre en belligérance, s’engage dans le djihad, changement qui ne fait nullement de lui un déchet, tandis qu’il admet que, dans son sacrifice, celui dont on a lu le testament « laisse tomber son corps comme un déchet ».

J. Allouch interroge : « S’agirait-il pour autant d’un passage à l’acte ? » Il préfère qualifier ce geste de « saut épique », parce que le récit qui l’accompagne fait sens. Il s’agit d’un acte qui est pensé, préparé, répond à une intentionnalité : « saisir d’effroi le cœur de ceux qui ne croient pas. » – « Les gestes préparatoires de l’acte et qui déjà en font partie sont éminemment spirituels : soins du corps (rasage, propreté); bénédiction du corps; purification de l’âme; oubli de la vie d’ici; paroles à Dire imposées, cet acte ne sera que pour Dieu seul ». Ainsi, l’acte est pensé avant d’être agi et se place du côté des pensées de l’inconscient. D’après J. Allouch, la trouvaille de F. Benslama permet de réinterroger le « passage à l’acte djihadiste » et aussi le passage à l’acte dans ses différentes modalités par rapport à l’agir : celui qui est pensé, celui qui ne l’est pas et celui qui fait intervenir les deux modalités. Pour dégager et préciser ces différents statuts du passage à l’acte, J. Allouch évoque l’acte djihadiste qui est pensé, revient sur le cas de Louis Althusser meurtrier d’Hélène Rytmann, sur le meurtre des sœurs Papin qui échappe à toute pensée et sur le crime de L’Amante Anglaise dont le personnage fut conçu par Marguerite Duras à partir d’un fait divers qui fait intervenir les deux modalités : passage à l’acte et saut épique. Dans sa conclusion, J. Allouch évoque l’incidence du « passage à l’acte éclairé » tel que Lacan l’a situé au cœur même de l’expérience analytique dans le Séminaire « L’acte analytique »2.

Pour distinguer le « passage à l’acte » du « saut épique » J. Allouch souligne que la pensée du geste djihadiste fait partie de son exécution et cette pensée lui est nécessaire; il s’agit alors de la réalisation d’une pensée articulée comme telle et consciente d’elle-même. Ceci signifie que cet acte fait sens et s’inscrit dans une histoire, « en revanche l’exécution du passage à l’acte se dispense de toute pensée, à fortiori de toute pensée qui se pense ». Ainsi, Louis Althusser n’a pas pensé son acte : « apparente continuité du geste virant du massage (Althusser s’y applique, il est pensé) à l’étranglement (lui sans pensée), c’est cet acte sans pensée qui fait passage à l’acte », c’est du côté du sujet acéphale où se trouve le réservoir des pulsions qui ne sont plus contrôlées par la pensée. C’est du côté du geste sans pensée que se situe Christine Papin ainsi que Claire Lannes, l’héroïne de L’Amante anglaise : « Peut-être qu’une minute avant de la tuer, elle ne pensait pas qu’elle allait la tuer ». Ce qui rend compte d’une impossibilité de la pensée dans l’acte.

À propos de L’Amante anglaise (1968), J. Allouch revient à la reconfiguration que fit Marguerite Duras des nombreux éléments des Viaducs de la Seine-et-Oise, pièce écrite en 1959. Marguerite Duras s’est inspirée d’un fait divers; après le compte rendu du procès d’Amélie Rabilloux (1952) qui « avait assassiné, dépecé son mari puis est allée en égarer les morceaux dans les égouts et les terrains vagues de Savigny-sur-Orge sans être capable d’en donner une explication claire ». Ce procès inspira les trois œuvres reprenant le même thème : Les viaducs de la Seine-et-Oise, L’Amante anglaise, Le théâtre de l’Amante anglaise. La transposition littéraire met en scène Claire Lannes qui tue et dépèce Marie-Thérèse Bousquet dont le corps réduit en morceaux est jeté depuis le viaduc, dans plusieurs trains de marchandises par sa meurtrière, cet acte est signé car chaque morceau porte un nom « Cahors » ou « Alfonso ». Il s’agit d’abord d’un acte sans pensée car M. Duras fait dire à Claire Lannes « J’ai eu trop de mal à le faire pour savoir y penser » ensuite, la dispersion des morceaux ainsi que la séparation entre le corps et la tête, cette dernière non retrouvée ayant suscité un rituel de deuil, supposent « le saut épique » d’un acte pensé.

J. Allouch théorise les différences qu’il constate entre passage à l’acte et « saut épique » à partir de la subversion du cogito de Descartes telle que Lacan la propose en particulier dans le Séminaire XV, « l’Acte psychanalytique»3 : « Ou je ne pense pas, ou je ne suis pas ». La démonstration de J. Lacan suppose la construction d’un quadrangle, en haut à droite de ce quadrangle, se trouve le vel de l’aliénation qui impose la logique du choix forcé, le groupe de Klein est aussi présent dans ce schéma. En haut à gauche du quadrangle, le « Je ne pense pas » est écorné de l’être, la négation va porter sur le Je, c’est le lieu du passage à l’acte, le manque du grand Autre n’est pas rencontré, il n’y a pas de pensée. De ce même côté est également noté l’objet a présent en tant que rejet de l’inconscient, du savoir de la castration : est le lieu où, dans le contexte de l’analyse, l’analyste se situe comme semblant d’objet a. De ce fait, les pensées de l’analysant adviennent à partir du « ou je ne suis pas » en bas à droite, lieu des pensées de l’inconscient, en même temps que le – support de la castration se présente en établissant un rapport entre a et –.

Le passage à l’acte tel qu’il est décrit concernant les sœurs Papin correspond bien à un acte sans pensée où le sujet est absent à lui-même, une « incorporation », pour les sœurs Papin selon J. Allouch, acte qui sur le quadrangle, se situe en haut à gauche, là « ou je ne pense pas ».

En revanche, J. Allouch attribue à l’acte du sujet djihadiste la spécificité du « saut épique », celui-ci se situerait dans le quadrangle en bas à droite de la figure « ou je ne suis pas », c’est-à-dire, le lieu des pensées de l’inconscient. Pensées qui, de mon point de vue, conçoivent le meurtre comme un acte de rédemption, il n’est pas tenu compte de l’interdit du meurtre et de l’inceste qui fondent la Loi. La pensée qui vise à glorifier le martyr, en transgressant la Loi, écarte la castration soit le – qui dans un tel contexte est forclos. Le « saut épique » affirme un sujet dans une pensée meurtrière qui vise une gloire posthume dans le sacrifice de soi parce qu’il n’y a de Dieu que Dieu, fusion qui écarte tout manque, toute différenciation. L’issue est la jouissance du meurtre pour se fondre dans Dieu. L’enjeu pour ces sujets, n’est pas « le savoir de l’inconscient sur la différence sexuelle, le non-rapport sexuel, le savoir sur la castration qui une fois apuré, viendra s’inscrire dans le sujet analysé ». J. Allouch rattache néanmoins le saut épique à la seconde analytique (celle du non-rapport sexuel).

Afin de préciser les positions différentes du passage à l’acte et du saut épique, l’auteur évoque les actes de Louis Althusser puis ceux de Claire Lannes, l’analyse de leurs passages à l’acte le fait apparaître comme geste meurtrier du passage à l’acte et aussi du saut épique. Que ce soit Louis Althusser ou Claire Lannes, ils ont commis leur acte sans y penser : lui, masse le cou d’Hélène et dans la même continuité, l’étrangle alors qu’il est absent à lui-même, pour ensuite reconnaître son geste meurtrier. Claire Lannes sait où ont été balancés les différents morceaux du corps de sa victime mais elle a oublié le lieu où se trouve la tête, ce qui maintient l’énigme irrésolue, et le trou « tout à la fois langagier (lalangue) et spacialisé (l’Autre comme lieu), où se tient son être relève d’un “je ne suis pas”. J. Allouch évoque le tracé, le fil tiré par Lacan4 entre le « je ne suis pas » et le « je ne pense pas » franchi d’un seul saut, court-circuit, à propos de L’Amante anglaise qui maintient le saut épique « en deçà d’un certain et infranchissable seuil, ce qui la tient comme en arrêt. » Le passage à l’acte tient ici en un seul mot : « vomir » qui pour Allouch confirme qu’il relève de la première analytique du sexe (celle de l’objet a en l’occurrence l’objet oral) – « vomir cette viande et sauce qu’était devenue Marie-Thérèse, tandis que ce qui l’accompagne, à savoir un saut épique, se présente comme une lettre adressée à l’amant d’antan que la meurtrière n’a jamais cessé d’aimer. » La combinaison des deux, maintient un suspens. Il s’agit ici d’un récit romanesque qui, reprenant un fait divers contient une vérité humaine qui rencontre une limite, celle où la castration n’est pas inscrite. Elle n’est pas comme le souligne J. Allouch « là où c’était – » qu’avec Lacan on appellera « castration », qui concerne l’acte psychanalytique. J. Allouch pose la question du réexamen de l’acting-out à la lumière du passage à l’acte et du saut épique car l’acting-out occuperait une position médiane entre les deux. Situé au bas gauche du quadrangle, l’acting-out participe d’un transfert sans analyse. J. Lacan l’analyse à partir de l’observation d’Ernst Kris publiée en 1951 dans The psychoanalytic quarterly5. Cette observation met en scène « l’homme aux cervelles fraîches », ce que Kris dans le transfert interprète à partir d’un savoir préconçu, l’interprétation ne prend pas sens pour l’analysant et va se jouer dans le réel, hors de l’analyse, pour ensuite y revenir dans un récit où se manifestent les pulsions scopique et orale.

L’auteur centre sa conclusion sur le saut épique et le « passage à l’acte éclairé » par l’approche de ce que serait une fin d’analyse. Il distingue deux conceptions de fin d’analyse chez Lacan, la première concernant un certain devenir de la pulsion et du fantasme ($ <> a) traversé et confronte le sujet à un reste, le a véritable, en même temps que son être est confronté au désêtre. La deuxième conception propose une autre sorte de séparation qui, elle, concerne l’analyste en tant que tel et l’analysant en tant que tel. Il y aurait lieu de reconnaître le passage à l’acte dans la première version et le saut épique dans la deuxième. J. Allouch introduit ensuite une discussion intéressante concernant la logique proposée par Lacan concernant l’articulation entre les deux positions à tenir le « je ne suis pas » et le « je ne pense pas ». À la fin d’analyse, il y aurait à prendre en compte le saut épique qui permet que l’analysant se sépare de son analyste, ainsi la castration en tant que telle serait assumée en même temps que le non-rapport sexuel. Le problème de la fin de l’analyse est alors ramené à trois termes : passage à l’acte, saut épique et passage à l’acte éclairé, terme que Lacan utilise dans son résumé du Séminaire de l’Acte psychanalytique. À ce propos, J. Allouch fait le commentaire suivant : Ce sujet qui a accompli la tâche au bout de laquelle il s’est réalisé comme sujet dans la castration, a ainsi atteint son “je ne suis pas” ». Ce lieu est celui du saut épique qui permet que l’analyse soit bouclée et qu’ainsi, il y soit mis fin. C’est un acte radical mais qui n’est pas sans suite, puisqu’il détermine la passe qui consiste à revenir au point de départ, c’est-à-dire au « je ne pense pas ». C’est par un passage à l’acte que le sujet entre en analyse et que s’instaure le transfert et c’est par un passage éclairé, qui est un saut épique et en même temps une boucle qu’il en vient à occuper la place d’analyste. Cette boucle consacre la séparation de l’analyste et de l’analysant, passage à l’acte éclairé qui se conclut par un saut épique. Le passage à l’acte éclairé constitue l’essence du passage à l’acte, mais il y a eu un déplacement constitué de plusieurs déplacements ou parcours en suivant les vecteurs du quadrangle pour que l’analysant revienne au point de départ mais « éclairé », sinon « averti », ainsi en suivant J. Lacan, l’analysant a rencontré la castration qui « instaure » le passage à l’acte éclairé d’un sujet désormais averti, qualifié de passage à l’acte post-castration. J. Allouch souligne que Lacan est revenu sur le passage à l’acte éclairé lors du Congrès de la Grand-Motte le 2 novembre 19736, il fait rebondir « la notion de passage à l’acte éclairé dans l’éclair de la passe qui se voyait ainsi étayée et confirmée. » La question qui persiste : Un analyste peut-il durant la séance ne pas penser ? Il s’agit pour lui de mettre à l’écart ses propres pensées, de ne pas penser à la place de l’analysant et de faire en sorte qu’émergent chez l’analysant les pensées de l’inconscient. Le « Ou je ne pense pas » met en jeu le rapport au vide à faire en soi et à la place à donner à l’objet a véritable issu de l’ouverture du fantasme et sur lequel l’analyste peut alors prendre appui et assumer le semblant du sujet supposé savoir, le a véritable est alors à distinguer des quatre a effaçons que l’analysant place en lui et dont l’analyste n’a pas à être dupe, de mon point de vue, il s’agit aussi d’un saut épique !

Cet ouvrage amène des questions essentielles dont les analystes n’ont pas fini de débattre !

Robert Samacher

Brody-Baudin Marianne, 2019, Moustapha Safouan un Homme de Parole, Institut du Monde Arabe, Centre culturel du livre, Casablanca.

Marianne Brody-Baudin est psychanalyste, membre de l’Association Psychanalytique de France (APF), ne s’inscrivant pas dans la mouvance lacanienne, elle a néanmoins accepté de relever le défi de faire connaître la personnalité et l’œuvre d’un psychanalyste qui a été proche de Jacques Lacan, qui a su lire ses Séminaires, partager leur substantifique moelle et en faire avec son style, passer l’enseignement et la transmission.

Marianne Brody-Baudin nous fait partager son plaisir de découvrir l’œuvre d’un homme charismatique et « solaire ». Elle présente sa biographie et commente trois de ses livres pour en saisir l’esprit, sans jamais le trahir, dans le respect de ce qu’il fait entendre de la lettre et du signifiant. L’auteure est particulièrement sensible à la liberté de ton de M. Safouan, à ses réponses spontanées, directes, claires, permettant de saisir la complexité de la pensée lacanienne. M. Brody-Baudin parvient à nous faire découvrir un psychanalyste qui après Lacan, a marqué le XXe siècle et qui continue à perpétuer une pensée d’une portée psychanalytique, littéraire et philosophique bousculant ce XXIe siècle qui plus que jamais déborde dans ses excès productivistes et a besoin de saisir ce que le tranchant de la castration signifie. C’est ce à quoi M. Safouan continue à s’employer, malgré son grand âge, et il sait se faire entendre, c’est bien ce que M. Brody-Baudin démontre à travers son livre.

Dès l’introduction nous apprenons que « Cet ouvrage s’inscrit dans le cadre d’un ambitieux projet culturel initié et mis en œuvre par deux institutions culturelles de renommée, le Prix du Roi Fayçal à Ryad et l’Institut du Monde Arabe à Paris, représenté par la Chaire de l’Institut. Ce projet se donne pour objectif de faire connaître auprès du grand public une centaine de chercheurs universitaires arabes et français qui se sont distingués par leurs travaux qui ont suscité différentes formes de dialogue constructif et interactif entre les deux rives de la Méditerranée au cours des deux derniers siècles.[...] Le choix de soixante personnalités arabes et de quarante personnalités françaises est le fruit d’une réflexion raisonnée et ciblée [...] par un comité scientifique commun. » Moustapha Safouan fait partie des personnalités choisies, il est un de ceux qui font autorité dans la discipline psychanalytique.

Le premier chapitre donne des éléments concernant la biographie de Moustapha Safouan : « Un nom, un homme, une figure dont la présence garde une résonance qui traverse le temps –où peuvent se joindre le 20e et 21e siècles – et l’espace qui va du monde arabe à l’occident ». L’auteure présente les différentes facettes de la personnalité de Moustapha Safouan ainsi que la résonnance de certaines de ses œuvres dans l’espace culturel contemporain. Ce chapitre nous fait connaître le cadre dans lequel son œuvre s’enracine ainsi que les rencontres qui ont suscité son intérêt profond pour le langage, l’orientant vers la philosophie et la linguistique, en même temps qu’il s’engagera dans la psychanalyse.

Né en Mai 1921 à Alexandrie, M. Safouan est un enfant qui « quitte la maison et jouit du spectacle des rues ». Il est pris dans le bain de paroles qui l’entoure, et il s’imprègne de la musique et de la coloration des mots. Son adolescence est aussi évoquée avec sa passion pour la littérature arabe, celle-ci prend une portée politique dans la lutte contre l’occupant anglais cherchant à imposer sa langue. Son milieu familial, le contexte amical autour de son père, faisaient régner un état d’esprit contestataire : « les jeux de mots étaient le sel de la société égyptienne des années 20-35. » [...] « L’intérêt pour les mots, plaisir d’en jouer, désir de traduire sont déjà présents, précocement et profondément ancrés chez celui qui va devenir psychanalyste et traducteur. » Sa rencontre du professeur Moustapha Ziwar qui l’incite à préparer une thèse de doctorat à l’étranger, il s’inscrit à la Sorbonne en mars-avril 1946, dans cette même période, il rencontre Marc Schlumberger et s’engage dans une psychanalyse, tranche personnelle de trois ans qui l’emmènera ensuite dans l’aire/ère Lacan, par son premier contrôle avec Jacques Lacan en 1949 qui durera jusqu’en 1953.

Dès 1951, M. Safouan a suivi les Séminaires de Lacan, en a rendu compte et a commenté leur contenu dans plusieurs ouvrages. Néanmoins, il quitte la France en 1954 à la demande de M. Ziwar pour prendre en charge en Égypte un enseignement de psychologie à l’université. Ce n’est qu’en 1954 qu’il obtient à nouveau un visa pour retrouver son activité de psychanalyste et fréquenter à nouveau le Séminaire de Lacan qui lui propose alors un contrôle théorique.

En même temps qu’il s’inscrit dans le champ psychanalytique, M. Safouan traduit en arabe L’interprétation des rêves de Freud à partir de l’allemand, il est aidé en cela par Hilde Zalosche, historienne yougoslave, spécialiste d’art chrétien en Égypte, s’attelle également à la traduction en arabe égyptien du Discours de la servitude volontaire d’Estienne de la Boétie, à celle d’Othello de Shakespeare « pour donner la preuve qu’on peut faire une littérature dans cette langue-là ! »7.

M. Brody-Baudin a le sentiment que le choix de cette œuvre de Shakespeare n’est pas le fruit du hasard : elle met en scène la jalousie et pose la question du désir féminin, elle renvoie au questionnement freudien « Que veut la femme ? » (« Was will das Weib ? ») Qu’en est-il de la sexuation et du féminin en psychanalyse ? Questions que Lacan traite également dans ses Séminaires, M. Safouan à sa suite, les reprendra et les travaillera dans ses recherches en psychanalyse.

Après avoir présenté la biographie de M. Safouan, M. Brody-Baudin explore la portée clinique et théorique de l’œuvre qu’elle commente de façon détaillée en examinant en particulier les trois ouvrages suivants : Le transfert et le Désir de l’analyste, publié en 1988, La parole et la Mort, texte de 1993, publié dans une seconde version en 2010, La Psychanalyse : science, thérapie– et cause 1re édition en 20138.

Le transfert et le désir de l’analyste publié en 1988, est une « longue réflexion sur les errances et les avancées, tant dans la théorie que dans la pratique, de la psychanalyse autour d’un point de butée unanimement reconnu : le transfert. » Amenant les questions : « Qu’est-ce que le transfert, celui de l’analysant, celui de l’analyste ? Peut-on et pourquoi parler de contre-transfert pour désigner le fonctionnement psychique de l’analyste dans sa relation à l’analysant ? Quelles conséquences amène-t-il pour la formation des analystes ? ».

M. Brody-Baudin résume les points essentiels que soulève chacun des chapitres de ce livre : Dans le premier chapitre sont posées les questions : Comment se dire analyste ? Comment transmettre la psychanalyse ? Dans le chapitre II, M. Safouan démontre qu’il ne peut y avoir de solution au problème que pose le transfert si la théorisation du fantasme et de son objet, apportée par Lacan, ne sont pas articulés. Elle nous montre que c’est dans le détail qui a échappé qu’il va chercher la réponse et fait ainsi avancer la pensée psychanalytique.

Le chapitre II souligne la question du contre-transfert qui mène à celle du désir de l’analyste et de la fin de l’analyse, éviter ce questionnement, c’est « considérer comme allant de soi que l’analyste a été analysé, quitte à remettre ses trébuchements sur le compte du contre-transfert ». M. Brody-Baudin montre comment M. Safouan avec le chapitre III, aborde les théories du contre-transfert en prenant appui sur des Séminaires9 de Lacan ainsi que sur des articles des Écrits. Le chapitre V a pour thème : Le transfert selon Lacan, sont alors repris et commentés un certain nombre d’articles des Écrits10, de même que le Séminaire XI « Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse »11. M. Safouan revisite également la question de l’institutionnalisation de la psychanalyse, il « réitère son indéfectible enracinement dans les théories du sujet divisé, de l’objet a et de la fin de l’analyse tout en apportant ses propres vues sur le devenir analyste et le devenir de la psychanalyse. » [...] « De même que la fin de l’analyse n’est pas « programmable », l’avenir de la psychanalyse reste inconnu. Le dernier message de

M. Safouan au terme de ce livre concerne « le sérieux des psychanalystes, seul à pouvoir ouvrir à la psychanalyse la voie d’un avenir possible. »

Le deuxième ouvrage examiné a pour titre La parole ou la mort. Essai sur la division du sujet12, il s’agit de la réédition d’un ouvrage publié en 1993, la première version étant sous-titrée Comment la société humaine est-elle possible ? Cette version interrogeait les quatre interdits qui fondent l’ordre symbolique permettant la vie sociale : l’inceste mère-fils, le mensonge, le meurtre, l’appropriation du don sans contre-don. Dans la première édition, la structure de la parole qui s’enracine dans le langage n’était pas vraiment traitée, question d’autant plus essentielle que c’est dans la structure de la parole, entre le procès de l’énonciation et celui de l’énoncé, que s’inscrit le sujet divisé. M. Safouan l’illustre en se référant à sa propre expérience : Lors d’un contrôle avec Lacan, M. Safouan pose la question : « Où est le père dans tout ça ? », la réponse obtenue : « Mais c’est lui qui tient la balance entre vous deux. Car entre deux sujets, il n’y a que la parole et la mort ». Cette réponse à la question posée, a « résonné comme l’enjeu de la vie même. » M. Brody-Baudin nous indique que les maîtres-mots sont : Vérité, mensonge, doute, croyance, ambivalence, rivalité, désir et loi, « mots qui donnent une force indéniable menant au plus profond de la vie psychique. »

Le dernier de ces trois ouvrages : La Psychanalyse : science, thérapie-et cause13 se centre sur la psychanalyse, son histoire, ses vicissitudes et ses richesses théoriques et pratiques. En effet, comme l’écrit M. Brody-Baudin, « en six décennies, le monde, la société, les mœurs ont changé et la psychanalyse a aussi évolué. Donner accès aux strates anciennes, prendre du recul vis-à-vis du présent, faire acte de mémoire et envisager l’avenir, cela a d’autant plus d’intérêt que cela passe par la parole d’un homme qui sait rester absolument vivant. »

Ce livre est divisé en trois parties autonomes qui traitent 1) du mouvement freudien, 2) de la théorie psychanalytique de l’Éros, 3) de la saga lacanienne.

On suit M. Brody-Baudin qui nous présente comment M. Safouan a retracé dans la première partie, l’histoire du « mouvement freudien ». Il a resitué l’histoire du freudisme et de la psychanalyse à partir de la fin du 19e siècle à Vienne, revient sur ses vicissitudes durant le XXe à la suite de la création d’une organisation internationale (Internationale Psychoanalytische VereinigungIPV –) à partir de 1910. Il met en relief les moments forts et les figures historiques qui ont illustré l’organisation du mouvement psychanalytique. Dans le chapitre II, M. Safouan revient aussi sur la fiction qui ferait croire qu’une société analytique pourrait garantir la formation d’un bon analyste, « car aucune formation, aussi poussée soit-elle, ne mettra jamais l’analyste à l’abri de la “résistance” ».

Dans les chapitres III et IV, Safouan reprend les critiques d’Otto Rank et de S. Ferenczi apportées à l’édification de la psychanalyse sur les bases imposées par Freud. Il se montre sensible aux déboires de ces deux psychanalystes et sur ce que Freud n’a pas voulu ou pu entendre du transfert de ces deux hommes sur sa personne, sur leur théorisation et ce qui n’a pas paru acceptable pour les psychanalystes attachés à l’orthodoxie freudienne tels que E. Jones et K. Abraham. Du point de vue de M. Safouan, les questions que Rank et Ferenczi apportaient n’ont pas été reprises et élaborées par Freud et les membres du Comité secret. Cette censure a enfoui des questions en suspens non élucidées, elle a eu des effets sur la formation et l’habilitation des psychanalystes. Ce conflit, non assumé ne permettra aucune avancée pour la psychanalyse et l’organisation IPA se contentera de reconduire les formules déjà existantes, M. Safouan conclut ce chapitre en affirmant : « Pour la première fois dans l’histoire des sciences, une discipline qui se voulait scientifique s’est organisée institutionnellement comme une église ».

La deuxième partie de cet ouvrage traite de la Théorie psychanalytique de l’Éros en cinq leçons : la confrontation à la différence sexuelle, sur l’Œdipe, sur le Nom-du-Père, le phallus, le féminin pour en arriver à la question de la jouissance supplémentaire, celle de la femme qui n’est pas toute prise dans la fonction phallique. Il s’agit d’un « ineffable » que M. Safouan essaie de saisir et qu’aucun mot ne peut traduire, il s’agit d’un Réel qui échappe, rencontré par le psychanalyste d’où découle dans son propos la question de la passe, ce qui peut se dire du désir de l’analyste et qui mène à la question de la fin de l’analyse. La troisième partie « La saga lacanienne » fait suite à la première partie historique, elle reprend l’histoire de la psychanalyse avec, après la seconde guerre mondiale, les questions de continuité et de rupture, l’avènement d’une nouvelle lecture de l’enseignement de Freud par Lacan.

M. Brody-Baudin nous fait savoir comment M. Safouan revient sur l’institutionnalisation de la psychanalyse sur le plan international à partir de Freud. M. Safouan a été le témoin des divergences et des disputes au sein de la Société Psychanalytique de Paris (SPP) et des conflits qui ont amené à la création de la Société Française de Psychanalyse (SFP). Avec la création de deux nouveaux groupes l’Association Psychanalytique de France dominée par les universitaires et reconnue par l’IPA et l’École Française de Psychanalyse fondée en réaction par Lacan, qui deviendra l’École Freudienne de Paris. L’histoire de cette École est reprise dans le chapitre III, et notamment la « Proposition du 9 Octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École »14, posant différentes questions concernant la formation du psychanalyste dont « la passe » qui devient le lieu de cristallisation des conflits. Ce point particulier est développé dans les chapitres IV « Un amour d’institution » et V « La passe ». Le transfert et la passe sont alors placés dans le cadre historique de leur émergence en même temps qu’est précisée la confrontation Pierre Legendre/Jacques Lacan lors du congrès de Deauville en 1978, Lacan y concluait alors que la passe est un échec mais qu’elle méritait d’être continuée même si, contrairement à ce qu’il croyait, la psychanalyse est « intransmissible ».

