Accès gratuit
Numéro
psychologie clinique
Numéro 49, 2020
Cyberpsychologie et Cyberpsychanalyse
Page(s) 29 - 39
DOI https://doi.org/10.1051/psyc/202049029
Publié en ligne 23 juin 2020

© Association Psychologie Clinique 2020

Introduction

Dans ce chapitre, il sera question de sexualité(s) dans les mondes numériques. Si les écrans mettent à distance le corps charnel, la sexualité est bien présente et parfois même de façon démesurée dans les espaces numériques, comme les réseaux sociaux ou même certains jeux vidéo. Après avoir décliné les caractéristiques de la sexualité et du numérique, une illustration sera faite prenant pour exemple un mode spécifique de sexualité numérique : la pornographie. En effet, l’image pornographique se déploie dans les mondes numériques, engageant des problématiques variées autour des corps et de la sexualité. Sera ensuite présenté le cas de Juliette, quadragénaire adepte des sites de rencontre en ligne. Il permettra de discuter des enjeux de la séduction et de la sexualité par écrans interposés. Nous terminerons l’article en ouvrant autour des nouvelles technologies du numérique et en questionnant la façon dont la technologie prend corps avec, par exemple, les robots ou autres déclinaisons hors écrans d’objets potentiellement liés à la sexualité.

Quelle sexualité dans les mondes numériques ?

Les représentations de la sexualité dans notre monde contemporain sont alimentées par les enjeux du numérique. Les dispositifs qui accompagnent notre quotidien (smartphones, ordinateurs, tablettes, consoles, etc.) sont en effet des espaces et outils pour la sexualité. La particularité des machines numériques réside dans la possibilité de montrer des images de corps en pagaille, tout en maintenant à distance le caractère charnel du corps humain. Via le numérique, il est possible de regarder uniquement sans toucher. Comme le rappelle Bonnet (2003, p. 11) dans son ouvrage Défi à la pudeur, l’exhibitionnisme est un signe des temps. « Qui n’est pas exhibitionniste aujourd’hui ? » Telle était l’introduction de son premier ouvrage. « Aucune existence sociale n’est promise à qui n’accepte pas de se montrer et malheur à celui qui ne sait pas mettre en valeur ses possibilités réelles. “Montrez-vous„, lui dira-t-on » écrivait-il déjà en 1981 (Bonnet, 1981, p. 16). La fréquence et la facilité de production, de diffusion et de réception d’images de corps sur les espaces numériques sousentendent évidemment des images sexuelles ou pornographiques. Ces images partagées dans un lien duel, groupal, ou publiquement via les réseaux sociaux, viennent questionner la pudeur de soi et des relations intimes.

C’est dans Malaise dans la culture que Freud (1930) attribue l’origine de la pudeur à la verticalisation de l’homme qui rend visibles les organes génitaux jusque-là masqués par la position horizontale; ceux-ci doivent alors être protégés du regard d’autrui. La pudeur émerge ainsi, décidant du regard ou non de l’autre, selon son propre désir; elle participe de fait à la « délimitation de l’espace au sein duquel le sujet pourra se mouvoir librement, à l’abri de toute intrusion de l’autre et sans risque, pour sa part, de s’immiscer dans le lieu de l’autre » (Selz, 2006, p. 52). La pudeur apparaît tout particulièrement à l’adolescence, au moment de la puberté, dans le désir de cacher son corps jusque-là non sexualisé génitalement; elle s’étaye sur les assises narcissiques, ayant permis la construction d’une image du corps et d’un espace psychique séparé de l’autre. Quand, par les enjeux psychiques du pubertaire (Gutton, 1991), le corps adolescent devient potentiellement érotique, l’intimité du sujet l’incite à limiter son exhibition, détourner le regard ou choisir son destinataire. En parallèle, les enjeux de la sexualité et de la rencontre deviennent importants pour les adolescents, accédant à une sexualité adulte, rassemblant les pulsions infantiles sous le primat de la pulsion génitale (Freud, 1905). La pulsion épistémophilique infantile éveillée par des questions sexuelles trouve d’autres aménagements en changeant d’objets.

Le virtuel vient donner de multiples possibilités pour trouver de nouveaux objets adéquats pour cette sexualité génitale adulte et aussi pour décliner des formes de pudeur. C’est là que des formes honteuses, extrêmes ou perverses de sexualité peuvent alors se révéler. Les fantasmes se déploient à ciel ouvert dans ces espaces numériques (Haza, 2018; Haza, Houssier, 2018) Internet s’est imposé, pour Lardellier cité par le Breton (2006), « comme le plus grand lupanar ayant jamais existé, avec ses alcôves, boudoirs et ses millions de passages secrets vers tous les plaisirs en ligne. »