M. Safouan reconnaît sa dette à l’égard de J. Lacan, il lui doit sa formation au même titre que ses analysants. Si M. Safouan reconnaît la pertinence la passe en tant que procédure qui permet de saisir le moment particulier où dans la cure, vient se dire le « désir de l’analyste », c’est à condition de renoncer au rêve d’une procédure institutionnelle.

Après avoir suivi la pensée clinique et théorique de Moustapha Safouan marquée par les influences freudiennes et lacaniennes, Marianne Brody-Baudin détaille certaines résonances de sa pensée dans les milieux analytiques ainsi que les effets médiatiques. Elle ne cherche ni à discuter les sources, ni les avis de leur auteur. Son projet a été plutôt « de suivre cet homme, un analyste, aux prises, comme nous pouvons l’être aussi, avec des interrogations et des recherches jamais fermées ni encore éteintes ». Les recherches de M. Safouan dans le domaine de la cure et en particulier la « passe » continuent à faire réagir les psychanalystes contemporains.

Ainsi, dans le chapitre suivant intitulé les résonnances à l’œuvre de M. Safouan, M. BrodyBaudin fait référence à plusieurs auteurs. Ainsi, l’ouvrage de Robert Samacher La psychanalyse otage de ses organisations ?15 accorde une place particulièrement importante aux travaux de M. Safouan. L’auteur reprend les mêmes faits historiques avec des points de vue qui bien que souvent convergents, sont aussi divergents en particulier sur la passe.

R. Samacher, suivant le point de vue de Solange Faladé, proche de J. Lacan et fondatrice de l’École Freudienne en 1983, ne conçoit pas la passe hors institution, en effet dès lors que des analystes se réunissent pour organiser une passe, ils font institution, point de vue qu’énonçait M. Safouan en 1983. Il écrivait alors : « D’un côté, la psychanalyse semble rebelle à l’institutionnalisation, d’un autre côté, comme le devenir analyste appelle le concours de plusieurs, sans institutionnalisation il n’y a pas d’analyste, partant, pas de psychanalyse non plus »16.

Il est essentiel que la clinique et la théorie psychanalytique ne soient pas accaparées par une institution qui ne reconnaît ni la place du manque, ni celle de la division du sujet, ni celle de la reconnaissance de l’objet perdu. Ces points cliniques et théoriques essentiels permettent d’établir des ponts entre la pensée de M. Safouan et celle de S. Faladé, dans le même sillon freudien et lacanien.

M. Brody-Baudin se réfère aussi à l’article de Mourad Merdaci « Sexualité du voile »17 écrit en 2005. Cet article reprend les travaux de M. Safouan concernant La sexualité féminine dans la doctrine freudienne, cette question est traitée par l’auteur de l’article à partir du port du voile que certains pays ou coutumes islamiques ont imposé (ou imposent encore) aux femmes. Le même ouvrage de M. Safouan18 a inspiré Gérard Pommier dans son livre Que veut dire « faire » l’amour ?19. On y retrouve une citation de M. Safouan :

« À aucun moment, Freud n’a parlé d’une croyance en un seul organe qui serait l’organe masculin, il a parlé d’une croyance au Phallus qui, précise-t-il n’est pas le pénis » mais un signifiant qui vaut pour les deux sexes.

M. Brody-Baudin rappelle également une rencontre dialoguée entre Sylvain Frérot20 et M. Safouan à propos de son livre Le langage ordinaire et la différence sexuelle21. Le débat qui s’en suit, offre l’occasion à M. Safouan de présenter sa conception personnelle concernant la jouissance féminine en particulier à partir du Séminaire « Encore » (Le Séminaire XX)22 de Lacan. M. Brody-Baudin note alors que M. Safouan trouve une liberté d’expression qui donne une idée non seulement de la plasticité et du caractère chaleureux de son contact avec des collègues, mais aussi de son aisance face aux limites qu’impose le supposé « savoir ». L’auteure évoque aussi le dialogue avec Gérard D. Khoury le 12 juin 2008 à Aix-en-Provence à propos du livre Pourquoi le monde arabe n’est pas libre ? Politique de l’écriture et terrorisme religieux23.

Sont encore cités l’article d’Henriette Michaux dans la revue Che vuoi ? Patrick de Neuter dans les Cahiers de Psychologie, de même que l’entretien avec Ch. Hoffmann et A. Vanier, publié dans Figures de la psychanalyse.

Pour clore sa synthèse exhaustive de la vie et des travaux de M. Safouan, M. Brody-Baudin propose une liste des résonances médiatiques dont sa participation à des émissions de France-Culture, au Journal en ligne du Club-Médiapart, et communique aussi les références des interventions de M. Safouan en particulier à Beyrouth.

Par la précision de sa description de l’homme, de son histoire et de son œuvre, M. Brody-Baudin suscite le désir de faire la connaissance de Moustapha Safouan. La lecture qu’elle nous propose, donne au lecteur le sentiment que l’accès à la richesse de la pensée d’un des élèves et continuateur de l’expérience freudienne et lacanienne est désormais à sa portée.

Robert Samacher

Jean Luc Brackelaire, Jean Kinable et Eugène Rutembesa (sous la dir. de) Recherches et Pratiques en santé mentale suite aux violences politiques, Répondre d’Autrui Édition Académia, Louvain-la-Neuve, 2018.

Paru en 2018, cet ouvrage collectif interdisciplinaire d’auteurs et de chercheurs cliniciens interroge par la transmission de ses réflexions et de ses recherches en santé mentale, les métiers, fonctions, et rôles, de tout clinicien engagé dans des pratiques faisant suite à des violences collectives, guerres, génocides, ou modes de gouvernances totalitaires. Il est question principalement, d’une présentation de nombreux travaux de recherches effectués et réalisés auprès de populations rwandaises survivantes du génocide perpétré contre les Tutsi en 1994.

« Comment œuvrer ensemble à restaurer les possibilités psychiques et sociales de répondre d’Autrui après qu’on ait tenté de le détruire ? ». Cette formule citée dans le synopsis de ce collectif nous conduit à confirmer l’hypothèse qu’il y aurait une attaque et une déliaison des principes même du soin et de la créativité des cliniciens engagés dans de telles pratiques. En effet, dans les contextes de violences déshumanisantes, les traumatismes affectent et mettent à mal nécessairement le travail de pensée de chacun. La clinique du traumatisme de génocide et des violences politiques pose un problème épistémologique à la théorisation et à la conceptualisation, car elle place le clinicien contre-transférentiellement dans une forme particulière d’élaboration embolisée où il s’agirait de se représenter quelque chose d’irreprésentable. Tout le travail de mémoire entrepris durant 25 ans aurait-il offert cette possibilité d’interroger les dynamiques et processus opérants sur les dispositifs et sur la scène sociale qui émanent de ces situations si extrêmes ?

Nous retrouvons ainsi tout au long de l’ouvrage, les thématiques de la déshumanisation et de la survivance nourries d’une réflexion clinique qui nous en apprend beaucoup sur les processus en jeu dans l’écoute, la reconnaissance des traumatismes, et les conditions favorables à leurs possibles élaboration psychiques et sociales, « ancestrales » ou transgénérationnelles, par la mise en place de dispositifs cliniques groupaux. Comment retisser les fils et les liens de l’histoire individuelle et collective pour redonner à l’Autre cette possibilité de répondre d’Autrui ?

Les praticiens-chercheurs questionnent leurs dispositifs auprès de femmes violées, humiliées et contaminées par le VIH, d’adolescents ou d’enfants rescapés, d’individus victimes d’agressions dans un après-génocide et face à l’effacement d’une trace, d’une mort anonyme, quand les morts de proches n’ont pu avoir de sépulture. Comment donner l’assurance ici qu’une société tout entière n’a pas sombrée dans le chaos ? C’est sans doute parce que les cliniciens analysent aussi leur responsabilité engagée dans leurs fonctions et leurs rôles face à de telles situations, qu’ils se laissent surprendre, affecter, qu’ils accèdent ainsi en intériorité à une meilleure compréhension des enjeux de cette clinique post-génocide.

Tout au long des modèles et méthodes de recherches présentés, nous découvrons des obstacles, des difficultés cliniques, des pratiques spécifiques, ainsi que des modes d’intervention et des modèles différentiels de traitements. Parmi ceux-ci nous retiendrons « L’”entre-nous” : espace de réparation psychique pour les personnes traumatisées dans le Rwanda post-génocide », rédigé par Jeannette Uwineza et Jean-Luc Brakelaire. Un certain nombre de recherches proposées à la lecture comme celle-ci offrent cette particularité qu’elles sont issues d’un colloque international qui s’est tenu au Rwanda en 2013, à l’initiative d’équipes de cliniciens promotrices du projet interuniversitaire ciblé (PIC), qui réunissait plusieurs Universités Belges ainsi que le Département de psychologie clinique de l’Université du Rwanda.

Ainsi dans l’« entre-nous », il est proposé au lecteur un dispositif groupal issu d’une recherche action, qui avait pour objectif d’élaborer un modèle de prise en charge psychosociale pour les Rwandais faisant face à un double traumatisme, qui était celui d’être survivant de génocide et infectés du VIH.

L’intérêt de ce dispositif groupal co-animé est qu’il suggère un espace multidimensionnel à valeur de dépôt et de partage des éprouvés avec co-création d’une enveloppe sécurisante. Ce qui est pertinent c’est que ce modèle serait réaménageable auprès d’autres populations soumises à des violences politiques. Ainsi le groupe et son dispositif favoriseraient le processus de déploiement d’une expérience traumatique collective. Ils seraient par là facilitateurs d’un travail de différenciation pour des sujets désymbolisés par les événements déshumanisants du génocide. Ici, les rescapés profitent de la dynamique groupale et du partage intersubjectif du traumatisme, pour retrouver le chemin possible d’une narration de leur propre histoire individuelle singulière par le passage symbiotique du « Nous » qui inclut le collectif.

Pour conclure, cet ouvrage de plus de deux cents pages paraît de prime abord assez dense à la fois par son contenu et la thématique centrale abordée, que par le nombre d’études et de dispositifs présentés. Cependant, celui-ci peut intéresser tout individu, anthropologue, psychologue, sociologue, travailleur social, etc., concerné par les traumatismes psychosociaux. L’intérêt se situe dans la dialogique des différentes problématiques cliniques spécifiques rencontrées par des doctorants, chercheurs, dans ce contexte de violences politiques, face aux modèles thérapeutiques traditionnels engendrés par la culture rwandaise. La multitude des présentations et des réflexions offre une richesse par le possible espace d’introspection qu’il procure à tout acteur social et clinicien, dans la fonction de responsabilité qui lui est confiée d’accompagner autrui face aux différents ordres de traumas, mais aussi face aux transformations contemporaines et aux multiples formes d’emprises actuelles néolibérales expropriatrices des liens de soi à Autrui.

Karine Henriquet

Bulletin de Psychologie, 2019, tome 72, no 559.

Ce numéro a pour thème la question du diagnostic chez l’enfant. Elle est introduite par R. Voyazopoulos et les textes qui constituent le dossier sont issus pour partie d’un colloque de l’APPEA qui s’est tenu à Paris en 2016. Historiquement, le terme de diagnostic est largement utilisé aussi bien en clinique de l’enfant que dans une perspective développementale. Cela a commencé avec Binet et Simon en 1904 et s’est poursuivi avec Rorschach, Rey, Piaget et Inhelder, Zazzo, Perron... Selon Ohayon (2006) Lagache fait du diagnostic « l’acte caractéristique » de la psychologie clinique. Malgré ces nombreuses références, le terme de diagnostic psychologique n’a jamais fait l’objet d’études précises, bien que son emploi et son application soient parfois discutés voire discutables.

Le premier article de S. Sultan et M. J. Béliveau (université de Montréal, Québec) insiste sur les défis du diagnostic psychologique défini comme une description valide du fonctionnement psychologique dont les difficultés sont exacerbées chez l’enfant en raison de la rapidité du développement, de l’importance du langage, de la psychomotricité, qui transforment ses possibilités d’interaction. Les difficultés méthodologiques sont nombreuses, c’est pourquoi il faut faire appel à plusieurs « informants », sachant que dans plusieurs types de situations, la corrélation entre l’auto-évaluation de l’enfant et celle faite par les parents est faible. Il faut donc aussi utiliser plusieurs méthodes dont l’entretien et les techniques projectives constituent une base, mais qui doivent être parfois complétées par d’autres outils qu’il faut, dans certains cas, inventer. Après la phase d’utilisation des outils, vient celle des interprétations visant à un jugement valide. Plusieurs pièges attendent alors le psychologue. Tout d’abord, celui d’un jugement prématuré qui ne tient pas compte d’éléments contradictoires. Il faut noter que le psychologue qui a établi le diagnostic n’a souvent aucun suivi pour savoir si son jugement était valide ou non. L’autre biais est celui de la familiarité, avec une orientation théorique ou avec des expériences antérieures. Les pistes proposées pour améliorer la qualité du diagnostic concernent la triangulation des sources, la formation permanente et l’activité autoréflexive du psychologue comme, par exemple, l’utilisation d’un journal de bord, tous ces éléments devant permettre une mise à distance indispensable à un diagnostic valide. Les articles suivants concernent des domaines particuliers de la psychopathologie comme la dépression ou le traumatisme de guerre. En ce qui concerne la dépression, les auteurs (Chudzik et al., Austin, Texas) s’interrogent d’abord sur une pratique généralisée, celle du bilan psychologique : que doit-on évaluer ? Comment en rendre compte aux parents et à l’enfant ? Comment éviter le piège de la stigmatisation ? Pour tenter de surmonter ces difficultés, de nombreux psychologues se sont orientés vers des méthodes plus collaboratives de l’évaluation. C’est ainsi qu’est née l’évaluation thérapeutique dont il existe aujourd’hui quatre modèles dont l’un est destiné à l’enfant. Ce modèle a l’avantage de donner une perspective thérapeutique, ce que ne fait pas le bilan psychologique classique. Dans ce cadre, l’évaluation thérapeutique de l’enfant « se propose de considérer le bilan psychologique comme une intervention systémique brève qui met les parents au centre du processus ». L’évaluation se fait en plusieurs temps avec les parents seuls, l’enfant seul, parents et enfant ensemble, parent observant l’enfant lorsqu’il est seul avec le psychologue, et séance d’intervention thérapeutique pour mettre en place un mode de relations modifié. Ensuite les parents seront de nouveau vus seuls. Trois mois plus tard, l’enfant est revu seul, et après deux mois, une séance de suivi est organisée. L’étude de cas montre l’efficacité de cette méthode qui permet aux parents de mieux connaître leur enfant et de prendre conscience de leur fonctionnement vis-à-vis de lui, ce qui améliore grandement l’ensemble du système.

Le diagnostic d’état de stress post-traumatique peut-il rendre compte de la clinique du traumatisme de guerre chez l’enfant ? C’est la question posée par M. Gannagé (université Saint-Joseph, Beyrouth, Liban) à partir d’une évaluation sur les troubles psychiques chez l’enfant après les bombardements du village de Cana en 1996 et en 2006. À la suite de ces bombardements, une vaste étude a été menée au Liban, biaisée, d’une part, par l’utilisation d’outils dont certains n’étaient pas validés au Liban, et par le fait que les enquêteurs travaillaient dans la perspective du DSM et recherchaient l’état de stress post-traumatique. Mais ils se sont rapidement rendu compte qu’il fallait distinguer l’événement traumatique du traumatisme lui-même comme l’avait déjà théorisé Freud. Ce n’est pas à lui que l’auteur fait référence mais à sa fille Anna en termes de système de défense du Moi, qui peut être mis hors service lors de l’événement traumatique. Les DSM IV et V établissent un lien de relation causale entre l’événement et le traumatisme. Comment expliquer alors que certains enfants présentent des tableaux « incomplets » de stress post-traumatique alors que l’événement est le même pour tous ? Certains enfants ne développent même aucun symptôme. Il a été montré que ces enfants vivaient dans un environnement familial favorable. Une étude plus précise montre que sur 265 enfants exposés au stress, 27% n’ont pas de diagnostic et se portent bien, et les autres enfants présentent des troubles variés allant des difficultés scolaires aux troubles émotionnels ou à des épisodes dépressifs. La prise en charge thérapeutique des enfants permet d’apporter un éclairage nouveau sur les symptômes présentés par l’enfant chez qui l’événement traumatique vient réveiller – ou non – un autre événement traumatique vécu par lui-même ou par son entourage proche. L’auteur conclut par une critique du concept de stress post-traumatique tel qu’il est présenté dans les DSM successifs car la portée de l’événement traumatique ne peut se saisir et prendre sens que par la relation qui en est faite par l’enfant et par son entourage proche.

Dans une perspective également psychanalytique, O. Halimi (psychologue, établissement public de santé, Antony) défend l’utilisation d’un bilan psychologique croisé entre l’efficience intellectuelle (WISC IV) et les tests projectifs, Rorschach et TAT. Bien souvent, le bilan psychologique est trop parcellaire et ne permet pas une approche suffisante du fonctionnement psychique. L’auteur préconise un bilan « approfondi » selon l’expression de R. Debray. Il illustre son propos avec une étude de cas. Le jeune adolescent dont il est question a des résultats assez satisfaisants et homogènes au WISC IV, mais les tests projectifs font apparaître une fragilité identitaire ancienne ainsi que des incohérences dans le rapport à la réalité. Cela permettrait de rendre compte de l’hyperactivité dont souffre le jeune patient, motif de la consultation, qui serait sous-tendue par une fragilité psychique d’ordre narcissique, que le test d’efficience seul n’aurait pu mettre en évidence. Ce diagnostic permet une approche thérapeutique plus efficace qu’un simple diagnostic TDAH.

Le dossier se termine par un article de A. Andronikof (université Paris Nanterre) qui s’interroge sur la nécessité de poser un diagnostic. La question est de savoir si un diagnostic est compatible avec une perspective clinique. Les arguments utilisés par les psychologues qui refusent de poser un diagnostic sont de deux ordres, le premier consiste à affirmer que le diagnostic est un acte médical pour lequel le psychologue n’est pas habilité. Le second considère que le diagnostic stigmatise et enferme le sujet, ce qui constitue un acte normatif contraire à l’éthique du psychologue. Pour répondre à ces arguments, l’auteur commence par clarifier la notion de diagnostic. Il en existe de deux sortes : les premiers relèvent de la nosologie psychiatrique (dyslexie, hyperactivité...), et les seconds sont issus de la psychanalyse freudienne et portent sur la structure. Le psychologue n’étant ni psychiatre ni psychanalyste, dispose-t-il d’une modalité spécifique de diagnostic et est-il légitime à en poser un à l’issue d’un examen psychologique. En fait, c’est la dernière version du DSM qui fait rupture en présentant une version purement quantitative des différents aspects du comportement et suppose une continuité dans l’échelle des troubles. Comme le note l’auteur, tout le monde est plus ou moins anxieux, déprimé, agité, et toute approche catégorielle est bannie. L’application stricte du DSM a pour conséquence d’identifier l’enfant à son trouble et de porter un déni sur la dynamique de développement de l’enfant. Quant au diagnostic portant sur la structure, il ne devrait jamais être posé compte tenu de la plasticité de l’appareil psychique chez l’enfant. Mais ne pas poser de diagnostic expose l’enfant à d’autres dangers, en particulier celui d’être privé de l’aide dont il a besoin à condition que le diagnostic soit établi après un examen psychologique approfondi qui se différencie du diagnostic psychiatrique et du bilan psychologique par une approche multi-référentielle qui prend en compte l’entourage de l’enfant qui peut provoquer les symptômes développés par l’enfant par son dysfonctionnement. En conclusion, diagnostic et perspectives cliniques ne sont pas incompatibles si le diagnostic intervient après un examen psychologique approfondi.

Les différents articles de ce dossier montrent une défiance vis-à-vis du diagnostic fondé sur le DSM et plaident en faveur de l’examen psychologique approfondi. Ils ont le mérite de clarifier la notion de diagnostic et de son utilité dans une perspective thérapeutique chez l’enfant. L’ensemble lève de nombreuses ambigüités sur la pratique du psychologue clinicien.

Dans la suite du numéro, un article hors thème explore la notion de « L’intime conviction » chez les jurés et chez les magistrats. Cet article fort intéressant éclaire la manière dont les jurés et les magistrats s’approprient cette notion et de l’implication sur la construction du jugement judiciaire. Des différences apparaissent entre magistrats et jurés qui ont un temps très court pour s’approprier une notion aussi complexe. Signalons enfin l’article de Marcel Trubiaux qui propose : « Une étude critique du test d’intelligence logique de J. M. Lahy ». Il s’agit d’un article qui s’inscrit dans l’histoire de la psychologie et plus précisément dans le courant des nombreuses recherches visant à mesurer l’intelligence. En 1927, Lahy, qui était directeur du laboratoire de psychologie de l’École pratique des hautes études et à l’Institut de psychologie, propose un test d’intelligence logique supposé être le facteur essentiel de l’intelligence et ainsi permettre une meilleure adaptation aux différents métiers en fonction du niveau intellectuel. Ce test a été utilisé en 1929 sur les enfants et en 1933 sur les adultes. Lahy en conclut que la logique est bien un facteur essentiel de l’intelligence. Cette étude a été critiquée par F. Chrysostome et J. Martin de l’Institut Saint-Georges au Québec. Ils comparent les résultats à ceux obtenus par Ballard (1923) sur une population de 511 enfants. Ils critiquent l’étude Lahy sur l’étalonnage, et sur une question de fond récurrente dans ce domaine : le test de Lahy mesure-t-il l’intelligence ? Sur ce point, la corrélation des deux tests avec le jugement des enseignants est très faible et ne mesure donc pas ce que les maîtres appellent intelligence. Les auteurs critiquent également le contenu du test dont les questions seraient hétérogènes et mesureraient des aspects variés de l’intelligence. Ils adressèrent leurs critiques à Lahy en 1939, le jour de la déclaration de guerre de la France à l’Allemagne... Il semble cependant que Lahy ait réfuté auprès de l’un de ses élèves les critiques de Chrysostome et Martin. Mais la grande histoire a pris le pas sur l’histoire de la psychologie.

En conclusion, la lecture de ce numéro intéressera les nombreux psychologues cliniciens et tous ceux qui s’interrogent sur la question du diagnostic chez l’enfant, et elle fera réfléchir à d’autres sujets de société très actuels, celui de l’intime conviction, et celui, toujours présent, de la mesure de l’intelligence.

Marie-Claude Fourment-Aptekman

Bulletin de psychologie (2019), tome 72, 560.

Ce numéro hors thème comporte quatre articles, suivis d’un hommage à Anne AncelinSchützenberger (1919-2018), cofondatrice du Bulletin de psychologie et pionnière de l’enseignement et de la recherche, ainsi que d’une recension de l’exposition sur Freud :« Du regard à l’écoute ».

Le premier article porte sur l’étude comparative du test de Zulliger avec six autres échelles psychométriques sur une population d’adultes francophones (Québec) visant à une validation de ce test. Hans Zulliger (1948), psychologue suisse, s’est inspiré de Rorschach pour élaborer un regroupement de trois planches inédites présentées en diapositives visant à l’application collective. Ce test a pour but l’évaluation de la structure et de la dynamique de la personnalité. Cette étude fait partie d’une recherche plus vaste visant à valider le test de Zulliger dans sa version collective en utilisant le système intégré d’Exner. Le test de Zulliger a été comparé à six autres instruments visant également à évaluer la personnalité. La passation s’est déroulée avec des groupes d’étudiants, chaque groupe variant de 27 à 67 sujets. Deux évaluateurs ont coté l’ensemble des protocoles (546). Les résultats montrent que l’accord inter-juges est satisfaisant. Une des limites concerne la population : celle des étudiants est une population non clinique où l’on observe moins d’indices de dépression, de mauvaise estime de soi, ou de stress, que dans une population dite clinique, mais les résultats fournissent des données descriptives d’une population non clinique. L’administration collective présente aussi des limites dans l’évaluation des réponses, moins précise que lors d’une passation individuelle. En dépit de ces obstacles les auteurs, de l’université Trois-Rivières au Québec, estiment que cette recherche fournit une base importante pour d’autre recherches futures.

L’article suivant rend compte d’une recherche réalisée à l’université de Lausanne (Suisse) sur la « libre réalisation de l’arbre généalogique » comme méthode d’exploration de la réalité fantasmatique. Il s’agit d’une reprise psychanalytique du « génogramme » développé par les systémiciens. Les données fournies sont tout à la fois graphiques, discursives, et bien sûr, subjectives, sans rapport avec les données objectives. Elles fournissent des indices sur la réalité fantasmatique du sujet et sur la transmission psychique inconsciente entre les générations. Mais l’interprétation et l’utilisation de ces données posent de nombreuses questions méthodologiques, épistémologiques et éthiques. D’où l’intérêt de cette recherche qui propose une grille d’analyse. Il en existe déjà, mais qui, selon les auteurs, ne sont pas entièrement satisfaisantes. Les auteurs s’intéressent à une transmission particulière, celle de l’héritage traumatique. L’analyse est fondée sur cinq dimensions dont l’ancrage généalogique, la continuité et la contiguïté générationnelle, son maillage, et la mise en place d’opérateurs de différenciation psychique. L’arbre généalogique sous forme graphique est également étudié sous ces aspects formels comme le type d’arbre par exemple. Ces deux analyses, considérées comme une médiation projective, représentent un outil précieux dans la clinique familiale, conjugale et individuelle chez les adultes comme chez les enfants et les adolescents. En annexe, un exemple de grille est fourni, qui permet de mieux saisir l’ampleur des données collectées au cours de la passation de cette épreuve qui semble bien adaptée aux changements profonds en cours dans la famille mais aussi dans le monde.

Loin des tests à première vue, le troisième article porte sur la musicothérapie en lien avec les polyaddictions. Il s’agit d’une recherche, réalisée à l’université Toulouse 2, qui part du constat selon lequel les sociétés modernes amplifient les tendances aux conduites addictives, liées à une ambivalence entre un besoin de conformité et le souci de se démarquer. Cette ambivalence, salutaire à certains égards, peut entraîner une souffrance psychique que certains pensent soluble dans diverses drogues. L’addiction peut se manifester sur toutes sortes d’objets toxiques et non toxiques (jeux, café, médicaments, travail...) et de ce fait, elle touche la plupart d’entre nous à un moment ou à un autre quand il s’agit de régler des conflits intrapsychiques. Le corps est fortement impliqué et l’alexithymie serait prévalente chez les sujets toxicomanes où elle fonctionnerait comme pare-excitations et donc comme un mécanisme de défense d’un Moi précaire. Les auteurs soulignent le lien entre certaines addictions, en particulier l’alcool, mais pas seulement, et la musique, alcool et musique accompagnant différents rites de notre vie (mariages, enterrements...). De plus, de nombreux musiciens ne font pas mystère de leurs addictions. Ce constat a amené les auteurs à proposer l’hypothèse selon laquelle la musicothérapie dans un cadre structuré représenterait un recours ayant du sens pour les individus pris en charge en post-cure. Cependant, la musique présente deux versants antagonistes : d’un côté, elle a des effets bénéfiques indiscutables, et de l’autre, elle est en lien avec les addictions qu’elle renforce et ne répare pas. La consommation d’alcool augmente fortement dans les lieux où la musique est très présente. C’est pourquoi la musicothérapie doit être très encadrée. Lorsque c’est le cas, elle présente une occasion pour les patients d’accepter de participer à une activité : improvisation, composition, chant, qui présente un intérêt particulier puisque c’est la voix qui s’exprime, ce qu’elle peut faire également avec le rap ou le slam. Ajoutons que la production d’un CD à l’issue des ateliers représente pour beaucoup un attrait considérable. Pour analyser la créativité, les auteurs ont construit un test projectif sonore, un TAT sonore composé d’extraits musicaux comprenant chacun une séquence de sons censés suggérer une histoire ayant un contenu manifeste et un contenu latent. Grâce à ce test et à d’autres, les auteurs concluent à un effet bénéfique des ateliers de musicothérapie sur les patients polyaddictifs en renforçant l’effet renarcissisant des productions grâce au CD, et en permettant des allers et retours entre individuel et collectif, y compris à travers des cultures différentes.

Dans un tout autre registre, le dernier article nous fait découvrir la Société française de soins palliatifs (SFAP) qui représente le référentiel français en la matière. C’est ce référentiel qui est présenté ici. Il apparaît comme nécessaire car le nombre de psychologues en soins palliatifs augmente rapidement et est estimé à 500 aujourd’hui et le nombre d’équipes spécialisées dans ce domaine est de 709. Les psychologues y travaillent à temps partiel mais cela exige une formation très peu présente dans les cursus universitaires. C’est pourquoi les psychologues de la SFAP ont décidé la mise en place d’un référentiel dont la première étape a été le recensement de la pratique des psychologues cliniciens dans ce domaine par le biais d’un questionnaire. Les résultats montrent que les psychologues ont pour la majorité un master ou un DESS en clinique et psychopathologie obtenu depuis moins de 10 ans, et 35% ont un DU en soins palliatifs. Le document du référentiel a été élaboré jusqu’en 2015-2016 sur la base des travaux de Roussillon (2012) sur la pratique clinique. Il comporte de nombreuses références à la déontologie et une formation spéciale pour le psychologue que l’on pourrait qualifier comme une nonattente de résultats thérapeutiques avec une pratique basée sur l’empathie et demandent un sérieux étayage théorique d’orientation psychanalytique. Il a pour objectif de démystifier la profession et de fournir une base de travail simple et pratique aux psychologues intervenant dans ce domaine. Cet article intéressera tous celles et ceux qui souhaiteraient aborder ce domaine particulièrement difficile en le rendant, effectivement, moins mystérieux.

Finalement, ces quatre articles, dans leur diversité, montrent un souci commun, celui d’encadrer la clinique en introduisant l’utilisation de tests que les auteurs cherchent à standardiser, ou en fabriquant des règles permettant de reproduire les épreuves et donc, de faire en sorte que la personne qui évalue représente un biais minimum pour les résultats de l’évaluation. Cette tendance semblerait indiquer le retour à une clinique « armée » comme eût dit Lagache. Mais cette tendance demande à être vérifiée dans l’évolution des recherches. Cependant cette exigence de « garde-fous » ne peut que valoriser la psychologie clinique et la rendre plus fiable pour les utilisateurs.

Marie-Claude Fourment-Aptekman

Bulletin de Psychologie (2019), 72 (3), 561.

Ce numéro, hors thème, présente des articles orientés vers des questions cliniques et psychothérapeutique et comporte également un hommage à notre collègue Claude Bastien disparu en 2017 ainsi qu’une bibliographie complète de ses écrits.

Quatre articles constituent le corps de l’ouvrage qui commence par une recherche sur les représentations d’attachement, les relations d’objet à travers des situations de jeux chez des enfants ayant subi des traumas relationnels précoces (centres de recherches du Québec et du New York Psychoanalytic Institute). L’un des enjeux consiste à définir les objets de recherche. Tout d’abord, la notion d’attachement, déjà étudiée par Bowlby, et « mesurée » par un certain nombre d’études, dont celle de Ainsworth (1979), en termes d’attachement plus ou moins « sécure ». Plus récemment, d’autres auteurs ont mis au point une méthode consistant à compléter des histoires (HAC) cotées également en termes de figures d’attachement sécures ou insécures. Plus complexe à mettre en œuvre dans recherche, la relation d’objet est étudiée ici à travers le jeu libre observé selon de nombreux paramètres per mettant d’identifier les types de relations d’objet prépondérantes chez les enfants ayant subi des traumatismes relationnels. La population observée est constituée de quinze enfants âgés de six à douze ans hébergés dans des services de réadaptation de la banlieue de Montréal. La première épreuve est celle des HAC de Bretherton et coll. (2003) et qui ont un contenu plus ou moins traumatisant pour un enfant : liquide renversé, main brûlée, tablette de salle de bain qui s’effondre, présence d’un intrus dans le noir. La question est de voir, à l’aide de figurines, le rôle que vont jouer les parents dans ces situations, allant de l’absence totale de soutien à un soutien effectif concret et émotionnel. La deuxième épreuve, dite de jeu libre, permet à l’examinateur de coter s’il y a jeu, ou non, les interruptions, les séquences, et le type de jeu, traumatique ou non. Les séances sont filmées à des fins de cotation. En ce qui concerne les figures d’attachement, les résultats montrent que la moitié des enfants ont des représentations de mère « soutenante » et l’autre moitié de mère non « soutenante ». En revanche, la majorité des enfants (13 sur 15) ont une représentation non « rejetante » de leur mère. L’identification des relations d’objet n’a pas donné de résultats significatifs, mais l’on note une tendance chez 12 enfants sur 15 à se représenter l’objet sous la forme d’un contrôle malveillant. Ces résultats sont plutôt surprenants : la qualité d’attachement n’est pas globalement détériorée chez ces enfants placés en foyer et leur capacité à jouer semble aussi intacte. Seul un enfant ne joue pas. Mais ces résultats doivent être interprétés en profondeur, comme le suggèrent les auteurs, en termes de déni, d’idéalisation des parents et de mise en place de système de défense. Cette étude intéressante montre les difficultés et les limites de la recherche dans ces domaines.

La deuxième recherche s’intéresse aux thérapies médiatisées par le jeu vidéo (université de Lyon 2), sujet en plein essor et objet de nombreuses discussions et de fortes résistances. Cette expérience s’intéresse à l’immersion dans le jeu vidéo qui transforme provisoirement les repères spatio-temporels du joueur et modifie son rapport à l’environnement. Selon Amato (2008) le vidéo-joueur vivrait une expérience de téléportation doublée d’une sortie de soi qui permettrait de se sentir exister de part et d’autre de l’écran. Cette expérience est renforcée par l’utilisation d’un avatar investi comme « double émotionnel » de soi. Une notion importante se dégage, celle de « jouabilité » plus ou moins synonyme de Gameplay, l’un et l’autre se situant au point de rencontre entre les schèmes anticipés et préconstruits par les concepteurs du logiciel et la liberté laissée au joueur dans cet univers préconstruit. La jouabilité permet au joueur d’être totalement immergé dans ce qu’il est en train de réaliser. Si la description du jeu peut apparaître au lecteur naïf comme ayant des potentialités assez dangereuses sur le plan psychopathologique, comme la « sortie de soi » pourrait le laisser entendre, il semble, à la lecture du cas présenté, que ces potentialités puissent être très fructueuses pour (re)découvrir des capacités à se sentir vivant, à être capable de prendre soin, en lien avec la jouabilité. Les auteurs insistent sur l’attractivité du jeu comme inducteur transférentiel, et précisent que la dimension groupale est fondamentale en situation thérapeutique pour que l’immersion soit vécue comme un phénomène partageable et permette le déploiement d’une constellation transférentielle. En conclusion cet article permet de lever bon nombre de résistances sur le jeu vidéo en général et sur son utilisation en situation thérapeutique.

La recherche suivante (université de Lorraine) se penche sur une question complexe, celle des dysphasies envisagées, depuis Ajuriaguerra, comme l’ensemble des difficultés primaires et sévères concernant le développement du langage oral aussi bien dans sa réception que dans son expression, et de leur lien avec les processus psychiques. Dans une perspective psychopathologique, les troubles du langage ne sont pas isolés et font partie de la vie psychique du sujet et de son identité. À l’inverse, les tenants d’une approche de type DSM isolent les troubles du langage considérés comme spécifiques de cette sphère. Dans l’orientation neuropsychologique appuyée sur le DSM, les enfants dysphasiques montreraient des difficultés à communiquer entraînant de nombreux troubles anxieux et/ou dépressifs consécutifs à l’isolement social. Dans une perspective psychodynamique, les difficultés de langage seraient une composante de la personnalité d’un sujet qui générerait un langage inadapté et rendant la communication difficile. La distinction composante versus conséquence aurait peu de sens au plan clinique compte tenu des intrications permanentes qui se jouent entre différentes fonctions au cours du développement. Cependant, quelle que soit l’orientation, les études montrent un lien entre dysphasies, troubles anxiodépressifs et troubles du comportement. Pour affiner la compréhension plus fine des liens entre ces troubles, les auteurs présentent une étude sur quatre cas cliniques contrastés de jeunes de 13 à 15 ans tous diagnostiqués dysphasiques. Les auteurs utilisent différentes échelles de mesure de l’anxiété et de la dépression ainsi que le Rorschach. En dépit des analyses fines, ils concluent qu’il est bien difficile de savoir si les troubles psychiques et les souffrances qui se dévoilent sont une composante de la dysphasie ou une conséquence. C’est pourquoi une approche intégrative et pluridisciplinaire est hautement souhaitable.

Le dernier article concerne l’influence comparée des caractéristiques socio-économiques et de l’utilisation d’internet à la maison sur l’adaptation socio-affective d’enfants âgés de 6 à 9 ans (université de Toulouse Jean-Jaurès). En effet l’utilisation d’internet à la maison concerne une majorité d’enfants (81% à l’âge de 12 ans en 2017). Cependant la durée d’utilisation varie en fonction des caractéristiques socio-économiques : les enfants de classe socio-économique supérieure passent significativement moins de temps sur internet que ceux de classe socio-économique moins favorisée. À l’inverse, la possession d’un profil sur les réseaux sociaux est plus importante chez les enfants de classe sociale moins favorisée. Si de nombreuses études ont permis de montrer que l’utilisation de l’ordinateur était positivement corrélée avec le développement cognitif, aucune ne s’est portée sur le développement socio-affectif. C’est pourquoi les chercheurs se sont intéressés à cette question. Ils ont effectué une recherche sur 498 enfants, d’un âge moyen de 10, 12 ans à qui ils ont fait subir le test SQD fondé sur les critères nosographiques du DSM-IV et qui évalue les aspects positifs et négatifs du comportement émotionnel. Pour l’ensemble de la population le temps passé devant internet est de 30’ en moyenne en semaine et entre une et deux heures/jour le week-end. Cette utilisation est donc massive et commence dès l’âge de 7,06 ans. D’autres données très éclairantes sont fournies par cette recherche. Le résultat le plus important est que l’utilisation d’internet au domicile et un bon prédicteur d’adaptation socio-affective pour les garçons comme pour les filles. Plus l’utilisation d’internet est élevée, plus l’enfant est susceptible de rencontrer des difficultés en matière de sociabilité, alors que le milieu socio-économique joue un rôle mineur.

Ces quatre articles présentent des recherches sur des sujets d’actualité et déjouent souvent les idées reçues ou apportent des précisions importantes sur les intuitions que l’on peut avoir. Comme toujours, la lecture est donc très riche.

Le numéro se clôt par un texte de Michel Huteau sur Henri Piéron et par un hommage à Claude Bastien rédigé par ses anciens doctorants.

Marie-Claude Fourment-Aptekman

Gisèle Chaboudez, Ce qui noue le corps au langage, Paris, Hermann, 2019.

Le livre de Gisèle Chaboudez, Ce qui noue le corps au langage, est riche d’un enjeu majeur pour la pensée psychanalytique. Il est heureux qu’après quelques autres (Siboni, Zennoni) : Gisèle Chaboudez reprenne à nouveaux frais cette question de la nature des liens entre le langage et le corps. Ce livre, de plus, se situe dans le prolongement de deux ouvrages majeurs de l’auteure « Que peut-on savoir sur le sexe ? » paru il y a deux ans chez le même éditeur et « L’équation des rêves et leur déchiffrage psychanalytique » paru, lui, en 2000 chez Denoël. D’une part, il explore en quoi la psychanalyse ne vise pas à réparer la logique du « tout phallique » et ses systématisations mais à les rendre contingentes, d’autre part, il établit que le rêve traite inlassablement cette jouissance de l’Autre. Gisèle Chaboudez pense le travail du psychanalyste dirigeant des cures et elle nous aide également à dépasser un certain formalisme obsolète sur ce que serait la sexualité, le féminin et l’ordre symbolique, ce qui est plus qu’utile dans la mesure où, sur bien des aspects et dans bien des polémiques, l’opinion psychanalytique semble ne pas avoir pris la mesure des dernières avancée lacaniennes et fige trop souvent la pensée à une doxa arrêtée aux années 1960.

Par l’abord topologique (borroméen) employé par l’auteure, se marque un écart entre organisme et corps, écart dont rend compte la notion même de pulsion. L’hypothèse majeure qui nous est proposée noue les deux termes de l’alternative suivante :

  • l’absence d’un rapport inscriptible fondé sur la jouissance sexuelle serait première et donnerait lieu au langage;– elle est seconde et causée par le langage.

Toute assertion qui privilégierait l’une ou l’autre de ces deux branches de l’alternative, qui trancherait au vif, risquerait de faire retour à une naturalisation de l’inconscient et/ou à une lecture religieuse de l’imposition du symbolique; de fait la topologie nous libère d’une telle dépendance à la pensée chronologique et développementale. Les deux assertions sont nouées, ce qui ordonne progressivement le dégagement d’une hypothèse centrale à ce livre que nous schématiserons ainsi.

S’il s’agit bien de nouage entre trois ordres et non d’un surplomb du symbolique sur les deux autres alors se répartissent et se nouent les registres :

  • de la jouissance et de ses déperditions,

  • du corps, et de ses images,

  • du langage qui, aux déperditions de jouissance, répond d’abord en les radicalisant (ce qui est la thèse central du Discours de Rome de Jacques Lacan) puis en « engendrant des processus susceptibles de retrouver des formes de jouissance des plus-de-jouir tenant lieu de ce qui a été perdu et retrouvé » (p. 67).

Chaque déperdition de jouissance n’est pas une perte sèche (et c’est peut-être, à rebours, l’absence d’une déperdition qui fait compact le corps du mélancolique délirant). Ce qui noue le corps au langage ne cesse pas d’inventer ces suppléances, ce dans une liberté de ton possible qu’on espère liée à la lente dévaluation des lois sexuelles religieuses. C’est sans doute un espoir, qui a au moins la vertu de nous affranchir des vitupérations commodes sur le déclin du symbolique en nos temps très vite qualifiés de « postmodernes ».

Ce livre est exemplaire pour penser et écrire avec la topologie. La topologie, dois-je le rappeler, n’est pas une illustration, un pense-bête ou un brevet de lacanisme, elle est occasion d’un effort de rigueur pour penser le trinitaire RSI et les inventions de suppléances qui font tenir ce trinitaire pour chacun. Dans une des présentations les plus élaborées que Lacan a fait du nouage borroméen dans son séminaire RSI, il établissait que nous avions à notre disposition deux modes de lecture de l’objet dit « a » : soit celui produit par la coupure, et aussi celui produit par le serrage des trois ordres RS et I. Qu’en est-il de l’objet a du rapport sexuel ? Il ne peut être alors uniquement considéré comme relevant d’une mortification du corps par le langage, comme la résultante d’une coupure, mais bien comme l’effet d’un corps jouissant sur le langage, ce par le truchement de la fabrique d’un plus de jouir.

Cette répartition jouissance/corps/langage qui est donc une façon de rendre compte d’un nouage, ne fige rien. Toute topologie est aussi une cinétique. Ce nouage ne fixe plus la scène du deux comme l’appareillage d’un sujet et d’un objet, mais comme la condition d’une suppléance restaurant « dans le couple sexuel un deux que les lois sexuelles n’inscrivent aucunement ». Si la jouissance sexuelle ne se prête pas à inscrire un rapport, cet échec est fondateur de suppléances – c’est une thèse centrale de ce livre.

Ce livre, en ce sens, peut être lu comme un hommage à la plasticité de la vie de l’inconscient, à son inlassable travail de production de formations, dont, éminente, celle du rêve qui sépare le sujet de la jouissance de l’Autre et tisse des valeurs de jouissance substitutives, formant des lettres.

Le corps alors n’est en rien réductible au réel mais n’est pas sans rapport avec le réel. D’où la constante présence de la physiologie, et pas uniquement de l’anatomie. La dimension toujours passionnée et socialement reprise de l’identité sexuée n’est pas assurée, loin de là, par la seule anatomie. Avoir le pénis ou ne pas l’avoir, ne garantit pas cette identité. Découle de là une thèse qui reprend des aspects peu étudiés de l’enseignement de Lacan, et qui implique que « la coupure de la détumescence » fait exister une limite à la jouissance sise dans le corps lui-même. Il est remarquable que cet échec de la réciprocité ordonnée des jouissances, réciprocité qui ferait rapport, soit comme le soulignait Lacan, « le pivot de l’idéologie sexuelle et des lois sexuelles ». Que de telles lois connaissent aujourd’hui un chamboulement est non seulement quelque chose à penser pour le psychanalyste, lequel ne saurait se fossiliser comme le garant des équilibres patriarcaux d’antan au nom du symbolique, mais pourrait aussi être un effet de la diffusion de la psychanalyse, au-delà des psychanalystes eux-mêmes.

Si les formules de la sexuation proposées par Lacan ont encore une actualité brûlante, ce n’est guère parce que s’y écrit un mode masculin et un mode féminin de jouissance c’est aussi que fait trou l’impossibilité d’écrire le rapport sexuel. Les logiques d’identification sont le fait de sujets divisés, composant chacun dans une façon de solitude ses ambivalences. Et pas davantage donc, la psychanalyse n’irait se ranger sous la houlette d’une religiosité en posant le phallus comme médiation entre les « parlers » de quelque sexe anatomique qu’ils soient. « Repérer l’incidence du biologique dans les constructions de l’inconscient, non seulement le roc bien nommé mais aussi le ressort de chaque objet en sa coupure, permet d’identifier le matériau que le langage emprunte avec celui qu’il exclut et celui qu’il modèle » (p. 210).

Le matérialisme de la pensée de l’auteur est ici bien assuré par le cheminement topologique et la référence à ce réel du corps en ses limités fondatrices.

Olivier Douville

Samuel Dock, Éloge indocile de la psychanalyse, Éditions Philippe Rey, 2019.

Samuel Dock est psychologue clinicien, doctorant en psychanalyse et psychopathologie. En reconnaissance à la cure psychanalytique, dont il témoigne qu’elle l’a sorti d’une très mauvaise passe, et regrettant que les psychanalystes n’écrivent la plupart du temps qu’à destination de leurs confrères, Samuel Dock a eu l’intention, avec cet ouvrage, de s’adresser à un public plus large, en essayant d’être le plus clair possible et en prenant à l’occasion des exemples personnels.

Il a choisi de présenter plus de 120 concepts et notions par ordre alphabétique, ce qu’un lecteur, sur le site d’une librairie en ligne, a regretté, car le procédé pourrait laisser penser qu’il s’agit d’un véritable dictionnaire dont le contenu serait impartial et rigoureux, ce qui n’est pas le cas, selon cet internaute.

Il est vrai que Samuel Dock s’implique à plusieurs reprises, affichant son point de vue. Mais ceci doit-il lui être reproché alors que l’ouvrage n’est pas intitulé « dictionnaire », alors que des termes non strictement psychanalytiques sont mentionnés (Bourgeoisie, Genre, Xénophobie, Yakafocon, et d’autres), alors que le projet est justement de sortir d’une réserve convenue et de s’adresser à la sensibilité du lecteur ? Dans la note de lecture que le Journal des psychologues consacre au livre dans son numéro 372 de novembre 2019, le professeur émérite Claude Tapia reconnaît que l’auteur déroge parfois au principe de neutralité en manifestant son soutien à certaines populations comme les enfants maltraités ou les personnes marginalisées, ou en critiquant certaines pratiques thérapeutiques, mais il entend ces prises de position dans le cadre d’une visée humaniste. Au demeurant, même lorsque l’auteur exprime nettement son avis, ce n’est jamais en noir ou blanc mais avec nuances. Ainsi le long texte relatif à la maltraitance, dans lequel il est précisé que les parents qui maltraitent leurs enfants, sans qu’il soit question de les excuser, ont souvent été eux-mêmes victimes d’une façon ou d’une autre. Pour ma part, j’estime que l’utilisation d’exemples simples et parfois personnels peut faciliter la compréhension et rend très vivante la lecture. Les textes sont en outre très bien rédigés, l’auteur étant écrivain et ayant reçu en 2012 le prix du premier roman en ligne pour L’Apocalypse de Jonathan. Ce gout pour le style l’amène parfois, dans le souci de rendre attrayant et perceptible un concept, à utiliser images et métaphores, donnant au texte une connotation lyrique.

Voici par exemple un passage relatif à l’instance freudienne le « Ça », comparée à un océan : « Bien qu’antithétiques, Éros et Thanatos se croisent indéfiniment dans ce maelström sans jamais s’annihiler, à l’image d’un ballet de créatures marines nageant les unes à côté des autres, ni prédatrices ni mutualistes... Mais ces appétences rencontreront... les barrages du moi et du surmoi. Les désirs qui s’y heurteront retourneront à la mer, refoulés, censurés, interdits, telles des alluvions qui augmenteront son niveau, formeront de nouvelles vagues qui pourront un jour repartir à l’assaut du moi... Peu importe la guerre entre Éros et Thanatos, l’appétit des typhons, l’ombre des tsunamis, le patient étendu sur le divan comme dans une embarcation de fortune, fend les cataractes, déjoue les tempêtes, détourne les courants, remonte le flux et le reflux, apprivoise la cavalcade des marées, trace dans ce paysage aquatique les coordonnées de sa navigation, cette traversée est sienne, il trempe sa plume dans l’eau salée pour écrire cette existence remontée des abysses du corps. »

Sans conteste, ce « Ça » a de l’allure, et l’auteur du talent. Il s’agit, comme ce dernier le précise, d’une analogie à but didactique, qui complète quelques citations de Freud. On peut néanmoins se demander si ce recours ne comporte pas le risque, par « l’imaginarisation » qu’il induit (pour employer un terme du « lacanisme »), de masquer la difficulté et la polysémie du concept ?

Cette question qui me vient ici, posée à l’instant, me rappelle ce que Franz Kafka avait demandé à son éditeur à propos de La Métamorphose : que l’insecte en lequel le héros se transforme ne soit pas représenté, car il est voué à n’être que « ça », une chose inhumaine, innommable, un déchet à balayer (« Venez voir un peu, dit la femme de ménage, c’est crevé; c’est là, par terre, complètement crevé »).

Le « Ça » freudien n’est sans doute ni inhumain ni à balayer, à condition de ne pas retenir, de la célèbre phrase de Freud « Wo Es war, soll Ich werden », la mauvaise traduction qui eut longtemps cours : « le Moi doit déloger le Ça ». Lacan, en 1955, dans La Chose freudienne (in Écrits) avait souligné que « Es » et « Ich » étaient dépourvus de l’article « das », et avait formulé cette traduction-commentaire : « là où c’était, peut-on dire, là où s’était, voudrionsnous faire qu’on entendît, c’est mon devoir que je vienne à être. » Depuis lors, la traduction la plus courante est « où ça était, je dois advenir. » Mais ce « Ça », où il est et ce qu’il est, n’est-ce pas l’épineuse question ? Que Freud ait employé ce terme, et pas un autre, n’est certainement pas indifférent.

Ce livre de Samuel Dock est donc à mon avis davantage qu’un vocabulaire : une forme de témoignage sur le vécu psychanalytique, côté patient et côté praticien, associée au souci de présenter pour chaque notion l’explication la plus parlante, la plus compréhensible, bien que cela ne soit pas toujours aisé, notamment pour les concepts lacaniens. Rien n’empêche les lecteurs qui voudraient aller plus loin de se diriger vers les ouvrages plus spécialisés. L’éloge de la psychanalyse fait par Samuel Dock est indocile car les travers et les éventuels préjugés de certains tenants de la discipline ne sont pas tus, et pas davantage les « guerres » internes. Il les déplore et plaide en faveur du recours par le clinicien à des références multiples, les unes pouvant mieux que d’autres correspondre à telle ou telle problématique.

Après des années au cours desquelles la psychanalyse a été tant attaquée, et continue de l’être, voilà un livre qui la réhabilite, sans l’idolâtrer, en la présentant comme lieu et temps où peuvent être accueillis les souffrances, les manques, ce qui chez le sujet est parole empêchée, sans vouloir imposer, ni même conseiller, à celui-ci ce qui serait bon pour lui, à l’inverse de la pensée positive qui fleurit sur les rayons des librairies, promettant le « bonheur » au seul prix du livre qui est censé en révéler la voie.

Samuel Dock illustre cette mode par quelques phrases de la chanson de GiedRé : « Si t’es en chimio, que tu ne le vis pas bien, pense à tout ce que tu vas économiser en shampoing. Si tu trouves ça trop chiant d’être en fauteuil roulant, rappelle-toi toujours que marcher c’est fatigant... Si t’as de la peine pour les clodos dans ta cage d’escalier, dis-toi qu’eux au moins ne se ruinent pas en loyer... »

Rappelons pour finir que Samuel Dock a co-écrit avec Marie-France Castarède, professeure en psychopathologie, Le nouveau choc des générations, en 2015, et, en 2017, Le nouveau malaise dans la civilisation, tous deux parus aux éditions Plon. Il s’est entretenu avec Julia Kristeva pour Je me voyage (Fayard, 2016).

Maurice Villard

L’Évolution psychiatrique (2019), 84 (1). « Soi/Non soi ».

Ce volume traite d’une question souvent rencontrée dans le cadre de la psychogenèse et plus spécifiquement chez le bébé. Ici, c’est l’adulte en situation psychopathologique que ce sujet est traité. Comme les différents auteurs l’admettent, la notion de « soi » est difficile à définir, c’est pourquoi on l’oppose régulièrement au « non-soi », sans pour autant que cela fournisse une définition. Il est régulièrement utilisé pour évoquer le « moi », le « je », le « sujet », ou encore la « conscience » dans l’idée d’une hyper-réflexivité, celle de la conscience de soi. Selon de Beaurepaire, la distinction soi/non-soi représente une constante dans la formation des organismes de la bactérie à l’homme. Ce n’est pas pour autant qu’elle est sans poser problèmes dans bon nombre de situations chez l’homme. Ce sont ces situations qui sont ici explorées, tout d’abord dans la situation psychanalytique avec des patients schizophrènes, non pas chez le patient mais chez le psychanalyste. Si l’attitude préconisée est celle de « la neutralité bienveillante », cette dernière ne résiste guère aux projections des patients psychotiques que l’analyste doit accueillir et restituer sous forme « détoxifiée » pour reprendre un terme de Bion. Ainsi, l’idée d’un soi étanche chez l’analyste est sérieusement subvertie par ces patients et fait place à une certaine porosité consentie par le thérapeute. Chez ces mêmes patients schizophrènes en rémission selon les critères du DSM 5, quel est l’effet des neuroleptiques sur la question du Soi (défini ici comme Self) ? Il semble que les neuroleptiques ne modifient pas la structure mais atténuent ce que l’auteur nomme « Les turbulences du Self » en faisant émerger un « je » dans l’expérience du cogito qui est moins vécu comme « ça pense » mais davantage comme « je pense », ce qui ouvre une porte à l’altérité. Cet article amène tout naturellement aux suivants qui s’intéressent à la métapsychologie des limites dans une de ses formes particulières que sont les frontières à l’intérieur de l’appareil psychique et dans la délimitation interne/externe. La notion de frontières renvoie également à la nosographie qui se penche sur les sujets « border-line » désignés comme « états-limites » (entre la névrose et la psychose). Freud se saisira de la spatialité induite par les frontières pour décrire l’appareil psychique dans la première et surtout la deuxième topique. Federn reprendra l’idée et la développera dans « Les frontières du moi » qui ont une fonction topique mais aussi dynamique, comme chez Freud, d’ailleurs. Cette terminologie se retrouve également chez Bion et chez Anzieu avec l’idée de protection de l’appareil psychique et de celle du sujet vis-à-vis du monde extérieur. Le travail de frontières représente un enjeu particulier au moment de l’adolescence, mais il perdure tout au long de la vie comme en témoigne la clinique psychanalytique. Plus précisément, comment d’envisagent les frontières psychanalytiques du moi chez Freud, Klein, Winnicott et Lacan ? Plus Freud avance dans la conceptualisation de l’appareil psychique, moins les frontières sont tranchées à l’intérieur de l’appareil psychique, en particulier celles délimitant le moi du ça. Quant aux relations du moi avec le monde extérieur, elles perdent également de leur tranchant avec les possibles incursions d’inquiétantes étrangetés. Qu’en est-il chez ses successeurs ? Pour M. Klein, l’intrication entre la relation d’objet et le moi, fait de ce dernier un concept relativement différent de celui décrit par Freud. Winnicott, lui, met l’environnement au premier plan dans la constitution du moi qui va se construire dans un processus d’intégration et qui va représenter une continuité à travers les changements de l’environnement. Lacan dès ses débuts se bat contre une vision psychologisante d’un moi conscient et unificateur, et de l’ego psychologie et des discours sur la pleine conscience. Dans une perspective phénoménologique cette fois, le soi est indissociable du non-soi et de son interface avec le monde extérieur et le social.

Le soi serait ancré dans le corps et il pourrait apparaître de façon minimale concernant la dimension implicite du soi qui serait troublé dans la schizophrénie dans laquelle il se manifesterait par une hyper-réflexivité non délirante. Il s’agit de l’ipséité qui se décrit sur un plan implicite et sur un plan explicite. Sur ce dernier plan, elle est inséparable du concept d’identité narrative, utilisé dans certaines thérapies de la schizophrénie issues de la phénoménologie. Pour d’autres, dont P. Jeammet, le soi renverrait à la conscience réflexive, spécifique de l’être humain. L’ouvrage se poursuit avec des contributions moins généralistes, l’une, de B. Andrieu, s’intéresse à la question du soi et du non-soi dans le contexte des nanotechnologies qui permettent au corps humain de fonctionner avec des apports tels que les « stents » artériels ou la télémétrie sans fil de stimulation cardiaque, entre autres. D’autres étudient des cas cliniques spécifiques d’une grande richesse touchant à des domaines psychopathologiques variés : anorexie, transmission intergénérationnelle et phénomène de crypte, érotomanie. Le corps de l’ouvrage par une étude du cas David Bowie.

Ce numéro particulièrement intéressant montre que la problématique du soi, bien que difficile à définir, est au cœur du travail de tout clinicien.

Marie-Claude Fourment-Aptekman

Le Coq-Héron, 235, « Influences des apports de la psychanalyse anglaise, après Klein, Bion, Winnicott, Balint... », Érès, 2018.

La psychanalyse anglaise a beaucoup apporté à la psychanalyse. Plusieurs éminents psychanalystes comme Klein, Bion, Winnicott, Balint ont œuvré et apporté des contributions théoriques majeures dans une inventivité et une créativité qui nourrit encore aujourd’hui la psychanalyse et sa pratique de manière vivante. Consacrer un numéro à leur rendre hommage est ce que le Coq-Héron propose dans cette nouvelle publication qui regroupe les travaux de deux journées scientifiques qui se sont tenues le 16 janvier 2016 : « L’école anglaise de psychanalyse au pays de Lacan » et celle du 17 novembre 2016 centrée sur le texte de Winnicott de 1960 sur « le contre-transfert ».

La diffusion française des ces apports a été plus tardive que dans d’autres pays européens ou d’Amérique latine. L’Histoire de la psychanalyse anglaise est passionnante à plusieurs niveaux, dit en préambule Mireille Fognini qui rend aussi un vibrant hommage à James Gammill, psychanalyste kleinien qui a beaucoup œuvré en France et notamment à Toulouse où je l’ai rencontré. L’Angleterre a été terre d’accueil de nombreux psychanalystes européens fuyant les exactions nazies, des freudiens dits « Viennois » orthodoxes qui s’opposeront, dans une défense théorique identitaire à leurs collègues anglais kleiniens, lors des futures « Grandes Controverses », une guerre ouverte entre psychanalystes. Mireille Fognini en pose les grands repères historiques, démontrant la particularité britannique de l’époque en manière de résolution des conflits en psychanalyse, une élégante souplesse faite d’intelligence et de tolérance permettant d’aboutir à une sorte de « gentlemen’s agreement ». Un Fair-play anglais qui pourrait servir d’exemple à de nombreux psychanalystes français dans leur radicale spécificité de scissions, ces caricatures de clivages individuels et groupaux accentuant les positions dogmatiques et idéologiques, voire politiques. Ce compromis ne s’est obtenu que de la réunion de désirs de conciliations qui passaient par de nombreuses rencontres théorico-cliniques pour penser les conflits passionnels qui les opposaient, autour des découvertes sur la psyché humaine dans les bases précoces du développement. Trois groupes d’orientation théorique différente vont pouvoir coexister au sein de la Société Britannique de Psychanalyse juste après la mort de Freud : le groupe « Viennois » d’Anna Freud, le groupe kleinien et le Middle group qui sera rebaptisé après la mort de Melanie Klein « Les indépendants », par Paula Heimann en 1962. C’est une « véritable et rare étape de tolérance et de croissance psychique groupales »24 écrit Mireille Fognini. L’Angleterre, dernier refuge de Freud et dernier abri pour la postérité de ses œuvres, a réussi à constituer un lieu, un contenant de pensée, capable de maintenir en cohésion les pensées divergentes de façon à poursuivre l’œuvre engagée et stimuler les avancées théoriques, symbole pour Mireille Fognini d’un « important génie du siècle contre la barbarie nazie ».

Ce dossier comporte quatre chapitres distincts :

  • La psychanalyse de l’École anglaise fait-elle encore controverse dans la France d’aujourd’hui ?

Marie-José Durieux introduit ce dossier à la lumière des concepts de Wilfred Bion et de leur extension dans la pratique de la cure aujourd’hui, étendue à de nombreux pays sur de nombreux continents. Le structuralisme avec l’apport de Saussure, Lévi-Strauss et Lacan ont plutôt marqué une France cartésienne. La « France d’après Lacan », dit-elle et je suis tout à fait en accord, commence à s’intéresser aux « oscillations » entre les positions kleiniennes « schizo-paranoïdes » et « dépressives », à l’usage du « contre-transfert » et de ses effets dans la séance et s’interroge sur l’existence de parties psychotiques et non psychotiques de la personnalité avancées par Bion. Il y a des zones non représentationnelles de la vie psychique. C’est une conception de la vie psychique que reprend Simone Korf-Sausse dans son article sur Bion. Le non-verbal, l’intersubjectivité, le contre-transfert sont des dimensions relationnelles importantes à prendre en compte et qui peuvent apporter de l’aide dans les prises en charge de cas difficiles. Paula Heimann instaurait le contre-transfert comme outil principal du psychanalyste, dans la réponse émotionnelle à son analysant à l’intérieur de la situation analytique. M.J. Durieux déplie ensuite les trois combats de Melanie Klein, en tant que femme, psychanalyste et freudienne, pour hausser la psychanalyse d’enfants au niveau de celle des adultes dans un accueil hostile d’une partie de la communauté analytique. Melanie Klein a fixé trois objectifs à la psychanalyse d’enfants : lutter contre l’inhibition intellectuelle qu’elle nommait « inintelligence », lutter contre la criminalité meurtrière et éviter la psychose. C’est en travaillant avec le sadisme archaïque que l’on fait jaillir l’intelligence. Winnicott devait à Melanie Klein son accès à une vision profonde du monde intérieur, Francis Drossart montre combien sa pensée se situe dans la continuité de Melanie Klein, dans la création de concepts comme le jeu de la spatule pour aborder le bébé, le squiggle pour aborder l’adolescent et son apport majeur du « faux self ». Il divergera de Melanie Klein sur la question de la pulsion de mort. Fleur Breil et Catherine Pagès vont jouer avec l’idée du bébé « trans-théorique », pour montrer comment l’approche des tout-petits est complexe et nécessite d’avoir recours à plusieurs théories différentes. De précieux éclairages sur l’appréhension singulière et angoissante de l’espace dans les pathologies autistiques sont apportés par le travail de Chantal Lheureux-Davidse. Une très intéressante contribution de Géraldine Leroy sur John Steiner, psychanalyste britannique contemporain, nous introduit à sa notion de « retrait psychique », inspirée des travaux de H. Rosenfeld sur le narcissisme. C’est une organisation pathologique défensive de la personnalité face aux angoisses persécutives de la position schizo-paranoïde et aux angoisses de la position dépressive. Cette défense agit comme contenant donnant l’illusion d’un bon objet protecteur. Le patient se trouve figé dans cette position défensive, tout mouvement risquant de l’entraîner vers la confusion ou l’exposer à l’angoisse. Aider le patient à accéder à sa part de vulnérabilité peut l’aider à sortir de cette forteresse défensive. Plusieurs types de retrait ou repli psychique existent, les unes défensives comme l’a montré Steinert, les autres synonymes de repos et de récupération, porteurs d’un potentiel de création, à rapprocher peut-être du narcissisme négatif d’André Green.

  • Le contre-transfert chez Winnicott en ses impacts psychanalytiques actuels

Une chute qui donne à penser pour Jean-François Chiantaretto, dans la question qui avait bien été posée par Winnicott, celle d’un contre-transfert réductible ou non au parasitage de l’inanalysé de l’analyste dans son accueil du transfert. Cette rencontre de l’analyste avec son inanalysé est imposée par les patients limites, rappelle J.-F. Chiantareto. Cette notion de contre-transfert, récusée par certains psychanalystes et à l’origine de nombreux conflits n’est pas à récuser comme l’a souligné Patrick Guyomard mais plutôt de « prendre la mesure de l’insuffisance de la notion » pour rendre compte du désir de l’analyste théorisé par Lacan. D’autres auteurs vont commenter, critiquer ce texte de Winnicott et donner quelques exemples de clinique, Catherine Chabert, Aline Cohen de Lara, Vincent Cornalba, Philippe Givre, Florian Houssier, Catherine Matha et Jean-Pierre Pinel, éclairant certains aspects psychodynamiques utilisables dans le transfert chez les patients proches de la psychose. Le psychotique souffre lui aussi de réminiscence dit Vladimir Marinov25. La « bonne distance » entre l’analyste est l’analysant comme disait Winnicott est « symbolique ». La position de neutralité ne peut plus être tenue avec un patient qui régresse dans une position de lourde dépendance infantile. Le patient à la limite de la psychose « impose une relation directe, de nature primitive, qui va jusqu’à la fusion »26. Le psychanalyste doit savoir y faire, au plus près du contact avec la vie psychique, il doit porter et supporter certains affects intenses comme sa peur et sa haine, rappelle Florian Houssier, qui met en évidence un point d’alliance entre D. W. Winnicott, pris entre deux femmes et Anna Freud. Une ligne de tension entre les pensées de ces deux femmes offre pour F. Houssier deux conceptions de la psychanalyse de l’enfant : « centrée sur le monde interne de l’enfant pour Klein, ou tendant à réparer les torts infligés à l’enfant durant le processus éducatif selon A. Freud »27.

  • L’invention de Michel Balint : une écoute psychanalytique partageable pour la relation thérapeutique médicale

Balint, le « continuateur de l’œuvre de Ferenczi », comme l’écrit André Haynal, inscrit dans le groupe des « Indépendants » avec Winnicott et John Rickman, a permis d’apaiser les conflits des Controverses, d’ouvrir et d’élargir le champ de la psychanalyse au domaine médical. Ces conflits ont été centrés en partie autour de la conception de l’environnement de l’enfant, Winnicott fera de l’environnement un concept à part entière (J. Abram). Mustapha Meslem, dans son article « Psychanalyse et médecine, ou la « Méthode Balint », présente l’originalité de la création des « Groupes Balint », au préalable nommés

« Groupes de recherches de formation » par M. Balint qui a réussi à importer et poursuivre en Angleterre l’école de Budapest. Ces groupes sont aujourd’hui intégrés dans la formation permanente des médecins et ont donné lieu à la fondation de la Société Balint, implantée dans de nombreux pays.

  • Petit aperçu d’une postérité postkleinienne féconde avec Donald Meltzer, James Gammill, John Steinert

Donald Meltzer, l’ancien analysant de Melanie Klein, a été avec sensibilité, inventivité et humanité, un grand passeur de l’école kleinienne rappelle M.J. Durieux. Il a participé en France, dès les années 1970, aux séminaires organisés par les psychanalystes fondateurs du GERPEN, fondé en 1983. À partir du fameux cas Richard suivi et décrit par Melanie Klein en pleine guerre à Londres, Meltzer a pointé le but visé dans cette cure : que soit, non pas surmontée, mais simplement atteinte la position dépressive, comme une quête à atteindre pour le développement psychique. Car, l’atteindre c’est accéder au plus haut développement de la profondeur de la pensée humaine.

James Gammill, membre fondateur du GERPEN et dont je transmets la pensée jusqu’en Chine, est décédé à Paris le 16 décembre 2017. Américain d’origine il a grandi aux ÉtatsUnis, a été navigateur dans l’armée de l’air pendant la Seconde Guerre mondiale et a participé à la libération de Paris. C’était un homme lumineux, droit qui n’a cédé en rien sur son désir ni son éthique lorsqu’il a décidé de quitter son pays, en profond désaccord avec l’entrée en guerre des États-Unis au Viet-Nam, Mireille Fognini nous le rappelle. Une belle journée d’hommage lui a été rendue à Toulouse le 22 juin 2019 par le GTSPP. Il est devenu psychanalyste, membre titulaire, formateur à la SPP dès 1974, honoraire en 1997, enseignera pendant dix ans à Toulon et se déplacera, arpentant sans relâche la France entre Aix, Marseille, Nice, Toulouse, Bordeaux, Lyon, Caen, Brest, Bruxelles, Paris... pour transmettre l’œuvre kleinienne, dans un souci constant « de permettre au plus grand nombre, d’accéder à une authenticité de pensée et de vécu émotionnels »28. Le cadeau que m’a fait une de ses plus proches amies, Rajah Sharara, quelques mois après la mort de James Gammill, lorsqu’elle a découvert nos échanges, un de ses objets, un tableau qu’il avait gardé auprès de lui jusqu’à sa mort, témoigne de l’authenticité et de la profondeur des sentiments humains dont font preuve les analystes kleiniens de cette école anglaise de psychanalyse, dont Jammes Gammill a été un des plus éminents ambassadeurs.

Monique Lauret

Marie-Laure Dimon et Michel Brouta (sous la dir. de), Les algorithmes de l’étrangéité – psychanalyse et anthropologie critique, Paris, éditions L’Harmattan, Collection « Psychanalyse et civilisations », 2018.

Ce livre « audacieux » est le fruit des deux Rencontres-débats l’une en 2016, Algorithmes, Réel, symbolisations et l’autre en 2017, L’inconnu, l’étranger, l’étrangéité.

Cette fois-ci, la thématique étudiée, celle du numérique, de l’algorithme et du réseau, semble de toute évidence d’une grande actualité. Les dimensions de l’étranger posent également la question du sujet et du politique dans le monde algorithmique.

L’ouvrage est introduit par Marie-Laure Dimon qui rappelle le lien inextricable des champs psychanalytique et anthropologique dans ces « Rencontres-Débats » du CIPA. Dans cette perspective du « débat », la technologie numérique crée aujourd’hui une forme d’hybridation du monde où se confondent le naturel et l’artificiel. Dans cette nouvelle réalité, l’humanité en soi tente-t-elle de se dissoudre ? Allons-nous vers une cyber-société, une gouvernance algorithmique de la personne, une digitalisation de l’être ? Serons-nous confrontés à une nouvelle forme d’inquiétante étrangeté au sens freudien ? Le sujet risque-t-il d’être hors-sujet ou hors-je ? Davantage dépouillé de sa subjectivité ?

L’ouvrage est dense et riche avec des contributions variées et d’une grande qualité réflexive épistémologique.

Marie-Laure Dimon, « Du jardin au divan », présente une expérience qui s’est réalisée dans le cadre d’une activité humaine clinique et thérapeutique « le Groupe Jardin. Cette activité « Jardin », une « nourriture psychique », s’est déroulée pendant plus de 25 ans auprès de patients hospitalisés et de patients en hospitalisation de jour. À travers cette expérience, l’auteur prend comme exemple une situation groupale qui a permis chez un jeune patient catatonique une mise-en-pensée pulsionnelle se réalisant à l’insu des thérapeutes. M.-L. Dimon s’inspire des travaux de Pierra Aulagnier en rappelant le passage de la présentation à la représentation, ou de la figuration à la représentation, comme constituant du fondement métaphorique de la subjectivité, voie d’accès du sujet au symbolique.

Claude de la Genardière avec « Tremblements de temps » de W. R. Bion à Jean-Max Gaudillière », introduit son propos sur la notion d’expérience s’agissant de la psychanalyse et son importance chez Bion (l’« analysand »). À l’instar de Lacan avec ses mathèmes, Bion avec sa grille, et ses terminologies conceptuelles comme la « fonction alpha », les « éléments bêta », O, C, A, H, etc., peuvent être approchées des avancées scientifiques et technologique de notre société, avec l’informatique, la logique algorithmique et les applications qu’elles proposent. L’un des axes du travail de Bion concernant l’expérience du temps dans l’univers traumatique a été repris de manière vivante et fructueuse par Jean-Max Gaudillière, notamment dans le séminaire qu’il animait à l’EHESS avec Françoise Davoine. Pour ces deux analystes, « folie, traumatisme et histoire relèvent du même combat ».

Jean Nadal dans son texte « Algorithmes et rêve » se réfère à trois configurations algorithmiques : celle de Freud, latent/manifeste; celle de Bion, pensée en rêve/la pensée du rêve; celle de Lacan signifiant/signifié. À partir de la pensée freudienne, l’auteur note que le rêve représente la mise en forme, entre autres, de l’algorithme, du secret. Aussi, si la production onirique nocturne ne peut se traduire, elle s’enfermerait alors dans la crypte.

Jacob Rogozinski, « À l’épreuve de l’étranger : traumatisme et (dés-)incorporation », relie l’étrangèreté à la phénoménologie husserlienne et l’Ego cogito. D’importantes interrogations sont abordées : Qu’advient-il du restant de la chair, ce qui résiste à « ce moi que je suis » ? « Ce restant est au fond le premier étranger à l’intérieur de moi-même, une part de moi-même que je reconnais chez l’autre ». Cependant, qu’advient-il de cet Autre-soi-même ?

Alexis Nuselovici (Nouss), « L’étranger, l’exilé », utilise le concept d’exiliance, noyau de l’exil en soi, représentant de l’expérience du commun en chacun, celle d’une « mobilité sous contrainte ». Le lien soi/non-soi est indissociable. Il y a toujours une part d’intraduisible de l’autre en soi. Ilya un déjà-là du sujet. La psyché est indifférenciée du monde extérieur. L’étrangéité est un irréductible de chacun. Les singularités sont constituées par ce qui a de plus commun.

Olivier Douville dans sa profonde et riche contribution métapsychologique, clinique et anthropologique, intitulée « Métamorphoses de l’étranger et soin psychique », aborde cette question de la « métamorphose de l’étranger » à travers son expérience éprouvée de travail auprès d’adolescents en errance dans certaines villes comme Bamako, Pointe-Noire ou Ouagadougou et auprès de ce que l’on nomme un peu rapidement et improprement des réfugiés. O. Douville rappelle que la majorité de ces dits-réfugiés a moins de 18 ans. L’auteur analyse avec force la question de l’étranger, notamment en s’inspirant de l’œuvre freudienne. « Pour Freud, la présence de l’étranger insiste pour chacun, telle une vibration, au cœur de la psyché ». À partir du livre de Octave Mannoni Clefs pour l’imaginaire ou l’Autre Scène, O. Douville reprend le texte « Je sais bien, mais quand même » en assurant : « le sujet peut se rendre un peu étranger à son savoir, il peut se rendre un peu étranger à sa croyance pour pouvoir explorer l’autre scène. » Aussi, « l’un des enjeux de la cure n’est pas du tout de résorber le fait que le sujet soit étranger, c’est qu’il arrive à l’être enfin, c’est qu’il arrive – ce qui est très difficile – à être étranger à ses assignations, à ses croyances, c’est-à-dire qu’il cesse d’être pris dans la paranoïa ordinaire qui nous accable ».

Michel Brouta, « Le fœtus, origine du symbolique », étudie le lien entre le fœtus et les premiers objets symboliques. Ultérieurement, l’image, le langage en développeront le sens par les intercessions continues qui mettent en travail la pensée par la mémoire culturelle et l’intelligence sensible.

Maurice Godelier, dans son texte « La fonction symbolique », introduit d’emblée son analyse par l’évidente assertion : « Symboliser c’est produire des signes qui font sens ». L’auteur revient sur la sémiologie du linguiste De Saussure qui expliquerait et développerait « la vie des signes au sein de la vie sociale », au-delà même de la linguistique. Les travaux et points de vue de Charles S. Peirce constituent de précieux prolongements dans la compréhension que tout ou presque peut être le signe de quelque chose ou le devenir. « Ce qui rend pratiquement impossible une classification générale, globale des signes ». Notons que les signes étaient placés par Peirce comme symboles « parce qu’entre le signe et la chose signifiée il n’existe aucun rapport de similitude, mais un rapport arbitraire et de convention ». M. Godelier reprend également les signes dans l’activité théorique du mathématicien dans la résolution des problèmes et la démonstration des théorèmes. En ce sens, « les actes d’un mathématicien font de lui en tant que producteur de connaissances universelles un sujet universel. »

Albert Le Dorze, « L’analyse sans qualités », relève les différents courants de pensée et les liens que l’anthropologie et la psychanalyse ont conservés avec les mathématiques. Il rappelle l’apport du structuralisme avec Lévi-Strauss et le développement de Lacan et son idéal mathématique, le mathème qui est défini comme un pur prototype de langage algorithmique. De même Chomsky et sa critique du structuralisme en inscrivant la langue dans la connaissance innée grammaticale, syntaxique commune à tous les langages humains. La langue cérébrale, pensée, n’est pas la langue parlée, sensible celle de la communication. La langue algorithmique machinique robotique n’est pas celle du parlêtre et de la chair.

Ivan Lavallée, professeur d’informatique avec son texte « Et l’Algorithme fut », nous invite à une anthropologie de l’histoire de l’algorithme à travers les civilisations. Si les algorithmes ont toujours existé, ils ont pris un nouveau développement et une forme moderne avec le numérique. La cyber-révolution a complètement transformé notre mode de vie. La machine est devenue un partenaire pour l’humain.

Annie Benveniste, anthropologue, « L’enfermement post-apartheid ou l’exil intérieur », montre que la hiérarchisation raciale historique (Apartheid) a laissé place à une nouvelle forme de discrimination sociale basée sur la différence des statuts et des classes. De la sorte, la violence raciale du passé s’est transformée en violence sociale. « À vouloir mettre l’étranger hors de soi, ne devient-on pas étranger à soi-même ? ». « L’exil intérieur » est une contradiction, un sentiment du sujet qui risque de se trouver désubjectivé, exilé de lui-même.

Georges Zimra, « Le nom de l’Autre », s’intéresse à la question de l’altérité, à l’universalité et à la pluralité qu’il distingue de la multiculturalité. Le multuculturalisme est réexaminé car selon l’auteur il favorise l’irruption des « identités » dans le débat social.

« Nécessité de se départir du un, des amalgames et des instrumentalisations de la religion sinon la confusion éclate et le nom propre risque de se hisser au nom de l’Autre. » Jean Nadal reconsidère l’ouvrage de Camus L’étranger. Il revoie notamment la notion de la maladie du deuil, celui de la mère non réalisé. Camus cherchait, dit-il, un équilibre pour écrire entre ce qu’il est et ce qu’il dit. Il cherchait à approcher la vérité du dire et du faire. La vie de Camus semble être une sublimation continue pour surmonter et affronter diversement la mère morte.

Cypris Kophidès, écrivaine, tente de défaire le problème de l’étranger à travers la figuration du migrant. Elle questionne l’inconnu, l’étrangéité en soi et hors de soi, et propose d’inventer d’autres modalités de pensée le monde et sortir de l’enfermement du raisonnement binaire de type algorithmique.

Houari Maïdi

Heide Goettner-Abendroth, Les sociétés matriarcales, Recherches sur les cultures autochtones à travers le monde, éd. des femmes, 2019 (1re éd.).

Ce gros livre de plus de 500 pages qui a fait l’objet d’un compte rendu extrêmement élogieux dans Le Monde des livres, entend fonder, selon son auteure, « une autre science socio-culturelle... un champ nouveau, spécifique, qui transcende les frontières des disciplines existantes » (p. 11). Il s’agit des Recherches matriarcales modernes auxquelles se voue Heide Goettner-Abendroth depuis plusieurs décennies. Heide Goettner-Abendroth a créé en effet en 1986 l’Académie internationale pour les recherches matriarcales modernes (HAIDA) et organisé deux colloques sur cette thématique. Disons-le, immédiatement, l’approche de l’auteure qui se veut scientifique et a l’ambition d’inaugurer une philosophie et une méthodologie spécifiques n’a aucune rigueur intellectuelle. Il s’agit moins d’une connaissance scientifique que d’une entreprise de réfutation de l’universalité du patriarcat menée à partir d’une opposition aux actions de patriarcalisation. Le premier chapitre, censé être une lecture critique de l’histoire de la notion de matriarcat, revient sur les auteurs connus – Bachofen, Bebel, Morgan, Marx et Engels – de façon à la fois si superficielle et dogmatique que le lecteur cultivé pourrait se décourager d’aller plus loin et abandonner à ce stade l’ouvrage. Suit une série de chapitres décrivant l’existence des matriarcats autochtones de par le monde en Asie, Amérique du Sud et Afrique, le matriarcat étant construit à partir de sa dissolution par l’idéologie patriarcale, ce qui enferme le projet lui-même dans une perspective purement idéologique. En effet, l’auteure précise qu’elle a commencé par étudier le contexte culturel des manifestations du matriarcat. Puis dépassant l’analyse de la mythologie, elle s’est tournée vers l’anthropologie, tout en récusant les recherches faites par des non-autochtones, accusées d’universalisme et en proposant un changement de perspective qui consiste à connaître par le bas : recueillir l’histoire des femmes, des classes inférieures, des peuples autochtones, des subcultures.

Il en résulte un recueil de matériaux, basé sur des sources secondes, des références sollicitées très anciennes, montrant l’extériorité de Heide Goettner-Abendroth aux recherches académiques et son ignorance des débats et des perspectives d’analyse sur les rapports sociaux de sexe dans les sociétés étudiées par les anthropologues. Le chapitre sur les Mosuo, par exemple, que nous avons fait lire à Béatrice David, sinologue, est une synthèse de travaux datés et pleine d’erreurs. Sur le chapitre suivant concernant les anciennes populations Yue qui est son domaine de spécialité, B. David dit que l’auteure puise ses généralisations dans des travaux historiques également périmés, n’ayant aucune connaissance des travaux plus récents, et des avancées majeures. Heide Goettner-Abendroth répète à l’envi que les chercheurs occidentaux ont tort, mais pas elle qui se fie, sans vérification, aux sources autochtones aux visées plus politiques que scientifiques.

L’auteure développe ainsi une série d’affirmations mystificatrices sur les femmes et les sociétés qu’elles régiraient. Ce livre constitue un cadeau empoisonné pour les femmes dont il se réclame avec tant de force, pour les féministes qui se battent pour les droits des femmes et pour les chercheures qui ont pour objectif d’appréhender la diversité infinie des modèles hiérarchiques et des inégalités. Le lecteur se retrouve face à un discours qui encense les femmes comme premières créatrices de la culture, au commencement de tout, sans hiérarchie et dans une égalité absolue. Très loin des études dites de genre, cet ouvrage ne manque pas de relents mystiques, derrière le spiritualisme qu’invoque l’auteure. Le ton est délibérément moral; les femmes sauraient en ellesmêmes, de par leur nature féconde, organiser des sociétés équilibrées, horizontales, axées sur le don, le partage et honorant la divinité féminine.

Annie Benveniste et Monique Selim

Yolande Govindama (sous la dir. de) en collaboration avec Magali Babonneau, Félicie Callipel, Lucinda De cicco, Martine de Maximy, Constance Loubinoux – Bodart, Judith Mouchard, Isabelle Normand-Le Boussicaut, Porly Sim-Mehdi, Aurélie Vanelstraet, Jean Luc Viaux, Agressions sexuelles – victimes et agresseurs : une souffrance partagée vers la quête d’une fusion incestueuse, Éditions In press, Février 2017.

Cet ouvrage regroupe des travaux cliniques variés concernant différentes situations de violence sexuelle : intra ou extrafamiliale concernant des enfants, des adolescents, père, mère incestueuse ou adolescents déficients, selon différentes perspectives, psychopathologique, sociétale, et ethnologique. Il interroge les assises inconscientes des situations de violence sexuelle, en liant les agresseurs et les victimes dans une « quête de fusion » à l’objet d’amour.

Y. Govindama inaugure le propos en explicitant les fondements théoriques de ces études. Elle évoque Freud qui a souligné la transcendance structurante du tabou de l’inceste pour le mouvement sociétal, Melanie Klein qui, elle, situe cette problématique au sein de la relation de nourrissage, Lacan avec le « complexe de sevrage ». La mère porterait la loi fondamentale, ainsi « il n’y aurait d’inceste qu’avec la mère, figurer dans un désir de fusion », Racamier avec la notion « de séduction narcissique mutuelle », source d’élaboration de la séparation et d’individuation pour l’enfant. Dans le cas contraire, un climat incestuel s’installe, colorant la relation maternelle d’une quête perpétuelle de fusion à la mère archaïque. Y. Govindama se demande alors si le rapproché sexuel violent ne serait pas « l’équivalent » de cette quête.

Félicie Callipel et Martine De Maximy rappellent la définition juridique de l’inceste, notion qui désigne les réalités « multiples », selon l’organisation des sociétés humaines Elles pointent l’apparition très tardive, en 2016, de l’inceste dans le droit français. Nous suivons aisément les auteurs dans leurs questionnements quant à la reconnaissance du tabou de l’inceste dans la loi française. Il serait probablement dommageable de transformer le tabou de l’inceste, véritable organisateur psychique inconscient du lien intersubjectif en une loi juridique.

Y. Govindama tente de démontrer que l’agression sexuelle qu’elle soit intra ou extrafamilial « relève d’une quête de fusion à la mère ». Elle interroge la fonction de la violence sexuelle dans l’économie psychique du père incestueux, en lien avec l’organisation inconsciente de la famille, construite « sur le sacrifice de la fille, objet de jouissance de l’autre », appuyée sur l’effacement du maternel chez la mère, assumé alors par le père. La fonction interdictrice du père est ainsi anéantie. les conditions psychoaffectives sont réunies pour qu’un passage à l’acte puisse avoir lieu. On retiendra du dialogue – théories – situations cliniques proposé par Y. Govindama, l’importance du concept de « tabou de l’indifférenciation des êtres » de Racamier, et la question de l’angoisse de séparation référée au fonctionnement des sociétés occidentales contemporaines. Des éclairages cliniques enrichissent les développements théoriques de cette article.

Constance Loubinoux-Bodart étudie la qualité de la relation mère-fille dans le cas de l’inceste père fille, sous l’angle de l’œdipe Freudien prédéterminé par la situation psychoaffective de l’environnement familial. En appui des différentes figurations cliniques, qu’elle analyse, l’auteur constate le silence autour de la place de la mère dans l’inceste père fille et la position paradoxale inconsciente de la fille au sein d’une organisation psychique familiale axée sur la fusion et l’amalgame identitaire. Les enjeux pour l’ensemble des protagonistes dans cette situation de violence intrafamiliale apparaît plus clairement.

Lucinda De Sicco et Magali Babonneau évoquent la question de la Mère incestueuse. Peu d’études cliniques existent, seules des pistes de réflexion sont présentées. Les auteurs pointent la difficulté du corps social à concevoir la délinquance sexuelle chez les femmes, d’autant plus qu’elles sont mères. Les représentations culturelles de la femme dans notre société évoquent plutôt la bienveillance de la mère pour ses enfants d’où la tendance à dénier l’acte incestueux d’une femme, et les retentissements sur la vie psychoaffective de l’enfant. Les recherches sociologiques récentes relèvent une série de préjugés, qui circulent y compris chez les professionnels, pervertissant les analyses et évaluations des situations de violences sexuelles maternelles et risquant d’entraver l’installation de mesures de protection pour l’enfant. Des dispositifs de prises en charge se dessinent, plutôt comportementalistes, de lutte contre la récidive. Cependant, il est important que les professionnels prennent conscience de la situation psychiques des protagonistes, « prisonnier de leur histoire » et de l’importance d’accueillir leur parole.

La notion de fondements culturels des actes de délinquance sexuelle intrafamilial réapparaît dans l’article de Porly Sim-Mehdi et Isabelle Normand-Le Boussicaut sur l’inceste fraternel. Plus que le déplacement, du désir de fusion incestuel sur un collatéral comme le suggère Freud, les auteurs empruntent le concept de « complexe fraternel » de Kaës, attribuant ainsi une dynamique spécifique à l’œdipe fraternel. Ils proposent des prises en charge « Alliance thérapeutique interdisciplinaire » développée en France par Y. Govindama, alliant le socioéducatif, le psychique, le judiciaire. Cette forme de délinquance est particulièrement active chez les familles migrantes et les familles autochtones défavorisés. L’éthique des professionnels est particulièrement sollicitée dans ce mode de prise en charge pour entendre la souffrance de l’enfant victime, le fonctionnement défensif des familles, en dehors de toute posture de condescendance sociale ou ethnique. Aurélie Vanelstraet explicite une recherche clinique menée auprès d’une population d’hommes adultes, qui ont agressé sexuellement des fillettes, réunis dans un groupe de parole ouvert. Certains sujets ont passé un rorschach. L’analyse des données recueillies s’est élaborée dans une perspective développementale. Le dispositif de recherche clinique a valeur également de pratique au sein de la prise en charge de ces personnes. L’auteur cherche à démontrer que la quête de la relation d’emprise à l’Âge adulte trouve ses racines dans celle que les sujets ont subi dans leur enfance. Il semblerait que face à l’effondrement de la défusion, non élaborable et insupportable, se construit défensivement le comportement pervers sexuel, par identification à l’agresseur. Judith Mouchard, évoque une recherche universitaire auprès d’auteurs de violence sexuelle incestueuse ou extrafamiliale, récemment incarcérés. Elle interprète ces actes violents comme une « adresse « faite à la mère » en référence aux écrits de Claude Balier et les conclusions d’une conférence de consensus de 2001. Pour elle, l’organisation de personnalité de ces sujets agresseurs sexuels tend plus vers » l’a-structuration psychique » que vers une dynamique perverse authentique... La discussion psychopathologique argumentée par des études cliniques permet à l’auteur de souligner l’ambivalence qui existe chez ces sujets dans l’organisation de leur relation d’objet entre relation anaclitique et emprise.

Enfin, J. Luc Viaux nous propose une analyse d’études cliniques concernant le passage à l’acte sexuel chez l’adolescent déficient. L’auteur s’appuie sur les apports théorico – cliniques de C. Balier et J. Bergeret : « un acte sexuel illégal n’est pas forcément une conduite sexuelle » chez ces adolescents et sur la conférence de consensus de 2001, déjà citée, qui décrit une population « hétérogène » en terme psychopathologique, par contre l’acte sexuel se caractérise par l’usage de la force, de la menace, et le choix d’un partenaire d’âge inapproprié. Un paradoxe persiste dans le traitement des agressions sexuelles commises par ces adolescents : « À la fois ils sont souvent perçus comme des enfants, incapables d’investir la relation génitale adulte et à la fois, le corps social les tient responsables des effets de leurs pulsions. Alors que l’accès à la notion de consentement chez ces sujets n’est pas du tout certain.

La richesse de cet ouvrage tient à la rigueur des références théoriques, à la pertinence des situations cliniques évoquées. La cohérence des écrits constitue une source de clarté exceptionnelle. Nous découvrons, sous la pierre de la perversion, un monde psychopathologique hétérogène que cet ouvrage rend vivant et compréhensible.

Nicole Brunel

Christian Hoffmann et Joël Birman, Lacan et Foucault à lépreuve du Réel, Paris, éditions Langage, 2018.

Michel Foucault est, avec Freud, le premier à m’avoir mis le pied à l’étrier de la philosophie, puis, plus tard, de la psychanalyse. Il a jalonné en effet mes premières réflexions sur l’homme, sa place dans le monde et dans la société. Puis, je faisais en 2014 la découverte de Jacques Lacan et de son enseignement.

Mettre en tension Lacan et Foucault est primordial; et un exercice fort intéressant; pour qui souhaite porter une réflexion sur la place de la psychanalyse dans la prise en charge des maladies mentales. D’autant plus dans le climat ambiant de tentative de dévalorisation de la psychanalyse. Et c’est à cet exercice que se sont pliés avec brio Christian Hoffmann et Joël Birman. Pour l’étudiant que je suis, cet ouvrage représente une vraie mine d’or au carrefour entre philosophie et psychanalyse.

Au travers des lignes de ce bel ouvrage se noue une sorte de dialogue entre les deux hommes, et plus encore entre leurs deux écoles de pensée. Dès lors, on peut relever plusieurs points notables.

Préalablement à toute lecture, je me dois de poser une première question : « L’actualité » qu’évoquent les auteurs est-elle comparable à la « contemporanéité » d’Agamben ? Foucault trouve en effet dans un croisement entre la philosophie du sujet qui oriente l’enseignement de Lacan et la philosophie de l’erreur et de l’oisiveté de Kant dans « Qu’est-ce que les Lumières ? », un moyen d’interroger les points de ténèbres, les points d’ignorance de l’histoire autour des sujets qui sont les siens, à savoir le langage, la vérité, la folie et l’érotisme, seules questions qui, selon ce philosophe français, étudient la place de la vérité.

Si Lacan est un « Auteur-Stop », Michel Foucault fut indéniablement l’un de ses passagers. C’est, entre autres choses, ce que nous montre ce bel ouvrage de Christian Hoffmann et Joël Birman.

En effet, ils montrent, en substance, que Foucault s’intéresse à la psychanalyse et à son discours, à sa façon de questionner divers sujets, afin de mettre en lumière à la fois son intérêt et ses limites. Il y pose un regard critique, en réfléchissant, avec les théories qui sont les siennes, aux mêmes questions; en quelque sorte, Foucault et Lacan agissent en miroir l’un de l’autre. En effet, de son « Histoire de la folie à l’âge classique » à « Surveiller et Punir », en passant par « Les Mots et les Choses » ou encore « L’archéologie du savoir », Foucault interroge des points de vérité parallèles aux questionnements de Lacan. En revanche, le psychanalyste oriente son enseignement de la philosophie du sujet, là ou Foucault considère que cette position dessert le traitement des maladies mentales. Ainsi Foucault définit-il la psychanalyse comme un art discursif qui est différente de la science en ce qu’elle nécessite un retour et une référence obligatoire aux auteurs de chacun de ses concepts. (« Foucault affirme que la psychanalyse n’est pas une science, mais un art de la discursivité »). Il est donc ici en accord avec Lacan, pour qui le « Discours de l’Analyste », mettant au travail la division subjective, doit se distinguer du « Discours de la Science », qui tend à pointer un signifiant pour n’hommer le sujet en l’identifiant à son symptôme. Les deux hommes de lettres proposent des réflexions assez divergentes : s’ils sont en accord sur un point, à savoir que le « Fou » est un homme libre, ils ont tout de même des points de vue absolument distincts, voire même en confrontation. Ainsi, pour Lacan, le travail de Foucault sur la question de la folie est « psychiatricide ». La plus importante de leurs dissensions se situe autour de la notion de vérité. Ainsi, cet impératif de dire la vérité, qui est au seuil du dispositif analytique expose, pour Foucault, le sujet au risque de la mort par mise en contact avec le Réel.

Pour les auteurs de ce bel ouvrage, le psychiatre écoute pour « traverser la parole » du sujet, afin d’atteindre un point de vérité muette. Il vient nommer la vérité et l’ordonner. En somme, on peut penser qu’il fait figure de Père, de grand Autre, en ce qu’il pointe la vérité du sujet en le n’hommant. C’est précisément ce travail d’ordonnancement de ce qui serait « la vérité » du symptôme, que Foucault questionne et tente d’éclairer.

Le travail de Foucault est donc à double tranchant dans ses rapports à la psychanalyse et à sa pratique. Dès lors, il existe un point de rapprochement entre Foucault et Lacan. En effet, Foucault propose un « Envers de la tapisserie », en ce qu’il agit comme un médecin légiste de l’histoire, détricotant son rapport à l’écriture là où le travail analytique tente de déchiffrer la langue de l’Inconscient en détricotant le refoulement. En proposant une anatomie du passé dans un rapport chirurgical à l’écriture, à sa propre écriture, « du bistouri à la plume », Foucault se rapproche de Lacan et de Balzac, avec son « Envers de l’histoire contemporaine ». Foucault et Lacan concourent donc tous deux à l’émergence d’une éthique du sujet en lieu et place de cette éthique du Bien-Dire qui noie le discours de la psychiatrie. Cette mise en cause du discours de la psychiatrie de son temps instaure-t-il Foucault comme un précurseur de la déconstruction Derridienne ?

En effet, la déconstruction, dont Jacques Derrida est l’une des plus illustres figures, et qui semble s’inspirer du doute cartésien, tend à considérer toute forme de savoir comme une illusion, ou tout au moins comme une construction subjective. Foucault, lui, montre que le discours délivré par la psychiatrie de son époque n’est qu’une illusion, en ce qu’il voile le point de vérité du sujet en le cachant derrière un symptôme qui ferait office de trait unaire. C’est sur ce versant de l’illusion que l’on peut considérer Foucault comme un inspirateur de Derrida. Et en cela, comme je l’évoquais plus haut, il semble être proche de la pensée lacanienne.

Cependant, à certains égards, le travail de Foucault peut être considéré comme un autre envers de la psychanalyse, de la psychanalyse lacanienne en tout cas. Il est en effet un retournement de la recherche lacanienne autour de la question de la vérité, que Foucault trouve inopérant. En cela, nous disent les auteurs, le travail de Foucault, forme d’archéologie du savoir, est plus proche du travail de Freud, « archéologie du symptôme ».

Face à cela, « il faut être juste avec Freud » nous dit Foucault. Hoffmann et Birman énoncent que par cette phrase, Foucault rend ses lettres de noblesse à Freud en indiquant que l’essence du travail analytique se situe effectivement dans un travail autour du langage et du discours. Il fait alors de la littérature la digne héritière de ce travail sur la « déraison », dans son Histoire de la folie à l’âge classique. En outre, les deux hommes ont contribué tout au long de leurs enseignements, à une critique des pratiques courantes en matière de psychiatrie, ou plus encore de prise en charge des maladies mentales.

Pour Foucault, en effet, comme nous montrent les auteurs de cet ouvrage, le langage est issu de la dénaturation du sexuel, point d’échec de la subjectivité psychique. C’est au cœur de ce point d’échec, de ce point de manque, que se situe l’enseignement de Jacques Lacan. Il nous enseigne en effet à traduire l’inconscient et à considérer ce qui est tissé par le sujet comme une pure fiction. Lacan, lui, visait à « dénaturaliser l’inconscient en le fondant sur l’Autre ». Foucault lira chez Lacan le mécanisme inverse, celui d’une naturalisation du sujet. Ainsi, là où pour Jacques Lacan, le sujet est cet être aliéné, assujetti aux lois du langage, on est en droit de se demander ce qu’il en est pour Foucault. Dès lors, on peut entrevoir que le sujet n’est pas, semble-t-il, que cet être soumis à l’Autre. Il existe en effet une sorte de relation contractuelle entre le sujet et l’Autre, c’est ce qui inscrit une forme de lien social : le sujet est responsable du choix qu’il fait de son rapport au savoir et au pouvoir. Pour Foucault, qui cette fois-ci, s’oriente des théories platoniciennes, le sujet est soumis non plus au langage, mais aux plaisirs. Ainsi, là où la maxime lacanienne apparaît dans « La science et la vérité » lorsqu’il nous dit que « De notre position de sujet, nous sommes tous responsables », on pourrait résumer la maxime foucaldienne avec ces mots « De notre jouissance en tant de sujet, nous sommes tous responsables ».

En conclusion, je dois donc dire à nouveau la richesse et la finesse de cet ouvrage. En effet, on redécouvre au fil des pages cette intrication entre psychanalyse et philosophie. Et plus encore entre deux hommes et deux enseignements qui se croisent, se coupent, s’interrogent. Ce livre est une invitation renouvelée à la remise en question de sa pratique et à une réflexion critique autour dudit « Discours de l’Analyste », celui qui doit mettre au travail la division subjective de tout analysant. Cet ouvrage présente donc à la fois un intérêt théorique et un intérêt pratique pour tout clinicien se réclamant de la psychanalyse.

Thibault Tison

Laurence Kahn, Ce que le nazisme a fait à la psychanalyse, Paris, PUF Petite Bibliothèque de psychanalyse, 2018.

Avec Laurence Kahn, la psychanalyse se réveille !

Critiquée de toute part, en voie d’exclusion de l’université, de l’hôpital, des psychothérapies, etc., la psychanalyse est mise à mal.

Le fait n’est pas nouveau, les découvertes de la psychanalyse n’ont jamais été agréables à entendre.

Mais de quelle psychanalyse parle-t-on ? Ou plus justement, de quels psychanalystes est-il question ? Des psychanalystes, comme d’autres avant eux et après eux, ont fait des erreurs. Est-ce une raison suffisante pour jeter le bébé avec l’eau du bain ?

La psychanalyse doit changer ! elle doit s’adoucir ! être moins dogmatique ! élargir ses points de vue ! Bref, devenir positive !

Est-ce vraiment sur ce point que doit porter le changement ? Ne serait-ce pas plutôt du côté d’une plus grande rigueur qu’il s’agirait de retrouver ?

Que s’est-il passé ? Où la psychanalyse se serait-elle égarée ?

Le livre de Laurence Kahn, « Ce que le nazisme a fait à la psychanalyse » est à cet égard bien éclairant et très rafraîchissant.

Historienne de formation, spécialiste de la Grèce antique, ancienne collaboratrice de J.-P. Vernant, etc. Laurence Kahn, psychanalyste, s’interroge sur l’inflation du terme « empathie » dans le champ de la psychanalyse. Posant comme postulat, le fait que la psychanalyse est soluble dans l’empathie29. Elle retrace sans concessions les effets directs et indirects du nazisme sur la psychanalyse.

Effets toujours actuels qu’il conviendrait de prendre au sérieux.

Il est impossible de venir à bout de la blessure que le nazisme a infligé à la langue allemande, expliquait Klemperer. La mémoire est inscrite dans la langue. La machinerie linguistique fait dire au locuteur des choses qu’il ne sait pas qu’il dit. Heureusement, si l’altération des mots (par la novlangue) altère l’humain lui-même, le secret presque surnaturel de la langue est qu’elle trahit finalement son locuteur30.

Freud et Lacan, sans aucun compromis, n’ont eu de cesse d’étudier ce qui se cache derrière ce qui se dit.

Laurence Kahn est une psychanalyste qui ne cède pas sur la psychanalyse, c’est-à-dire sur la difficile question du « choix de la névrose » telle que posée par Freud ou, pour le dire autrement avec Ferenczi : si les événements de la vie (psychiques) sont déterminants, il n’y a pas de déterminismes (Ferenczi). On ne peut pas prédire ce que seront les événements qui vont suivre ». Comme le soulignait Olivier Douville au cours d’un séminaire à VilleÉvrard, Après un trauma, la pire vilénie pour un sujet est de lui faire croire qu’il n’y est pour rien dans ce qui lui arrive !

Et Laurence Kahn de s’interroger : comment à partir du nazisme, contre le nazisme, la psychanalyse et son socle la métapsychologie se sont pour ainsi dire affaissées face au positivisme logique ? Et de poser la question : « quelles langues atonales les analystes ont-ils été en mesure d’inventer ?

Comment en se déplaçant à l’Ouest, aux USA, les psychanalystes allemands et autrichiens ont cédé sur les mots en tentant de résister ?

Ce parcours, cette saisie des mots et des temps de bascule :

  • mots que le nazisme emprunte à la psychanalyse, dans « Mein Kampf » (Trieb entre autres),

  • temps de bascule : l’émigration des psychanalystes vers les USA.

Ces temps de bascule, donc, finiront par aboutir à la révocation de la théorie libidinale et l’exclusion du concept de pulsion considéré comme une donnée métaphysique. Viendront ensuite les procès, la nécessité d’indemniser les victimes, etc., qui altéreront radicalement la psychanalyse dans ces fondements.

Avec l’apparition de la notion de « Trauma extrême » décrite par Niederland31, c’est d’un « silence sans mémoire » dont il sera question.

Si le trauma est un impensable, au prétexte que l’on ne peut revenir au temps premier de l’effraction du pare-excitation, si le souhait social de cet « impensable » s’allie à celui des psychanalystes, si les rêves d’angoisse deviennent récurrents et non plus répétitifs, si le corps devient la surface d’inscription d’un vécu qui n’a pas droit à la parole et que face à tout cela, il n’y aurait rien à dire, juste constater et compenser ce qu’effroi et l’horreur ont provoqué, alors oui, la psychanalyse n’a plus rien à faire !

Sans transfert analysable; le contre-transfert se faisant alors sur l’holocauste et non pas sur l’analysant, sans inconscient, sans pulsion, sans mot... se trame un pacte silencieux, une conspiration du silence !

Quid de cette cassure sur laquelle Kertesz insiste et que l’on oublie aussitôt, cette cassure qui est dans « Malaise dans la Kultur » et qui dit qu’il y a un bourreau en chacun de nous ? Je cite Laurence Kahn p. 80 « À une époque donnée le survivant a dû comprendre parfaitement tout ce qu’il qualifierait par la suite d’incompréhensible » (Kertesz, cité par Laurence Kahn). « La cassure est là. Là où c’est nous qui ne nous comprenons plus nous-même ». De quel « inconscient » pour un trauma extrême comme la Shoa peut-on s’enquérir quand la vie psychique des survivants est simplifiée au point que la culpabilité, la douleur, la honte, le masochisme, la perversion, etc., se réduisent à un trauma indicible et impensable ?

Ne reste au survivant que l’événement mémoriel pour se définir. Et l’on voit dès lors, comment la catastrophe se dessine; la réalité psychique s’anéantit dans les caractéristiques historiques et sociologiques.

Comment alors, se demande Laurence Kahn, répondre « de la haine, du « calme plat », de l’assujettissement, du meurtre, voire du meurtre sans volonté meurtrière ? Comment escompter mettre au jour les ressorts des pactes inconscients qui assurent la captation totalitaire, si l’on révoque la théorie libidinale au motif qu’elle serait obsolète, et que l’on ne garde du narcissisme que ses défaillances individuelles et son pouvoir restaurant, au titre de bienfaits empathiques... Bref, c’est oublier que « ce qui commence par le père, s’achève par la masse. Mais un tel oubli est peut-être très exactement le stigmate de ce que le nazisme a fait à la psychanalyse.

Liquidation de l’affect, liquidation de la subjectivité, liquidation de la haine ! Entendons-nous; « la haine selon la langue d’avant Auschwitz » Kertesz.

Hélène Hessel-Massat

Pascal-Henri Keller, Patrick Landman (sous la dir.) de, Ce que les psychanalystes apportent à la société, Toulouse, Éditions Érès, 2019.

La parution de ce livre prend son sens dans le contexte actuel des débats et des vives controverses – parfois des attaques virulentes – portant sur les fondements épistémologiques de la psychanalyse, sur l’éthique et les effets (pour ne pas parler de « l’efficacité ») de son exercice dans différents domaines de sa pratique. Pascal-Henri Keller et Patrick Landman se sont attachés à coordonner la publication d’un ouvrage issu du « Rapport sur les avancées et les apports des psychanalystes français dans le champ de la santé mentale, de la jeunesse et de la culture », paru en juillet 2018. Ce rapport est souscrit par des signataires individuels ainsi que par dix-neuf sociétés et associations psychanalytiques reconnues en France; il est accessible sur les sites internet de ces associations et sociétés. Notons d’emblée que les coauteurs ont choisi l’emploi du terme de « psychanalystes » dans le titre, au lieu de celui de « psychanalyse », lequel, en tant qu’abstraction d’un champ, peut se prêter dans les imaginaires des uns et des autres à la production de stéréotypes simplificateurs qui viendraient recouvrir des représentations fragmentaires et des réalités hétérogènes de ce même champ.

L’ouvrage est le résultat d’une démarche collective, les coauteurs ayant constitué des groupes de travail pour aborder quatre axes majeurs qui structurent l’ouvrage en quatre chapitres : psychanalyse, scientificité et efficacité; psychanalyse et pratique institutionnelle; psychanalyse, enfance et jeunesse; psychanalyse, culture et médias. Chaque chapitre présente l’axe étudié en trois parties : une perspective historique des apports psychanalytiques; un état des lieux de ces apports jusqu’à présent; des préconisations pour la pratique dans un champ en transformation. Sans occulter les débats liés aux différences doctrinales qui traversent et remanient le champ psychanalytique depuis ses origines – comme c’est aussi, par ailleurs, le cas pour nombre d’autres champs –, les coauteurs et signataires ont relevé le pari de composer un texte équilibré afin de présenter, avec cohérence, les apports de l’approche psychanalytique principalement aux responsables politiques et administratifs, mais aussi à un public plus large concerné et intéressé par la question. Le tout dans un langage clair et accessible qui ne renonce pas pour autant à la précision dans l’emploi des termes et des concepts fondamentaux propres à ce champ. Bien que le rapport soulève des problématiques nécessitant des discussions approfondies (le rapport ne prétend pas être exhaustif), les spécialistes du champ psychanalytique gagnent eux aussi à le lire car, tout en donnant une vision générale de la situation des actions menées, le texte est riche en références aux publications et aux travaux contemporains qui impactent d’une manière ou d’une autre les pratiques actuelles.

Le premier chapitre expose la rigueur théorique et pratique des apports psychanalytiques à la recherche, dans le prolongement de la volonté de Freud d’inscrire la psychanalyse dans le cadre de la rationalité scientifique. Or, si la psychanalyse dialogue dès ses origines avec les sciences de la nature, les concepts d’inconscient, de transfert et de vérité émanant pour le sujet de sa parole définissent le cadre des thérapies d’orientation psychanalytique. Ces concepts demandent d’étudier la validité de la thérapeutique psychanalytique selon une pluralité de méthodes herméneutiques, empiriques et d’études de cas autres que celles des sciences expérimentales. Néanmoins, les auteurs notent que les psychanalystes semblent eux-mêmes connaître peu les procédures qui évaluent favorablement leurs thérapies aujourd’hui. Ce chapitre s’attache à mettre en avant les problématiques épistémologiques et méthodologiques soulevées par l’évaluation des psychothérapies selon les modèles de la médicine biologique, des neurosciences et de la psychologie expérimentale. Les auteurs précisent les raisons pour lesquelles ces modèles se révèlent inadaptés aux réalités cliniques et aux techniques thérapeutiques étudiées. Le deuxième chapitre éclaire le lecteur sur les apports de la psychanalyse à la transformation des pratiques de prise en charge de la souffrance psychique, avec son intégration dans les institutions psychiatriques et la mise en place de la psychothérapie institutionnelle qui a développé, dès la première moitié du XXe siècle, des techniques comme le psychodrame et les thérapies de groupe. Dans le cadre de collaborations interdisciplinaires, des psychanalystes ont activement contribué aussi à la pédagogie institutionnelle et à la diversification des structures d’accueil en psychiatrie et santé mentale, en insistant sur l’importance de la dimension relationnelle et sociale des soins psychiques et du travail éducatif. Les auteurs analysent, cependant, les raisons de l’actuelle marginalisation de l’approche psychanalytique dans ces domaines d’exercice, au profit des approches neuroscientifiques et comportementales. Ils présentent également les propositions avancées par des psychanalystes afin d’adapter la pratique clinique – toujours centrée sur l’écoute de la parole et la singularité du sujet – aux nouvelles formes d’expression de la souffrance psychique.

Le troisième chapitre rend compte du développement des apports cliniques et théoriques qui ont transformé les conceptions de l’enfance et de l’adolescence, ainsi que l’abord thérapeutique et pédagogique de difficultés qui peuvent survenir à ces périodes de la vie. Et ce notamment grâce aux concepts de pulsion, de sexualité infantile, de stade du miroir, de transfert et de désir de savoir. Notamment, l’approche psychanalytique s’oppose à une vision normative de l’enfance qui tend à s’imposer aujourd’hui à travers de nouveaux standards scientifiques et socioculturels ayant pour conséquence le surdiagnostic et la surprescription médicamenteuse des enfants et des adolescents. Ce chapitre aborde en particulier les réponses des psychanalystes aux problèmes soulevés par les critiques de la prise en charge de l’autisme.

Le quatrième chapitre met en lumière les rapports qu’entretient la psychanalyse, à la suite du questionnement de Freud, avec des disciplines comme la philosophie et l’anthropologie dans l’intérêt d’analyser les implications psychiques des formes que prennent le lien social et les institutions à chaque époque, sources de l’inévitable malaise dans la culture. De même, la réflexion psychanalytique nourrit (et se nourrit) des œuvres créées par le cinéma, la littérature et divers champs artistiques, ces œuvres fonctionnant comme des révélateurs qui permettent de penser les liens entre processus psychiques et processus culturels. Le chapitre conclut sur une analyse de la valeur et des risques de la diffusion dans le langage courant des expressions issues de la psychanalyse, ainsi que de nouveaux problèmes éthiques qui se posent à la pratique psychanalytique dans le contexte des transformations culturelles contemporaines.

Ce qui ressort à la lecture de cet ouvrage est le constat que des psychanalystes entendent les critiques qui peuvent leur être adressées à l’endroit des fondements de leurs pratiques et qu’ils s’impliquent dans un débat argumenté, selon les règles de la rationalité, pour continuer à penser les manifestations du malaise en lien avec les transformations socioculturelles. En ce sens, ils s’engagent dans des échanges avec des spécialistes de plusieurs disciplines au sujet des problématiques actuelles et introduisent des modifications dans leurs pratiques, en cohérence avec les fondements de leur champ. Les auteurs et signataires individuels et collectifs de ce rapport retracent ainsi, avec force et mesure, les voies par lesquelles l’influence et les apports de la psychanalyse – à travers la pratique des psychanalystes – continuent d’imprégner différentes sphères de la société. Ils ne relèvent pas moins les enjeux de cette influence incontestable pour l’avenir de la psychanalyse, des individus, de la société et de la culture.

Gabriela Patiño-Lakatos

Karima Lazali, Le trauma colonial. une enquête sur les effets psychiques et politiques contemporains de l’oppression coloniale en Algérie, Paris, Éditions La découverte, 2018.

Au cours d’une dizaine de chapitres, Karima Lazali, animée par un souffle d’urgence, d’une plume haletante, nous livre son étude sur les effets du trauma colonial en Algérie. Elle reprend l’histoire de la colonisation française de ce pays, pointe la place de la psychanalyse dans les paradoxes algériens, et examine les divers aspects des conséquences des traumatismes coloniaux pour les luttes de résistance, puis révolutionnaires, ellesmêmes, se poursuivant au-delà, lorsque les combattants prennent le pouvoir. Elle termine son livre en posant les conditions d’une sortie du pacte colonial et en appelant à la fin de « la damnation coloniale » à travers le souvenir des leçons de Franz Fanon, qui éclaire ce livre, y compris de son style et son maniement du français.

Mon implication personnelle

Dernièrement, à deux reprises, j’ai été sollicité au sujet de la prise du pouvoir par des fascistes coloniaux au Brésil. Je n’aurais pas été en mesure d’y répondre sans les inspirations multiples que je puisais dans cet important livre. Parmi les excellentes idées que j’y ai glané, je mentionne particulièrement trois : la considération du colonialisme comme un traumatisme, l’indication de la poursuite du colonialisme au-delà de la fin de la présence physique du colonisateur en tant que tel et, enfin, ses indications cliniques sur la terreur, qui elle aussi se poursuit au-delà même de ses effets post-traumatiques. Je venais de faire une recherche extensive sur la terreur dans la littérature psychanalytique, qui s’y intéresse très tôt32, et j’affirme sans hésitation que les avancées à ce sujet, présentes dans ce livre sur Le trauma colonial, dans ses lignes sur sur « Une clinique de la terreur », sur « L’auto-élimination du sujet terrifié » ou sur « La terreur psychique d’emblée

politique » sont souvent pionnières. « La terreur est en lien avec la peur, mais elle ne relève pas de ce registre. Elle est au-delà ou en deçà de la peur, de l’angoisse et peut-être même de l’effroi, tout en étant reliée à ces trois affects. [...] La terreur ne se parle ni ne se reconnaît. Elle vit dans les corps et au corps défendant des sujets. Elle prend sans crier gare le corps du sujet et du social, dans une même lancée, de manière indistincte » (p. 193).

Souvenirs d’enfance : Alger, la blanche

Une autre raison pourtant, plus ancienne, insufflait mon intérêt et ma passion envers ce livre. Entre 1972 et 1973, j’ai fait plusieurs séjours à Alger, où des réfugiés politiques brésiliens avaient été accueillis peu avant. Finalement je m’y suis installé pour six mois avec une mission spécifique de procurer le nécessaire à mes collègues et, à cette fin, d’établir également un contact avec des organisations politiques algériennes de gauche. Alger à l’époque sentait encore la guerre d’indépendance et la révolution, malgré le coup d’État de 1965 et les constantes disputes de pouvoir. Après La Havane, Alger était encore la capitale de toutes les révolutions. Les Black Panthers côtoyaient d’autres militants en provenance du monde entier. Des cadres vietnamiens apprenaient la théorie de la guerre populaire à des guerriers guévaristes en herbe ou aguerris venus se recycler. La Cinémathèque d’Alger était un haut lieu d’échanges internationaux, où l’on discutait à perte de nuit dans un français approximatif. Cependant, les échos de la révolution et de la guerre anti-coloniale se confondaient avec ceux du coup d’État. Leur convergence provoquait ce climat de suspicion mutuelle que Le trauma colonial décrit si souvent et si bien. Les regards n’étaient pas entièrement francs ni les paroles totalement fiables. Chacun évaluait l’autre.

Un livre, deux pays

Ainsi, il n’est pas étonnant de lire avec un Marc Ferro : « Entre le mouvement des colons en Amérique du Sud, au début du XIXe siècle, et celui des colons au Maghreb et particulièrement en Algérie, au milieu du XXe, il existe des similitudes. Elles sont évidemment structurales33 » (M. Ferro, Histoire des colonisations. Des conquêtes aux indépendances, XIIIeXXe siècle, Paris, Seuil, 1994, p. 334). Comme furent structurales les similitudes existantes entre les répressions déchaînées par les descendants de ces colons quand ils crurent à son besoin. Et structurale aussi la torture : au Brésil, elle a été la même que celle pratiquée en Algérie par les militaires français, leurs homonymes brésiliens étant connus comme « la Sorbonne »34 (mon article « De la torture, de l’exil, du génocide », Dialogue, no 117, 1992, pp. 88-102). Et encore : structurale la similitude entre les réactions des opprimés des deux pays, y compris dans leurs aspects fratricides.

Il est saisissant de lire des descriptions faites par Karima Lazali ou des citations qu’elle évoque, qui peuvent s’appliquer à perfection au Brésil : « Les liens d’intérêt personnel prennent la place d’affinités politique. Personne n’a de stratégie cohérente pour le présent ou pour l’avenir » (p. 145-146). Ou la description du « sentiment d’être exceptionnel » de ceux qui résistent. Pourtant, Le trauma colonial est traversé par une douleur, peut-être celle-là même qui déchire sa langue, douleur de l’écartèlement entre deux pays, entre trois langues, le français, l’arabe et le parler psychanalytique. Ce n’est pas un livre agréable à lire, ni facile. La rudesse de ses phrases est parfois pénible à suivre. Éclairées de temps en temps d’une surprenante poésie, elles peuvent aussi s’allonger ou paraître saccadées, torturées, sans qu’on puisse déceler où elles nous mènent ni à quoi elles riment. « L’Histoire continue à être frappée de non-lieu. Les mémoires sont piégées dans un blanc dont le texte effacé se réitère en acte » – me semble une affirmation déchirée entre plusieurs langues, que je devine plus que je ne peux suivre, où je perçois un certain maniérisme. Et elle n’est pas rare.

Un excellent exemple de cette fermeture où il arrive au livre de tomber est son analyse de Jugurtha, l’héros fratricide. Que de sinuosités à perdre haleine, que d’évocations de filiations, avant que nous n’arrivions aux noms de ces deux frères que Jugurtha va tuer, Hiempsal et Adherbal. Mais ce ne sont que frères seulement adoptifs, dont l’évocation se poursuit longuement et s’étirant jusqu’à Rome, alors que l’auteure, tout entière prise dans son histoire d’Algérie, oublie que l’Empire dont le Sénat entend ces frères, sont tous deux eux-mêmes issus du crime fratricide de Romulus contre Remus. Et, après tout, notre civilisation n’est-elle pas basée sur le meurtre d’Abel par Caïn ? Jugurtha a des dignes ancêtres, tout comme les généraux et militants complotistes compulsifs d’Algérie, du Brésil et d’ailleurs.

Enfin, il manque à ce livre un index qui vienne permettre de le suivre de plus près, ne serait-ce qu’une liste des œuvres littéraires qui l’inspirent, un tableau chronologique qui le rende moins aride, plusieurs relectures qui auraient travaillé un tant soit peu sa poésie brute, cette crainte parfois qu’il ne se situe à la limite de l’art, plutôt que de la recherche et de l’analyse des faits dans leur histoire, que pourtant l’auteur ne cesse de revendiquer. Un livre en somme d’une grande importance, trop hâtivement écrit. Un livre qui me marque, mais que je n’offrirais pas à des lecteurs ou des lectrices ingénus ou inavertis. Sa lecture, à coup sûr enrichissante, d’une poésie sauvage, d’un rappel harassant des faits et d’une application psychanalytique complexe, exige aussi du souffle et qu’on s’y accroche.

Luiz Eduardo Prado de Oliveira

Catherine Mabit et Pierrick Brient (sous la dir. de), Acte psychanalytique et transmission, Paris, MJW Fédition, coll. « École Freudienne », 2019.

Cet ouvrage qui réunit des textes issus de travaux réalisés à l’École Freudienne nous livre une réflexion approfondie sur une problématique essentielle et actuelle de la psychanalyse, celle de la transmission en tant qu’elle va de pair avec la praxis. Étrangère à tout enseignement universitaire, la psychanalyse ne se fonde en effet que de l’expérience de la cure. Elle est une pratique ouvrant à l’acte analytique qui relève fondamentalement d’une « conversion radicale du désir ». Avec une grande rigueur, les auteurs s’attachent ici à dessiner les contours de l’acte analytique et à en poser les enjeux institutionnels pour la transmission d’une éthique de la psychanalyse.

Jean Triol évoque d’abord le positionnement paradoxal de Claude Lévi-Strauss à l’égard de la psychanalyse : très instruit de la doctrine freudienne, il n’y était pas pour autant réceptif, comme en témoigne sa justification de l’interdit de l’inceste par la règle de l’exogamie et sa conception d’une symbolisation sans reste, qui ne bute sur aucun réel. Si la psychanalyse est irréductible à une démarche intellectuelle, d’où peut donc dès lors procéder sa réception ? C’est en reprenant la façon dont se met en place la structure subjective à partir de la perte de l’objet primordial, puis en s’appuyant sur les formules de la sexuation, que l’auteur trouve réponse à cette question : en distinguant deux positions par rapport à la fonction phallique, le côté homme, où le sujet adhère pleinement aux objets phalliques, et le côté femme où la norme phallique laisse un « pas tout » permettant au sujet de garder un lien au vide de la Chose, ces formules conduisent à voir la possibilité de réception de la psychanalyse du côté femme, dans le « pas tout Phi », en tant que la place de la psychanalyse est justement dans un manque, un désêtre qui échappe au semblant phallique et ouvre à une conversion du désir, et parfois un désir d’analyste. Reste toutefois cette question que Jean Triol laisse ouverte à l’issue de son travail : Si côté femme, S(A/) est le lieu d’une jouissance Autre, qu’en est-il de cette jouissance avec la conversion au désir d’analyste ?

Jean-Yves Méchinaud revient sur la façon dont la question de la transmission a été posée dans l’histoire de la psychanalyse, notamment par Ferenczi qui a été chargé par Freud de réfléchir sur la création d’une organisation internationale. Malgré les impasses de sa propre cure, sa description de la pathologie des associations et son invention de la règle de l’analyse didactique témoignent qu’il avait compris que pour éviter que l’institution ne dévoie la psychanalyse, il fallait qu’elle dépende de l’acte analytique lui-même. Le savoir de l’inconscient ne se transmet pas comme un savoir épistémique généralisable et toujours vrai, d’où les limites des écrits techniques, des exposés de cas, ou du savoir accumulé dans l’expérience qui concerne l’imaginaire. Seul le désir soutient le discours analytique. Aussi l’auteur pointe-t-il que ce qui importe dans une institution psychanalytique ou ce qui se transmet relève d’un savoir particulier qui, d’insu, est devenu savoir qui se sait, noué à une vérité singulière, c’est le pas, gradus, qui mène de l’analysant à l’analyste; c’est aussi la façon d’enseigner – toute la valeur de l’oralité de l’enseignement de Lacan et de Faladé est ici soulignée –; et c’est encore la disjonction du savoir et du pouvoir à quoi aboutit l’acte analytique, disjonction qui permet que se crée un lien social nouveau sans maître ni esclave.

Pierrick Brient s’attache à préciser quelles sont les conditions du traitement analytique en considérant particulièrement la position structurelle de l’analyste comme « moitié de symptôme ». Si la psychanalyse est « la cure qu’on attend d’un psychanalyste », elle engage éminemment la responsabilité de celui-ci, d’où l’importance des entretiens préliminaires qui permettent de repérer si une cure est possible mais aussi d’appréhender quelle est la structure du sujet, comment le savoir, la jouissance et l’objet lui ont été apportés, quel désir a présidé à sa naissance... La cure ne peut être envisagée qu’à partir d’une demande chez un sujet en souffrance qui croit au symptôme en tant qu’il peut être déchiffré, symptôme qui, s’il est analytique, pourra être analysable dans un nouage transférentiel qui permettra que le savoir qu’il recèle en vienne à se nouer à la vérité du sujet et que tombe la jouissance fourrée du symptôme. Dans ce nouage, l’analyste, qui est supposé savoir et détenir l’objet a, a la charge d’une moitié de symptôme, celui-ci commémorant ce qui du désir du sujet reste en berne. Or ce que montre l’auteur, c’est que cette place qu’il tient est fonction de sa propre passe et de l’identification au symptôme qui a marqué la fin de sa cure. Celle-ci concerne le poids des armes reçu de la nature, là où la cure a permis d’effacer la marque d’un blason. Elle est identification au reste incurable qu’il est, identification à son être de jouissance dans lequel il reconnaît sa lettre. C’est cette lettre particulière qui va donner corps au désir d’analyste grâce à quoi une analyse pourra être menée jusqu’au point de réalisation de l’être que l’on peut attendre d’une cure.

Monique Bon se penche sur la règle fondamentale de l’association libre que Lacan évoque en ces termes : « Dites n’importe quoi ». Cette règle, qui découle de la découverte que le symptôme est analysable en se déchiffrant dans ce qui s’entend, dévoile la contrainte que le sujet reçoit de son rapport au signifiant. « Toujours rigoureux à qui sait l’entendre », ce « n’importe quoi » ouvre le sujet à cette « méprise féconde » par où se manifeste un dire au-delà de l’intention de son discours et se révèle le savoir insu qu’il porte. Il permet la remémoration dans la relation transférentielle avec son cortège de résistances structurelles qui apparaissent dans le mouvement même par où le sujet s’avoue. L’auteur rappelle alors avec fermeté qu’il ne s’agit pas de conduire la cure dans le sens d’une analyse des résistances menant à la promotion d’un moi adapté à la réalité qui rejette les fantasmes comme des chimères infantiles, mais tout au contraire de permettre au sujet de se reconnaître dans son désir et jusqu’à l’objet qui le mène. Dire n’importe quoi, c’est en effet ne pas hésiter à dire des bêtises où joue le principe de plaisir, ce qui engage l’analyste à écouter non du côté du sens mais du côté de la jouissance, afin d’en amener ce qui peut s’en mi-dire en place de vérité. C’est ainsi que se met en place le discours analytique où l’interprétation, par la voie du nonsense, vise à faire coupure en produisant un « pas-de-sens » par où se déchiffre le symptôme.

Abordant la question du travail de la cure, Isabelle Garniron propose une lecture diachronique et synchronique du quadrangle élaboré par Lacan dans La logique du fantasme et L’Acte psychanalytique. Ce quadrangle, qui permet d’illustrer le passage du cogito cartésien au cogito psychanalytique, révèle où le sujet se situe dans son rapport à son être, aux pensées de l’inconscient, et au grand Autre. Après une présentation rigoureuse de chacun des coins du schéma, du sujet qui commence son analyse au sujet analysé, en passant par les positions de l’obsessionnel et de l’hystérique, Isabelle Garniron montre non seulement comment le parcours analytique repose sur les nombreuses allées et venues d’un sommet à un autre du sujet qui travaille à vider ce qui l’embarrasse, mais encore ce qui se joue au cours d’une séance dans les changements de place de l’analysant qui peuvent y advenir. Elle en vient alors à souligner le fait que chaque séance compte et que c’est séance après séance que ce travail de dévidage d’un sommet de ce quadrangle s’avancera vers sa conclusion, celle où le sujet rencontrera le sens de la castration et le rien, petit a qu’il est, à condition que l’analyste travaille à se tenir à cette place du « je ne pense pas », qui lui permet de rester à l’écoute du temps du sujet, au plus proche de ce que dit celui qui lui parle.

Catherine Mabit questionne la façon dont le psychanalyste travaille avec son désir d’analyste mais aussi avec son propre transfert. Le témoignage de Lucia Tower fait enseignement sur ce point : alors que celle-ci se trouve prise dans un mouvement contre-transférentiel qui obère l’avancée de la cure, son désir d’analyste est là qui permet qu’à un certain moment elle n’y soit plus comme sujet avec ses pensées et réajuste son positionnement. Or qu’est-ce que ce désir d’analyste ? Pour le situer, l’auteur revient sur le processus d’aliénation-séparation par lequel émerge le sujet du désir, du repérage du manque dans l’Autre à la chute de l’objet a, objet véritable que le fantasme vient voiler en le recouvrant par l’objet pulsionnel cause de désir. Le désir naît ainsi entre la marque du signifiant phallus et la passion de l’objet a. C’est alors dans la quête de l’objet perdu, de cet agalma que le sujet place dans le champ de l’Autre, que s’ouvre la possibilité de l’amour de transfert comme en témoigne ce qui se joue entre Alcibiade et Socrate. Dans la cure, l’analyste supporte cette fiction-tromperie qu’est le transfert en assumant de rester à cette place du manque par quoi son désir d’analyste peut opérer en menant l’analysant jusqu’à sa destitution subjective où il fait l’assomption de son être pour la mort. Issu de ce temps où la pulsion est mise à nu, le désir d’analyste, désir énigmatique plus fort que les autres, est ce qui permet à l’analyste de travailler avec l’objet véritable qui lui assigne la place du mort pour transmettre la vie dans l’exercice d’un désir nouveau. Reprenant l’affirmation de Lacan qui énonce que la psychanalyse est intransmissible et que chaque psychanalyste est forcé de la réinventer, Annie Biton interroge quelles sont les voies de cette réinvention pour celui qui s’autorise à occuper la place du psychanalyste. Elle pointe d’abord le fait qu’il n’y a pas de transmission sans ce mouvement qu’est le transfert, ce lien si particulier entre deux partenaires qui s’établit du fait de l’acte analytique et qui nécessite leur présence physique dans le nouage des trois registres. La reconnaissance de l’inconscient implique une méthode de traitement qui reconnaît que c’est le sujet qui en sait quelque chose, tandis que l’analyste écoute afin d’entendre les signifiants qui se révèlent dans le temps logique de l’inconscient avec son rythme d’ouverture et de fermeture. Ce qui est ainsi à l’œuvre, c’est le transfert sur ce dire, l’analyste soutenant par sa présence l’acte de dire de l’analysant, un dire pris dans le mécanisme logique de la répétition, d’où jaillit du nouveau encore inouï permettant un autre nouage. Ce qu’Annie Biton relève alors, c’est la position délicate de l’analyste qui travaille avec ce qu’il est et qui, dans son acte, ne peut copier les fondateurs ou appliquer la règle comme une doctrine. Il doit en effet inventer avec chaque un en laissant reconnue la place de l’inconscient, en laissant place à la surprise, et pour cela, il lui faut trouver son style, car il n’y a pas de maîtrise possible de ce qui va se dire.

Gérald Racadot met au jour ce qui se joue dans un cartel quant à l’identification qui y est en cause, identification de désir de type hystérique autour d’un objet a, et ce faisant il dégage toute l’importance de la fonction du +1 qui assure le nouage du cartel autour de cet objet, point de réel caché au sujet. Dans un cartel, chacun s’engage avec son manque à savoir et sa question propre, et un discours hystérique se met en place où du savoir est supposé à l’autre semblable du cartel qu’on met au travail, tandis que le petit a reste en position de vérité. L’autre semblable est ainsi celui qui se trouve avoir à supporter la fonction du +1, +1 qui circule à l’intérieur du cartel du fait que la place de chacun est d’égale importance. Dans un cartel, il n’y a donc que du 1 et 1 et 1... et le « +1 » qui est de l’ordre de « l’infinitude latente ». S’il est dénombrable, il n’est pas nommable, mais il permet de nommer ce point de réel autour duquel s’est formé le cartel. C’est ainsi qu’à mesure que le travail avance, quelque chose s’écrit pour chacun de différente manière, tandis que le lieu de l’objet s’évide et que l’identification imaginaire tombe. Le dénouage peut alors se produire, mais reste le manque, qui permet un déplacement des questions propres à chacun et ouvre à d’autres la possibilité de se réunir avec l’un ou l’autre des membres du cartel précédent autour d’un autre objet.

Le texte de Robert Samacher qui conclut cet ouvrage montre comment la passe questionne la tradition et la transmission de la psychanalyse. Si la cure, avec son protocole et ses règles, s’inscrit dans une tradition de clinique psychanalytique, elle ne saurait s’en tenir à la lettre d’une histoire figée et faire l’économie du Réel qui échappe à la tradition. La transmission de la psychanalyse exige en effet que le dispositif prenne sens dans le transfert au un par un et laisse venir les émergences de l’inconscient dans l’imprévisible de chaque séance. L’analyste, dans son acte, n’enseigne pas, et son discours ne fait usage d’aucun savoir autre que celui que produit l’analysant, savoir qui vient à terme en position de vérité où le sujet rencontre le vide de son être et se confronte à ce lambeau de Réel préalable qui constitue son étoffe. Cette expérience qui concerne le sujet dans sa solitude est intransmissible. Pourtant, cette vérité qui a fait trace et fait entendre, en ce temps particulier où émergent la fulgurance d’une révélation de l’inconscient, le vif du désir d’analyste à l’état naissant, peut faire transmission si l’institution recueille comment elle se dit singulièrement. C’est ici que l’auteur, interrogeant la pratique de la passe de sa création à l’École Freudienne de Paris à sa reprise à l’École Freudienne fondée par Solange Faladé, met au jour toute sa pertinence dans l’institution psychanalytique. Loin de tout enjeu narcissique, la passe donne à l’analysant la possibilité de témoigner de son rapport fécond au manque à être d’où peut surgir l’enthousiasme à occuper la place vide pour se faire support de l’objet cause de désir pour un analysant. Elle participe ainsi de la transmission par l’éclairage qu’elle apporte sur le signifiant inattendu et unique issu de chaque cure singulière. Mais ce faisant, elle appelle aussi l’institution à ne pas évacuer ce en quoi l’objet a doit être pris en compte, et à soutenir son existence sur la reconnaissance du manque qui maintient une ouverture à l’inconscient qui fonde l’éthique de la psychanalyse.

Ce livre qui nous plonge avec une grande profondeur au cœur du travail de la cure, au cœur de l’acte analytique menant au passage de l’analysant à l’analyste, fait d’abord entendre combien la transmission de la psychanalyse ne peut se réaliser que dans un processus de réinvention permanente à partir d’un impossible à transmettre. Maintenir vivante la découverte freudienne, c’est soutenir authentiquement sa praxis avec son style dans une créativité et une écoute toujours renouvelées qui ne peuvent advenir qu’à tenir compte de l’impossible, du réel; c’est maintenir ouvert le rapport au vide primordial, au tranchant de la castration afin que place puisse être faite à la voie du hors sens, à l’inattendu, au singulier au cœur de tout parlêtre, et que dans la rencontre avec la surprise générée par l’inconscient, le sujet puisse toucher à ce qui le fonde et le pousse à désirer. Mais cet ouvrage a aussi le grand intérêt de nouer le fonctionnement de l’institution à l’acte analytique, et de dégager toute la valeur des dispositifs de la passe et du cartel en tant qu’ils s’efforcent de préserver la place du manque au cœur de l’institution, reconnaissance qui est indispensable à l’existence d’un lien social nouveau, dégagé de tout appui sur un idéal, qui peut faire vivre le discours psychanalytique. Les textes ici rassemblés, qui ne répondent à nulle commande et sont le témoignage du travail dans une école pour la psychanalyse, sont fondamentalement traversés par cette éthique du réel qui ouvre à une transmission de la psychanalyse.

Virginie Chardenet

Revue de Psychothérapie Psychanalytique de Groupe, 70, « Les groupes virtuels », Toulouse, Érès, 2018.

À l’heure où les liens sociaux sont malmenés par diverses violences économico-politiques, voilà une idée intéressante que de réfléchir aux groupes virtuels. Cette revue propose ici un ensemble d’articles dont la somme fait précisément groupe. D’autre part, la revue aborde aussi certains modes thérapie à distance, qui se sont beaucoup répandus depuis quelques années, malgré la réticence de nombreux praticiens au regard de l’éthique. À l’heure où j’achève la rédaction de cette recension, l’actualité du mouvement des Gilets Jaunes, qui a pris corps via internet, témoigne à nouveau des interactions subjectivités/virtualités.

Bien que paru avant l’éclosion de cette expression sociale, et même s’il n’aborde pas frontalement les questions politiques et économiques, le numéro 70 de la Revue de Psychothérapie psychanalytique de Groupe est également à lire au prisme de ces événements sociétaux contemporains.

Qu’est-ce en effet qu’un groupe virtuel ? Quelles sont les questions transférentielles et cliniques qui s’y posent ? Dans leur introduction, Pierre Benghozi et Philippe Robert indiquent que : Virtuel ne s’oppose pas à réel, mais caractérise ce qui en potentialité, non encore actualisé. Une graine est virtuellement un arbre. C’est cet espace d’un possible qui est révolutionné à partir des communications numériques. En outre, ce qui se vit dans ces groupes ensuite objet de discours, de confidences, notamment auprès des dits psys. Cela témoigne bien de l’importance que prennent ces espaces apparemment désincarnés, jusque dans les corps. C’est d’ailleurs à cause de ces possibles qu’il y a des accointances entre virtualité et processus de création, soulignent ces auteurs. Ils notent qu’il y a lieu de considérer ce qu’est l’autre pour tout sujet, dans son rapport aux numériques. La période adolescente est plusieurs fois abordée dans ce numéro. À l’âge pubertaire, l’utilisation abondante de l’écran n’est pas toujours synonyme de repli; pour certains sujets, il est une possibilité de subjectivation. C’est ce qu’il ressort de la lecture de cette revue : d’internet, ici chacun fait son miel, tour à tour dangereux ou thérapeutique, réducteur ou ouverture sur le monde, standardisé ou au contraire initiateur de créativité. Le virtuel est aussi un outil de travail... pour les praticiens psys eux-mêmes. Le numéro est précisément partagé en six parties, dont les quatre premières sont composées chacune de plusieurs articles.

Dans son texte, qui ouvre ce numéro, Frédéric Tordo part de l’hypothèse que tout sujet de l’inconscient est pris d’emblée dans le virtuel, à partir de ses liens à l’Autre, ou même à plus-d’un-Autre. L’auteur soutient l’existence d’une nouveauté clinique, qu’il conceptualise ainsi : le transfert par diffraction numérique, qui est la façon dont le sujet projette d’une manière diffractée des éléments de son groupe interne sur l’analyste mais aussi sur les sujets du groupe numérique. Il rappelle que l’étymologie, de virtuel est latine, et vient de virtualis, issu de virtus qui signifie puissance et force. Il s’agit donc à strictement parler d’un univers en puissance, à venir. Le virtuel ne s’oppose nullement au réel mais plutôt à l’actuel. Se soutenant des thèses de S. Tisseron, F. Tordo estime que le virtuel n’est pas à confondre avec l’imaginaire, ou encore le fantasme, bien que ce dernier puisse trouver sa place, dit-il, entre virtualisation et actualisation. Le virtuel concerne donc plutôt pour l’auteur une disponibilité de l’appareil psychique (je cite). Cette virtualité, cette disponibilité pour l’Autre, le sujet humain la porterait en lui très tôt : le tout-petit ne témoigne-t-il pas en effet qu’il y a en lui une place pour la rencontre avec l’autre, ce que S. Tisseron nomme creux de l’autre comme le cite F. Tordo ? Cela me rappelle un peu, et de façon inversée, le fameux Nebenmensch de Freud, cette figure qui fait entrer le tout-petit dans le lien. F. Tordo propose ensuite un récit clinique n’est pas sans rappeler ce qui tourmentait Marguerite Pantaine, cette femme en souffrance entendue à Sainte-Anne par Lacan en 1932, hantée par des fantômes d’enfants morts avant sa naissance et la fragilité de sa mère. L’analysant de F. Tordo lui, né après la mort d’une petite-fille, fera l’hypothèse après un certain temps d’analyse que ce serait la raison pour laquelle il éprouvait un besoin impérieux de se féminiser. F. Tordo va entendre aussi de son analysant une souffrance liée au groupe de sa fratrie, ce qui va se réactiver dans sa fréquentation de groupes dits virtuels sur internet. Des interprétations sont posées : ainsi l’hypothèse du retour du groupe interne du sujet (la fratrie, et par extension la famille) dans le réel du vécu internaute.

Angélique Gozlan précise ce qu’il en est des réseaux sociaux. Se soutenant d’analyses sociologiques ou psychopathologiques (M. Heim, R. Kaës...), elle recense certaines différences fondamentales du groupe et des nouveaux groupes internautes, la plus importante tournant autour de la présence physique. Suit un cas clinique, qui permet à A. Gozlan de dégager une autre particularité du groupe virtuel : dans celui-ci la mise en scène de soi compte autant que l’existence du groupe, contrairement au groupe en présence, où, selon Bion, l’intérêt de l’individu importe peu pourvu que le groupe se perpétue. L’objet écran est également un acteur majeur dans ces relations internautes. L’auteur conclut par l’idée que finalement les groupes virtuels ne sont pas si différents des groupes en présence : on y observe aussi des potentialités créatrices, autant que des phénomènes morbides.

La période pubertaire remanie l’image de soi, ce que confirme le texte de Dorothée Guiche; la question narcissique, amplifiée par internet, est donc au centre des activités adolescentes; le virtuel et ses groupes est-il le lieu du déni du manque et de la toutepuissance ? On peut en effet y observer l’exhibition, le rejet des différences, l’euphorie groupal. Autre période de changement et de remaniement narcissique, l’accession à la parentalité : ainsi Isabelle Villecourt-Couchat décrit la solitude maternelle et le rôle de la communauté virtuelle dans ce vécu singulier des jeunes mamans. Celles-ci peuvent avoir l’impression, fondée ou non, d’un abandon social, et/ou familial. C’est en effet aux images maternelles qu’est confrontée la jeune mère, mais aussi aux possibles carences d’étayages concrets. La question se pose de savoir si le recours à l’étayage via internet est seulement le fait de jeunes femmes déjà en difficulté psychique avant la grossesse, ou si c’est un phénomène sociétal plus large.

Que se passe-t-il alors dans les relations psychothérapeutiques numériques ? C’est ce que questionne Lise Haddouk, qui analyse comment s’articulent le digital (dont l’étymologie, rappelons-le, est l’anglais digit, chiffre) et la relation objectale. Elle restitue divers points sur la cyberculture, les sociétés narcissiques et leurs difficultés avec la frustration et le manque, etc. La question du miroir est également en jeu. C’est aussi en partie la thématique de travail du texte de Svetlana Hiers, qui étudie la psychothérapie multifamiliale animée par Skype. Elle note que Skype ne réduit pas mais au contraire complexifie les phénomènes de groupe. Elle estime que cette pratique nécessite une présence régulatrice sur place, auprès du groupe, en complément du praticien à distance. Pierre Benghozi soutient dans son texte que le virtuel a un caractère appauvrissant, tant pour les adolescents que pour tout utilisateur. La vitesse de circulation des informations, et par conséquent la simplification, y règnent. L’adolescent se réfugierait dans cet univers groupal internaute – réducteur et plutôt totalitaire car il rejette toute contradiction – pour, d’une part, ne pas avoir à choisir par lui-même, et, d’autre part échapper aux lois de la biologie qui transforment son corps à cet âge. Mais c’est chacun de nous, utilisateur d’internet, dont il est plus largement question ici. L’auteur décrit ce lieu virtuel tel un estomac, pour le moins vorace, qui sait tout de nous, et dont il vaut mieux connaître les aspérités pour éviter d’y être dévoré. Inversement, ce lieu virtuel, via la médiation numérique, peut être source de réassurance et de subjectivation pour des jeunes fragiles, en voie de sortie après des séjours en psychiatrie. C’est cette expérience que décrivent Xanthie Vlachopoulou et Sylvain Missonnier. Anne Boisseul étudie l’utilisation par l’adolescent autiste des jeux vidéo en ligne, à partir du récit de deux prises en charges psychothérapeutiques, suivi d’un développement théorique. La question du corps, et de la génitalité, chez le jeune en âge pubertaire et dit autiste, est là en question. Anne Boisseul souligne que Serge Tisseron indique que c’est surtout la manière dont le sujet va utiliser le jeu qui va en déterminer le registre psychique. S’agit-il en effet d’un jeu relationnel, tourné vers l’autre, ou d’un jeu pulsionnel compulsif ? Winnicott est invité au débat, à travers les nuances d’utilisation de l’objet ou de relation à l’objet. De même, Anzieu est cité entre autres nombreux auteurs fondateurs, à partir du concept de moi-peau, ou E. Bick au sujet des processus autistiques. Les thématiques de dedans-dehors sont entre autres questionnées, ainsi que celle d’enveloppe psychique. Le jeu vidéo permet une expérience sensori-motrice, la constitution d’un objet interne, peut être transitionnel, mais pas sans un travail d’accompagnement psychothérapeutique.

La question du stade du miroir liée à l’adolescence est autrement abordée par le texte de B. Duez, autour de son concept de complexe du miroir. Il s’agit des restes énigmatiques de l’autre dans l’objet technique, ici l’objet informatique. L’auteur rompt avec une interprétation répandue : non, les jeux en ligne ne doivent pas seulement être lus au prisme de l’addiction. L’auteur se soutient de C. Lévi-Strauss, qui remarquait que l’humanité est toujours surprise par les nouveaux objets qu’elle produit. L’adolescent n’est donc pas seulement initié, il initie en retour ses aînés, ou l’establishment pour reprendre le signifiant de l’auteur, aux mutations des habitus, habitudes et codes qu’induisent les nouveaux objets techniques. L’adolescent aurait une fonction sacrificielle, par sa façon de se réapproprier des objets nouveaux créés par ses aînés tout en favorisant leur utilisation habituelle dans le temps actuel. Rosa Jaitin étudie la formation en ligne de psychanalystes qui se forment aux thérapies de groupe, et ce que cela met en jeu d’angoisses. La chercheuse propose des interprétations qui concernent donc des collègues en formation analytiques, et qui font donc groupes eux-mêmes. Le procédé peut étonner. Il aurait été intéressant de savoir quelle restitution a été faite ou non aux principales intéressées de ces observations, et connaître leur vécu de telles interprétations. Alberto Eiguer réfléchit les processus régressifs tant dans les groupes Skype de chercheurs ou de cliniciens, que dans les thérapies à distance. S’il se concentre davantage sur la question de la vue, du scopique, il note d’emblée les sensations de froideur, d’étrangeté, voire d’effrois, liées à la communication virtuelle. Comment parvenir à élaborer, verbaliser ces vécus ? L’auteur conclut sur une primauté de la créativité, Skype fait le groupe comme le groupe rend Skype plus opératoire.

Cette revue est instructive, dans les références nombreuses que chaque auteur partage avec nous, la singularité des situations observées et leurs commentaires, les questions éthiques qu’elle ouvre. Il est amusant de savoir que c’est sur un groupe Facebook que la proposition m’a été faite d’écrire cette recension; les groupes virtuels de psychanalystes et psychologues cliniciens sont en effet nombreux sur ce réseau dit social, et pourquoi pas, pourraient aussi susciter des hypothèses analytiques. Le meilleur de ces groupes étant, selon moi, l’idéal culturel et de pensée qui s’y travaille, par l’échange de savoirs et d’expériences divers. Cette recension en est la trace.

Nathalie Cappe

Miguel Sierra Rubio Les structures cliniques – Fondement et perspectives d’une doctrine lacanienne, Rennes Presses Universitaires de Rennes, 2019.

Comme le souligne très justement François Sauvagnat dans sa préface, l’ouvrage de Miguel Sierra Rubio était très attendu. Ce livre est une référence incontournable sur la notion de structure clinique. Celle-ci est étudiée de manière rigoureuse et approfondie dans la métapsychologie freudienne et à travers les élaborations de Lacan sur la névrose, la psychose et la perversion. Dans son introduction, l’auteur pose les bases du sujet de son livre et énonce la confrontation de trois positions quant à la théorie et au syntagme de « structure clinique » dans la métapsychologie et la psychopathologie psychanalytique freudienne et lacanienne : 1/ Certains auteurs défendent une continuation naturelle du concept de structure dans la doctrine de Freud et Lacan; 2/ D’autres auteurs tendent vers un réaménagement de la nosographie psychanalytique pouvant intégrer des nouvelles pathologies; 3/ Quelques autres soutiennent la distance complète avec ces références dans la clinique.

La première partie du livre s’intitule « Fondements freudiens ». Elle est constituée de deux chapitres (I, II) et présente l’approche de Freud quant à cette notion d’un point de vue épistémologique, métapsychologique et psychopathologique. Le lexique freudien utilise facilement les homonymes « Struktur », « Bau », et « Gefüge » pour exprimer la représentation structurale. Les références sont essentiellement d’ordre minéralogique. C’est ainsi que M. Sierra Rubio propose l’expression de « psychopathologie more mineralogico ». Dans cette première partie sont discutées et finement analysées d’un point de vue structural les topiques, et bien sûr le triptyque des nommées structures cliniques « névrose, psychose et perversion ». Selon Freud, la psychopathologie et le fonctionnement du psychisme se produisent selon des cristallisations différenciées.

La deuxième partie du livre, un peu plus longue que la précédente, s’intitule : « Fondements lacaniens ». Elle comporte trois chapitres (III, IV et V). Dans le premier chapitre « Lacan néophyte : l’orientation vers la structure », M. Sierra Rubio fait remarquer l’inspiration de Lacan par la « psychologie » et la psychopathologie phénoméno-structurale de E. Minkowski. « La structure se veut chez Lacan un indice du réel clinique ». À partir de ses travaux fondamentaux sur le stade du miroir et des complexes familiaux dans la formation de l’individu, Lacan à l’aide de la notion de structure créera une métapsychologie inédite, une nouvelle « science de la personnalité ». De la sorte il se détournera des voies freudiennes dans plusieurs aspects nosographiques, étiologiques et cliniques tout en s’appuyant sur un référentiel mixte psychiatrico-psychanalytique. Dans le deuxième chapitre « Jacques le structuraliste », M. Sierra Rubio rappelle l’influence majeure de LéviStrauss sur la pensée structuraliste de Lacan. Celui-ci tout au long de son premier enseignement utilisera la notion de structure comme pierre angulaire d’un nouvel appareil théorique duquel dépendent : l’ordre symbolique, le sujet, l’Autre, l’objet a, la métaphore, la métonymie, le phallus, le nom-du-père, etc. Il fera de même une « retraduction » de la psychopathologie freudienne des névroses, des psychoses et des perversions sous le prisme structuraliste. Le troisième chapitre « La psychopathologie de Lacan à partir des années 1960 » étudie les axes essentiels qui focalisent l’enseignement de Lacan à partir des années soixante ainsi que leurs répercussions sur la psychopathologie. Lacan met en évidence la notion de faille comme opérateur de la structure. Les coordonnées de la psychopathologie lacanienne ont été rectifiées par notamment : la négativation du statut des maladies mentales, la question du désir, la dés-psychiatrisation du symptôme (primat du signifiant sur le signe), l’introduction de l’objet a. « Le sujet de l’inconscient, avec ses symptômes, procède de lui, se tressant dans l’entrelacs structural des registres réel, symbolique et imaginaire dont le désir se soutient ». Dans ce chapitre M. Sierra Rubio étudie et critique avec finesse les thèses et positions lacaniennes, comme par exemple, les assertions qui semblent antithétiques ou anti-psychopathologiques qualifiant de psychotique le névrosé qui demande une analyse, le côtoiement de la psychose et la perversion chez Joyce par la notion de père-version, et les auto-présentations de Lacan comme hystérique et comme psychotique, le diagnostic de « psychose lacanienne », l’atypicité de la « maladie de la mentalité », et la spécification du fou comme « normal ». La clinique de type structural est toujours présente dans le corpus théorico-clinique de Lacan. Lacan reprend le vocabulaire cristallographique, utilisé dans la psychopathologie psychanalytique depuis Freud. Le réel clinique se cristallise en névrose, perversion et psychose. Leurs marques cliniques dépendent d’une structure conjointe (type de nœud) en conservant un sens singulier (cas par cas). Dans cette perspective marquée par une élaboration théorique et clinique originale, Lacan produit un projet nosographique relativement novateur. Désormais les différenciations nosologiques originelles sont consolidées et réinterprétées sous forme de nœuds (borroméens en non borroméens).

La troisième et dernière partie, désignée sous le titre « Débats en psychopathologie », est organisée sous forme de deux chapitres (VI, VII). Le premier chapitre « La systématisation des structures cliniques et l’aggiornamento de la psychopathologie analytique ». Deux directions se dégagent de ces débats dont la théorie des structures cliniques a fait l’objet. La première direction, en admettant que la « structure clinique » est un concept lacanien sans être de Lacan, formalise et systématise cette notion dans le champ de la psychopathologie et de la psychanalyse. Ainsi la réévaluation du cas de « L’Homme aux loups » pendant les années quatre-vingt-dix s’est avérée féconde pour l’élucidation de la structure psychotique. Dans ce sens ont été développés les phénomènes élémentaires, la logique du délire et les suppléances à la forclusion du Nom-du-Père et à l’élision du Phallus. De même la structure perverse « a fait l’objet de précisions majeures sur la nature de la Verleugnung en tant que désaveu de la capacité du père à transmettre le phallus, et sur les effets du dédoublement du fétiche fondamental en un versant mortifiant et en un versant de chasse au phallus ». Dans cette optique, M. Sierra Rubio a également souligné deux perspectives intéressantes dans le cadre de programmes de recherche récents en rapport aux structures cliniques : l’analyse fine et la reconnaissance clinique et psychopathologique des psychoses dites ordinaires, ainsi qu’une recherche portant sur la caractéristique structurale de l’autisme. À partir du triptyque structural, le deuxième volet de ce chapitre reprend le débat mené par d’autres traditions psychanalytiques, comme par exemple, l’école psychosomatique française et la structure dite psychosomatique. C’est ainsi également que sont analysés : les « états limites » du fait de la grande hétérogénéité de cette catégorie et la soi-disant « perversion ordinaire ». Le dernier chapitre (VII) portant comme titre « Psychopathologie descriptive, psychanalyse et structures cliniques » étudie de manière croisée et critique les structures cliniques et leur confrontation aux nomenclatures psychopathologiques contemporaines (DSM et CIM) ainsi qu’à la classification psychanalytique américaine (PDM-2).

L’ouvrage de M. Sierra Rubio constitue une réelle contribution dans la compréhension de la notion heuristique de structure à partir de la pensée de Freud et de Lacan. C’est pourquoi, nous le recommandons vivement !

Houari Maïdi

Edith Sheffer, Les enfants d’Asperger. Le dossier noir des origines de l’autisme [2018], Paris, Flammarion, 2019. Préface de Josef Schovanec.

Élisabeth Roudinesco a présenté une critique incisive de ce livre dans le supplément livres du journal Le Monde du 29 mars 2019, sous le titre sans concession de « Dr Asperger, nazi, assassin d’enfants » (p. 9). Elle décrit un « adepte de l’idéologie nazie [qui crée] la catégorie de “psychopathe autistique”, ce qui lui permet de différencier les “irrécupérables” [...] et les “amendables” [...] dignes de survivre : une véritable hiérarchie mortifère ». Elle poursuit : « Personnellement responsable de l’assassinat de 44 enfants, Asperger publie en 1944, un travail dans lequel il théorise la différence entre deux catégories de “psychopathies autistiques” : la “positive” et la “négative”. » Les enfants appartenant à cette deuxième catégorie est soumise à des injections létales et autres mauvais traitements. La réputation d’Asperger, outre l’effet de mode en France au sujet de sa découverte (ignorée d’une grande partie des jeunes psychiatres jusqu’à la fin des années 70 du siècle dernier), valorise l’envers de l’aspect dépréciatif de la déficience mentale. Pourtant depuis quelques décennies la réputation sulfureuse du Dr Hans Asperger perçait du fait qu’il exerçait en Autriche sous le régime nazi. Il ne pouvait occuper ses postes à responsabilité sans y être expressément autorisé.

Edith Sheffer analyse plus avant cette appartenance au nazisme. La lecture de l’ouvrage paru en 2018 n’est pas aisée dans sa traduction de 2019. Est-ce dû à un style difficile, à une méthodologie compliquée ou à une traduction altérée par la complication apportée par tous ces éléments ? L’autre difficulté est la qualité de sa recherche. Loin de se focaliser uniquement sur Asperger, elle étudie celui-ci dans son milieu, par un type d’approche sociologique. Cela accentue la difficulté d’une lecture embolisée par la traduction française du sous-titre du livre qui se lit ainsi en anglais : The Origins of Autism in Nazi Vienna. Il n’y a pas à proprement parler de dossier des origines, il y a l’histoire. Lisons d’abord ce que Joseph Schovanec précise dans sa préface. « En mettant l’accent non plus sur la carrière de tel grand savant mais sur la vie des personnes, elle met à nu l’inanité des critères de démarcation entre récupérables et irrécupérables, entre les intégrables pour ne pas dire incluables et les autres, en somme la vacuité de toutes les objections à l’objectif d’inclusion, probablement le grand combat civique de notre siècle. [...] les tentatives les plus soutenues de classification n’ont donné naissance qu’à un magma putride dont le nom d’Asperger durant trop longtemps fut le cache-sexe » (p. 13). Voilà le doute qui germe sur l’inclusion forcée des enfants handicapés et/ou autistes dans l’école aujourd’hui en France, et la différenciation faite entre autistes déficitaires et autistes de haut niveau. Mais ceci est un autre débat, centrons nos propos sur Asperger.

Edith Sheffer note combien « le diagnostic d’Asperger sur la psychopathie autistique est en fait le fruit des valeurs et des institutions du IIIe Reich » (p. 18). Il « se nourrit des principes de la pédagogie nazie » (p. 80). Le lisant, elle précise que « selon Asperger, il était possible d’apporter à ceux qui évoluaient sur le versant “favorable” de l’autisme une forme “d’interprétation sociale” voire une reconnaissance de leurs “compétences sociales” (p. 23). Le travail de l’hôpital pédiatrique de Vienne (le Spiegelgrund) dont Hans Asperger était le responsable se définissait en deux temps. « Après l’expulsion des individus essentiellement sans valeur et inéducables, par un diagnostic précoce de leur caractère, ce travail peut contribuer sensiblement à incorporer dans la communauté du Volk travaillant les enfants qui sont abîmés ou dont la valeur est incomplète » (p. 137-138). À la clôture du congrès de Vienne en 1940, « Asperger incarnait la nouvelle discipline du IIIe Reich qu’était la pédopsychiatrie nazie », issue de la pédagogie curative (p. 161). Il faudra un jour revenir sur cette notion de pédagogie curative. Celle d’Asperger, à lire le livre d’Edith Scheffer, était une pédagogie adaptative au milieu social, voir ce qui apparaît aujourd’hui être une méthode de conditionnement. Il ne faut pas se tromper sur l’actualité de l’emploi de ce terme qui recouvre de nombreuses pratiques dans des champs différents. Celles-ci s’étendent jusqu’à des pratiques que l’on connaît en France sous le nom de pédagogie institutionnelle.

« À la fin de l’année 1941, Asperger inaugura avec trois des plus criminels de ses collègues la Société de pédagogie curative de Vienne, une organisation conçue pour prendre la suite de la Société allemande de pédopsychiatrie et de pédagogie curative. [...] Asperger en était le second vice-président » (p. 163). Sommes-nous en face d’une tentative de dénazification par l’intérieur ? Cherche-t-on à minimiser l’activité psychiatrique en la faisant disparaître au seul bénéfice de la pédagogie ? On n’y serait pas tout à fait parvenu. L’auteure stipule que « en raison de leur complicité avec le régime, tous les assistants de Hamburger [le patron du service] perdirent après 1945 leur venia legendi, la permission d’enseigner à l’université (mais pas Asperger) » (p. 175). L’explication donnée est que

« Asperger n’était pas un membre aussi actif du programme d’euthanasie d’enfants que ses collègues pédopsychiatres nazis, mais il fait partie du club » (p. 180), tant est que ce qui reste des archives en grande partie détruites pendant et après la guerre ne permettent plus de préciser. Edith Sheffer remarque que « paradoxalement, c’est l’accent eugéniste d’Asperger dans sa thèse sur les “cas favorables” qui masqua à quel point il était eugéniste » (p. 227). Le Dr Marianne Türk travaillait au Spiegelgrund. Elle a 31 ans lorsqu’elle est auditionnée en octobre 1945 à Vienne, à propos des pratiques qui y avaient cours.

« Les meurtres étaient perpétrés, affirma-t-elle, d’un “point de vue purement humain” dans les cas où il n’y avait “pas de perspectives d’amélioration et où les souffrances inutiles des enfants devaient être abrégées” » (p. 258).

La carrière d’Asperger après guerre s’appuie sur les comportements criminels auxquels il a participé ou qu’il a cautionné. « Asperger fur blanchi de tout crime après la guerre. La plupart de ses collègues qui avaient été au Parti nazi furent disqualifiés pour tous les postes de direction durant la période qui suivit l’immédiat après-guerre; Asperger profita de ce vide : il fut nommé entre 1946 et 1949 directeur intérimaire de l’hôpital pour enfants de l’université de Vienne » (p. 294-295). Toujours prudent, toujours en retrait, ce n’est que tardivement qu’il vint au premier plan en valorisant ce qu’on appellera désormais le syndrome d’Asperger. « Asperger déclara après la guerre avoir résisté au programme d’euthanasie d’enfants nazis, qu’il qualifie de “totalement inhumain”. Comme il le dira dans un entretien de 1977 – à la troisième personne – : “Le catholique Asperger n’a pas signalé les cérébro-lésés à l’extermination” [Il explique en 1974 :] “C’était une situation vraiment dangereuse pour moi” » (p. 297).

Les accusations d’Edith Sheffer sont étayées. Est-ce le début de la fin du syndrome d’Asperger ? Est-ce l’occasion de changer de position vis-à-vis de l’autisme, comme semble le souhaiter Joseph Schovanec ? Ne laissons pas échapper une telle opportunité qui permettrait de reconsidérer l’ensemble des méthodes actuellement controversées ou appliquées sous la férule de la Haute autorité de santé.

Il faut pourtant lire Asperger. Son texte sur Les psychopathes autistiques pendant l’enfance a été produit et édité en 1944. C’est sa thèse d’habilitation, basée sur l’étude de quatre cas. Ce texte a été traduit et réédité en 1998 par l’Institut Synthélabo pour le progrès de la connaissance (Le Plessis-Robinson). Le docteur Jacques Constant en a écrit la préface à un moment où Asperger n’apparaissait pas comme un nazi tortionnaire et meurtrier. Pourtant il note que « l’auteur [...] affirme que les enfants sont autistes en raison “des dispositions héritées de leurs parents qui sont aussi autistiques”. Avec le recul du temps, poursuit

J. Constant, le discours scientifique apparaît comme une projection idéologique » (p. 19), ce que reprend Edith Sheffer. Asperger se fait fort de démontrer que « la nécessité de prodiguer une pédagogie curative spéciale et adaptée aux difficultés de ces personnes hors normes est très facile à prouver avec ces psychopathes » (p. 49). Ces personnes peuvent être classées « soit parmi les enfants prodiges, soit parmi les idiots » (p. 66). L’étude comportementale de ces quatre cas est extrapolée de l’observation « pendant 10 ans [de] plus de 200 enfants » (p. 133). L’hérédité des enfants est marquée par la transmission des troubles. Ce raisonnement ouvre sur des implications eugénistes au plan de la prévention. « Le fait que ces enfants soient autistiques n’est pas dû à des influences d’éducation défavorables d’un enfant unique, mais à des dispositions héritées des parents, lesquelles sont aussi autistiques » (p. 136). Asperger note une symptomatologie commune entre les autistes et les débiles cérébraux. « Les agressions contre l’environnement sont caractéristiques pour les deux [maladies]; pincer, mordre, griffer. Et les débiles savent très bien cracher » (p. 98). Seule la pédagogie curative peut obvier à cela. Dans l’application des mesures de pédagogie curative, « toute mesure pédagogique doit être présentée “avec une passion éteinte” (sans émotion) » (p. 69). C’est ce que Hans Asperger qualifie de « bienveillance » (p. 70), ce qui apparaît comme très curieux aujourd’hui. Ainsi un traitement dépersonnalisé favorise-t-il l’évolution des personnes dépersonnalisées.

Ce qui précède précise l’implication politique pour les options eugéniques sous-jacentes, complétées d’une pédagogie érigée sous le conditionnement des conduites. Ce sont ces conduites qui déterminent la symptomatologie. Faut-il cesser de se référer, en termes d’autisme, aux conceptions qui prévalent dans la détermination des troubles de « haut niveau » ?

Claude Wacjman

Maurice Villard, Entre Méduse et Narcisse. Regard psychose, institution, Édilivre, 2017.

L’auteur de ce livre très attachant est un psychologue clinicien dont la longue carrière, étalée sur quarante années (1971-2011), a été dédiée pour l’essentiel à l’intervention, dans le milieu des Instituts Médico-éducatifs (IME), auprès d’enfants, adolescents et jeunes adultes présentant de graves problèmes de personnalité, sous les registres principaux des psychoses et de l’autisme.

Un autre champ d’application de sa carrière s’est défini par la rencontre avec les sujets marqués de débilité. Situation qui a donné lieu à la publication d’un ouvrage plus ancien intitulé Psychothérapie en institution. Les débiles aussi ont une histoire (1995). On peut encore en trouver la référence sur le site du Journal des psychologues.

Dans les situations très difficiles qu’examine le nouvel ouvrage, la logique ordinaire de la pensée naturelle s’est laissée substituer par une proto-logique des processus primaires, régie par les procédés de la condensation métaphorique et du déplacement métonymique, avec possibilité de permutation des places. C’est là un contexte dont la maîtrise demande un grand entraînement pour aboutir parfois, chez les praticiens les plus habiles, à un haut degré de virtuosité dans l’art de la lecture des symptômes et syndromes. On suit leurs prestations dans le même état de capture où installent l’auditeur les musiciens professionnels de grand talent. Tel enfant psychotique occuperait trois « places » simultanées et/ou successives : celle d’un père brutal mort avant sa naissance et dont il n’a jamais entendu parler, celle d’une mère battue par celui-ci, et enfin celle de la victime expiatoire qu’il produit par son syndrome (voir en particulier pages 224-225).

C’est cette forme d’« étrangeté » qui a toujours rendu et rendra toujours la psychanalyse fascinante, en dehors du cercle étroit de ses professionnels, en général à d’autres psychologues, et même à nombre de philosophes comme à un certain public cultivé. À cet égard, les commentaires de l’auteur, sur les treize cas qu’il présente, paraîtront très captivants.

La dimension théorique qui encadre la pratique psychothérapique de l’auteur peut se définir par une position lacanienne de base, celle-ci multiréférenciée par nombre d’autres auteurs classiques (Bion, Winnicott, Lacan, Dolto, Aulagnier, Rosolato, Green, Kaës) et plus divers ou modernes (Thibierge, Cyrulnik, Zazzo, Montagner, Castanet, Mellier), comme aussi par une vaste culture dans les domaines littéraire et plastique pictural.

Les deux mythes de Méduse et de Narcisse, dont se réclame le titre même de son livre, illustrent, selon l’auteur, respectivement la « paranoïa » et la « mélancolie » (p. 36), mais le second ouvrant aussi sur la perspective plus positive d’un « narcissisme symbolique » (281).

L’auteur énumère tout d’abord les principales notions lui ayant en permanence servi de référents dans sa pratique clinique : symbolique, imaginaire, réel, réalité, identification, identité.

Les deux registres de la psychose et de l’autisme se distinguent par rapport à la différence de destin qu’y subissent l’ambivalence du regard (p. 11, 26, 64), le narcissisme primordial

  • avant ses spécifications primaire et secondaire (38, 40, 42), selon ses deux versants de

vie et de mort (47), de même que les péripéties divergentes du fantasme (parties 2 et 3 : 85, 104). On étudie ensuite (ch. 2, 141) six cas de « regards » chez des femmes artistes, dont trois ont basculé dans la psychose : Séraphine de Senlis (1864-1942), Camille Claudel (1864-1943), Dora Maar (1907-1997), et trois se sont maintenues dans le réel : Artemisia (1593-1653), Orlan, Frida Kahlo (1907-1954). On jette alors quelques « coups d’œil en pays autiste », sur six cas (ch. 3, 183). Il y a à reconnaître une zone de contact entre registres « psychotique » et « pervers ». Il est prudent de savoir éviter la rencontre en institution des « psychotiques » et des « caractériels », les seconds ayant tendance à faire décompenser les premiers (239, 246).

Une dernière partie examine d’un regard plutôt désenchanté l’évolution depuis les années 2000 environ du cadre de l’« institution médico-sociale » où traiter ces cas de psychoses infantiles et juvéniles. Après un parcours historique depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, on examine les « vertus et écueils de l’institution pour les personnes psychotiques » (250). Les « atouts » en ont été, dans de meilleures conditions, la « pluridisciplinarité », le travail psychothérapique « sur le long terme et de diverses manières », une « prise en charge éducative et pédagogique spécifique » (251, 254, 257). Les « écueils » apparus plus récemment étant « le malaise, voire la souffrance de nombreuses équipes, l’hétérogénéité grandissante des populations reçues », et « l’approche gestionnaire, managériale, voire consumériste » (267-269).

La bibliographie est d’une abondance inhabituelle pour ce genre d’ouvrage consacré à l’exposé de problèmes touchant la pratique psychothérapeutique : 191 titres référant à 174 auteurs. Une telle dimension se rencontrait plutôt dans les anciens Doctorats d’État, au moins les meilleurs, ceux d’avant la Réforme de 1991 instituant le Doctorat Nouveau Régime, raccourci à l’égard du précédent.

Ce livre rendra de grands services même aux étudiants débutants, pourvu qu’ils soient assez persévérants pour assumer le défi d’apprendre à lire le langage paradoxal propre à la complexité primitive, à la primarité intriquée de la pensée inconsciente.

Ceci encore. Les deux figures mythologiques de Méduse et de Narcisse sont celles qui ont paru à l’auteur le mieux orienter son regard vers le décryptage des cas principaux qu’a rencontré sa carrière menée dans le champ de la clinique infantile et adolescente. Soit vers la double thématique, on l’a dit, de la paranoïa et de la mélancolie. On ne discutera pas ici de la pertinence de ce choix dont l’auteur reste, selon nous, le seul juge compétent et pertinent. On fera seulement un certain nombre de remarques.

La paranoïa a été pour Lacan le versant principal de son modèle fondamental de la psychose. Modèle « schrébérien » qui a ses lettres de noblesse, peut-être aussi ses limites. Ce dont il ne s’agit absolument pas pour nous de discuter dans le cadre présent. Par ailleurs, la mélancolie, ouvrant sur le champ, d’une vaste étendue, des processus liés au « narcissisme », nous conduirait vers le registre de ce que certains auteurs en cours à l’époque où travaille l’auteur (Bergeret, Psychologie pathologique, 1982) appellent « psychoses des phases de latence », avec le double faciès polaire d’un « syndrome d’instabilité-excitation » et d’un « syndrome d’inhibition-dépression » (ibid., 278). Ceci dit, restant entendue « l’extrême diversité clinique des organisations psychotiques infantiles », leur « polymorphisme clinique extrême » (ibid., 275). En outre, l’auteur se confronte (251, 277) avec scepticisme à plusieurs des dénominations classificatoires de « psychotiques » rencontrées par lui au cours de sa carrière : « prépsychotiques [Bergeret, 278], psychotiques dysharmoniques [ibid., 277, 282], psychotiques à évolution déficitaire [ibid., 276], autistiques atypiques [ibid., 280; DSM IV, 93]... ou entrant dans la sphère vague des autres “troubles envahissants du développement” (TED) [Mini-DSM IV, 78] ou “troubles du spectre autistique” (TSA) [nouveauté du DSM V]».

Émile Jalley


1

Benslama F., « Le saut épique », École lacanienne de psychanalyse, Paris, 3 février 2018. Inédit.

2

Lacan J., 1968, « L’acte psychanalytique », Le Séminaire XV, 13 mars 1968. Inédit.

3

Ibid., séance du 17 janvier 1968.

4

Lacan J., 1968, « L’acte psychanalytique, Le Séminaire XV, séance du 17 janvier 1968.

5

Kris E., 1951, « Egopsychology and interpretation in Psychoanalytic Therapy », in The Psychoanalytic Quarterly, XX, 1, janv. 1951, p. 15-30.

6

Lacan J., 1975, Lettres de l’École freudienne, no 15, 1975.

7

Grand Entretien avec Moustapha Safouan, Michel Plon et Tiphaine Samoyault, En attendant Nadeau, Journal en ligne du Club-Médiapart, 9 mars 2017.

8

Safouan M., 2013, La Psychanalyse, science, thérapie-et cause, Vincennes, 1re éd. Thierry, Marchaisse, 2e éd. 2017, Paris, Gallimard, Folio Essais.

9

Lacan J., 1960-61, « Le transfert », Le Séminaire VIII, Paris, Seuil, 1991, Lacan J., 1962-63, « L’angoisse », le Séminaire X, Paris, Seuil, 2004.

10

Lacan J., 1966, « Le Discours de Rome », « Variantes de la cure type », « La Chose freudienne », « La direction de la cure », Écrits, Paris, Seuil.

11

Lacan J., 1964, « Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse », Le Séminaire XI, Paris, Seuil, 1973.

12

Safouan M., 2010, La parole ou la mort, Essai sur la division du sujet, Paris, Seuil.

13

Safouan M., note 2.

14

Lacan J., 1968, « Proposition du 9 octobre 1967 sur le psychanalyste de l’École », dans Silicet I, Paris, Seuil.

15

Samacher R., 2018, La psychanalyse otage de ses organisations ? Du contre-transfert au désir d’analyste, coll. École Freudienne, Paris, MJWF édition.

16

Safouan M., 1983, Jacques Lacan et la question de la formation des analystes, Paris, Seuil, p. 43. Cité par R. Samacher, op. cit., p. 63.

17

Merdaci M., 2005, Sexualité du voile. Pouvoirs et clinique sociale du corps, Sud/Nord 2005/1 (no 20), p. 73-80.

18

Safouan M., 1976, La sexualité féminine dans la doctrine freudienne, Paris, Seuil.

19

Pommier G., 2013, Que veut dire « faire » l’amour ?, Flammarion, Champs Essais.

20

Frérot S., 2010, « Rencontre avec M. Safouan », à propos de son livre Le langage ordinaire et la différence sexuelle, Analyse Freudienne Presse, vol. 17, no 1, 2010, p. 139-156.

21

Safouan M., 2009, Le langage ordinaire et la différence sexuelle, Paris, Odile Jacob.

22

Lacan J., 1972-73, « Encore », Le Séminaire XX, Paris, Seuil, 1975.

23

Safouan M., Pourquoi le monde arabe n’est pas libre ? Politique de l’écriture et terrorisme religieux, La pensée du midi, Actes sud 2008 : 4 (no 26).

24

Fognini M., « Élaborations et transmissions d’héritages des après-coups psychanalytiques d’Outre-manche », in Influences des apports de la psychanalyse anglaise, après Klein, Bion, Winnicott, Balint..., Érès, 235-2018, p. 13.

25

Marinov V., « Régression, fusion, traumatisme », in Influences des apports de la psychanalyse anglaise, après Klein, Bion, Winnicott, Balint..., Érès, op. cit., p. 94-99.

26

Winnicott D.W., « Le contre-transfert », in De la pédiatrie à la psychanalyse, Petite bibliothèque Payot, 1960-1980, p. 228-236.

27

Houssier F., « De l’éducation du juste milieu aux Controverses : histoire des conceptions psychanalytiques du lien éducatif », in Dialogue, no 176, 2007, p. 11-22.

28

Fognini M., « L’œuvre patiente de transmission de James Gammill », in Influences des apports de la psychanalyse anglaise, après Klein, Bion, Winnicott, Balint..., Érès, op. cit., p. 155-160.

29

Cf. « Le psychanalyste apathique et le patient post-moderne », Laurence Kahn, Éd. Lolivier, Paris, 2014.

30

Laurence Kahn, « Ce que le nazisme a fait à la psychanalyse », p. 15.

31

« The Survivor Syndrome : Futher Observations and Dimensions ».

32

Cf. mon article, « Política, o Outro da psicanálise. Terror e radicalização », Revista brasileira de psicanálise, vol. 52, no 4, 63-74, 2018, à paraître « Politique, l’Autre de la psychanalyse. Terreur et radicalization », Psychologie Clinique, no 48, 2019/2.

33

Ferro M., Histoire des colonisations. Des conquêtes aux indépendances, XIIIe-XXe siècle, Paris, Seuil, 1994, p. 334.

34

Mon article « De la torture, de l’exil, du génocide », Dialogue, no 117, 1992, p. 88-102.

Références

  1. Adolescence, Automne 2019, Tome 37, no 2, « Violence en psychiatrie » Jacques André, Lettres de Freud, Paris, PUF, 2019 [Google Scholar]
  2. Jacques André (éd.) La vie sexuelle, Paris, PUF, 2019 [Google Scholar]
  3. Jacques André et Françoise Coblence (éds.) Survivre, Paris, PUF, 2019 François Ansermet, Prédire l’enfant, Paris, PUF 2019 [Google Scholar]
  4. Joel Birman, Genealogia do Narcissmo, Coll. « Coloeçao Pequenos Ecritos da Psicanalise, », Instituto Langage, Sao Paiulo, Brésil, 2019 [Google Scholar]
  5. Bulletin de psychologie, novembre-décembre 2019, tome 72(6), 564 [Google Scholar]
  6. Le Carnet Psy, 228 Le Carnet Psy, 229 Le Carnet Psy, 230 [Google Scholar]
  7. Gisèle Chaboudez, L’équation des rêves (2e édition), Toulouse, Érès, 2019 [Google Scholar]
  8. Cliniques Méditerranéennes, 100 « 1984-2019 : Cliniques d’aujourd’hui : autisme, radicalisation, vieillissement... », Toulouse, Érès, 2019 [Google Scholar]
  9. Cliniques, 18, « Faut-il avoir peur des institutions de soin ? » Toulouse, Érès, 2019 Éric Cobast, Les 100 mots de l’éloquence, Paris PUF, coll « Que sais-je, » 2019 [Google Scholar]
  10. Tiphaine Colliot et al., Savoir, éducation, apprentissage aujourd’hui, Rennes, PUR, 2019 [Google Scholar]
  11. Le Coq-Héron, 238, « Cinquante ans de tribune libre pour la psychanalyse », Toulouse, Érès, 2019 [Google Scholar]
  12. Marcel Czermak, Passage à l’acte et acting out, « Les Dossiers du JFP, » Toulouse, Érès, 2019 [CrossRef] [Google Scholar]
  13. Essaim, 43, « Au tour de la mort », Toulouse, Érès, 2019 [Google Scholar]
  14. L’Évolution Psychiatrique, septembre 2019 – Volume 64 – No 3 « Violences » [Google Scholar]
  15. L’Évolution Psychiatrique, novembre 2019 – Volume 64 – No 4 « Varias » [Google Scholar]
  16. Figures de la psychanalyse, 37, « Entre sublimation et symptôme », Toulouse, Érès, 2019 Bruce Fink, Le sujet lacanien. Entre langage et jouissance, Rennes, PUR, 2019 [Google Scholar]
  17. Christine Gente, Estelle Wallon (éds.) Psychothérapie de l’attachement, Paris, Dunod, 2019 André Gorz, Éloge du suffisant, Paris, PUF, 2019 [Google Scholar]
  18. Houchang Guilyardi (éd.), Vous avez dit jouissance ?, Toulouse, Érès, 2019 [CrossRef] [Google Scholar]
  19. Jean-Jacques Hauw, La maladie d’Alzheimer, Paris PUF, coll « Que sais-je, » 2019 [Google Scholar]
  20. Jean-Paul Hiltenbrand, La condition du parlêtre, Toulouse, Érès, 2019 Patricia Janody, Chers collègues inconnus, Paris : EPEL, 2019 [CrossRef] [Google Scholar]
  21. Laetitia Jodeau-Belle et Yohan Trichet (éds.) Corps et création. Perspectives psychanalytiques, Rennes, PUR, 2019 [Google Scholar]
  22. Le Journal des anthropologues, 156/157, 2019, « Dettes de sexe ? » [Google Scholar]
  23. Le Journal des anthropologues, 157/158, 2019, « Subjectivation du (es) / au travail » [Google Scholar]
  24. Le Journal des psychologues, 366, avril 2019, « La déontologie, la profession et les psychologues » [Google Scholar]
  25. Le journal des psychologues, 367, mai 2019, « Le travail digital : enjeux pour la psychologie » [Google Scholar]
  26. Le journal des psychologues, 368, juin 2019, « Penser le corps en psychopathologie» [Google Scholar]
  27. Le journal des psychologues, 369, été 2019, « Grossesse et maternité : du sujet au système familial » [Google Scholar]
  28. Le journal des psychologues, 370, septembre 2019, « Femmes, Hommes aujourd’hui, apport de la psychanalyse » [Google Scholar]
  29. Le journal des psychologues, 371, octobre 2019, « La jouissance, quel lien social ? » [Google Scholar]
  30. Le journal des psychologues, 372, novembre 2019, « L’engagement. Approches plurielles» Le journal des psychologues, 373, décembre 2019/janvier 2020, « Protection des mineurs de la justice aux soins» [Google Scholar]
  31. Pascal-Henri Keller, Patrick Landman (eds.) Ce que les psychanalystes apportent à la société, Toulouse, Érès, 2019 [CrossRef] [Google Scholar]
  32. Mchel Lemay, Le développement spirituel de l’enfant, Paris, Dunod, 2019 Marie-Claude Lenes, Thérapie psycho-sensorielle, Sauramps médical, 2019 Cristina Lindenmeyer, Les embarras du féminin, Paris, PUF, 2019 [Google Scholar]
  33. Denise Medico, Repenser le genre, Lausanne, Goerg Éditions, 2019 [Google Scholar]
  34. Jean-Claude Maleval, Repères pour la psychose ordinaire, Paris, Navarin édit. 2019 Miguel Régis Ouvrier-Bonnas et Bernard Prot (éds.) Pour lire Wallon sur l’orientation, Paris, Les éditions sociales, collection « Les propédeutiques », 2019 [Google Scholar]
  35. Hélène Parat et Sylvain Missonnier, Maternités, Paris, PUF, 2019 [Google Scholar]
  36. Éric W. Peyre (éd.), Autisme, corps et psychomotricité, approches plurielles, Paris, Dunod, 2019 [Google Scholar]
  37. Psychanalye Yetu, 44, « Pulsion et regard », Toulouse, Érès, 2019 [Google Scholar]
  38. Revue de Psychothérapie Psychanalytique de Groupe, 72 « Écritures de soi, écriture de groupe », Toulouse, Érès, 2019 [Google Scholar]
  39. Rhizome, 73, 2019 3Aux frontières de l’humanitaire » Rachel Rosemblum, Mourir d’écrire, Paris, PUF, 2019 [Google Scholar]
  40. Sierra Rubia, Les structures cliniques. Fondements et perspectives d’une clinique lacanienne » Rennes, PUR, 2019 [Google Scholar]
  41. Savoir et clinique, Revue de psychanalyse, 25, octobre 2019 « L’insomnie : sommeil, rêves, cauchemar », Toulouse, Érès, 2019 [Google Scholar]
  42. Jacqueline Schaeffer (éd.) Qu’est la sexualité devenue ? De Freud à aujourd’hui, Édition conjointe CERES, Tunis 2019, in PRESS, Paris 2019 [Google Scholar]
  43. Monique Selim, Anthropologie globale du présent, Paris, l’Harmattan, 2019 [Google Scholar]
  44. Pascale Senk, Et tu verras ta vie autrement... 100 chroniques psy pour poser un nouveau regard sur le monde, les autres et soi !, Paris LAROUSSE/Le Figaro, 2019 [Google Scholar]
  45. VST, 142, « Supervision, analyse des pratiques, régulation d’équipe », Toulouse, Érès, 2019 [Google Scholar]
  46. VST, 143, « Pour une institution vivante», Toulouse, Érès, 2019 [Google Scholar]
  47. VST, 144, « Être une équipe, faire une équipe», Toulouse, Érès, 2019 [Google Scholar]
  48. Mathieu Vilate, Jennifer L. Vilkatte, Stephen C. Hayes, Maîtriser la conversation clinique. Le langage en thérapie, Paris, Dunod, 2019. [Google Scholar]
  49. Laure Whestphal et al. (éds.) Passionnément à la folie ? Désire, amour, haine entre créativité et destruction, Paris, In Press 2019. [Google Scholar]
  50. Markos Zafiropouos, Œdipe assassiné ? Les mythologiques de Lacan 2, Toulouse, Érès, 2019 [Google Scholar]

Erratum

Des maladresses de mise en âge ont affecté la présentation du titre de l’article de notre collègue Luiz Eduardo Prado de Oliveira « La politique, l’Autre de la psychanalyse. Terreur, haine, radicalisation (1) », paru dans notre numéro précédent, pages 146 à 157

Nous présentons nos regrets et excuses à l’auteur et à nos lecteurs


© Association Psychologie Clinique 2020

Les statistiques affichées correspondent au cumul d'une part des vues des résumés de l'article et d'autre part des vues et téléchargements de l'article plein-texte (PDF, Full-HTML, ePub... selon les formats disponibles) sur la platefome Vision4Press.

Les statistiques sont disponibles avec un délai de 48 à 96 heures et sont mises à jour quotidiennement en semaine.

Le chargement des statistiques peut être long.