Pornographie et numérique

Depuis l’arrivée du numérique, la pornographie chez les plus jeunes évolue dans sa diffusion et sa réception en ligne. L’enquête IFOP-OPEN réalisée en France en 2017 montre que les usages et les modes de consommation en matière de pornographie ont beaucoup changé ces dernières années, concernant différents points. Au cours de leur vie, 63% des garçons et 37% des filles de 15 à 17 ans ont déjà surfé sur un site pornographique, ce qui manifeste une forte augmentation notamment chez les adolescentes. Quel que soit le moyen utilisé, la proportion d’adolescents ayant visionné une vidéo pornographique s’élève à 64% chez les garçons et 39% chez les filles; le smartphone est désormais le support le plus utilisé pour visionner une vidéo pornographique par les garçons (40%) tout comme par les filles (26%). La quasi-totalité de la consommation de films X sur internet s’effectue via des sites gratuits (96%), à peine 4% des adolescents ayant déjà surfé sur un site payant au cours de leur vie. Concernant la première expérience de visionnage de vidéos pornographiques, en moyenne, les adolescents ont surfé pour la première fois sur un site pornographique à l’âge de 14 ans et 5 mois, soit un âge de plus en plus jeune si on le compare aux données recueillies en 2013 (14 ans et 8 mois). Si les deux tiers des garçons ont vu leur première vidéo pornographique seuls (64%), les filles sont une majorité à l’avoir vu avec quelqu’un (53%). Plus d’un adolescent sur deux (55%) considèrent qu’ils ont vu leur premier film X « trop jeune », cette proportion étant sensiblement plus élevée chez les filles (59%) que chez les garçons (53%). Notons que la même proportion (53%) a déjà été exposée par inadvertance à un extrait ou une vidéo à caractère pornographique. Ces images pornographiques sont effractantes pour certains adolescents. Elles peuvent également participer à l’imaginaire des relations amoureuses engagées de façon virtuelle sur Internet et à de nouveaux modes de séduction (Tordo, 2015).

Mais la pornographie concerne aussi les adultes. En janvier 2019, le journal Le Figaro rappelait que chaque minute, 207 405 vidéos étaient visionnées sur Pornhub. Il y a donc un véritable commerce de vidéos de sexe. Comme l’explique Bonnet (2003, p. 42), l’image ou le film pornographique sont des représentations de la sexualité « telle qu’on n’en voit que ses dimensions performantes, à même le corps, réduisant la rencontre à une procédure de possession sans limite ». La pornographie sélectionne, exagère, augmente des comportements sexuels dans le but de créer chez le spectateur « une impression forte et durable, dont il pourra difficilement se départir dans la mesure où ces comportements rejoignent les fantasmes inconscients fortement investis par le passé, dont il a souvent perdu tout souvenir, c’est-à-dire refoulés » (ibid., p. 44). Molinié précise que la pornographie suspend l’exigence de travail psychique lié à la sexualité, à ses fantasmes et ses interdits. Elle écrit (2003, p. 61) : « il n’échappe à personne que la scène pornographique est curieusement dépourvue de complexité psychique. Les personnages n’éprouvent ni angoisse, ni culpabilité, ni ambivalence. La différence des sexes ne fait pas énigme, au contraire. Elle est filmée en gros plan, éclairée sans ombre, les parties génitales rasées, de sorte que rien ne soit mystérieux et inquiétant. » Marzano (citée par Molinié, p. 62) va dans le même sens, montrant comment la pornographie engage « un processus de désubjectivation, de dissolution ou de néantisation de la subjectivité. » Le psychanalyste Stoller (1989, p. 3), quant à lui, considère que la pornographie est « un produit fabriqué avec l’intention de produire une excitation érotique. La pornographie est pornographique quand elle excite. Toute la pornographie n’est donc pas pornographique pour tous. »

La scène pornographique renvoie de fait à une « opération théâtrale de “parade„ phallique, de monstration et de défi, parade en son double sens d’exhibition pompeuse et d’évitement d’une attaque : c’est une idée déjà esquissée par Freud (1922, p. 162) dans son petit article intitulé La tête de Méduse » (Bidaud, 2014, p. 170) : « L’effroi de la Méduse est donc effroi de castration, qui est rattaché à la vue de quelque chose » (Pardo, 2010, p. 3). Ce mythe de Méduse convoque le double regard lié à l’horreur et au sexe, à travers l’horreur du sexe féminin, symbolisant la menace de pétrification et de castration (Gamova, 2011). Il est paradoxal de concevoir en parallèle une monstration sans limite du corps, de la sexualité, de l’intimité et de l’énigmatique et une horreur du voir. Toutefois, la mise « en images ou en théories [du] sexe féminin constitue une manière de poser de la “vêture„ sur l’horreur, en appel de ce que Freud (1900) désigne à propos de la fonction figurative du rêve : figurer l’infigurable » écrit Bidaud (2005). Kolnai (1997) insiste sur cette profonde ambivalence, le dégoût présupposant un plaisir réprimé. Ainsi ce qui révulse est inconsciemment désiré et se retrouve alors refoulé puisque le dégoût (tout comme la pudeur) agit, selon Freud, comme une « digue psychique » entravant les excès sexuels. Le dégoût fait alors écho à la honte et la pornographie expose les éléments honteux de la sexualité. Ces images pornographiques semblent exercer un certain pouvoir de fascination sur celui qui les regarde au point qu’il ne puisse en détacher son regard, comme le remarque Baudry (1997, p. 21) : « la pornographie possède un incontestable pouvoir d’attraction, de séduction mêlée à une répulsion qui la renforce, ou plus simplement pourrait-on dire d’”accroche” ». Face à ces images, le sujet, adolescent ou adulte, est saisi et peut sortir de ce saisissement soit par une excitation et un plaisir tout-puissants, soit par une forme de dégoût et de malaise, soit une intrication des deux.

Le numérique permet donc, dans ses espaces, de voir une sexualité brute, sans limite, renvoyant à des fantaisies archaïques refoulées. Mais ces espaces sont aussi lieu d’une autre forme de relation bovaryste, où la sexualité est limitée par des rencontres strictement à distance et, de fait, non charnelles. C’est ce que l’on peut retrouver sur les sites de rencontres, qui se développent de plus en plus, avec des façades diverses, des publics divers (Bergstrom, 2019), et notamment une augmentation de la présence de public féminin dans ces espaces.

Nombreuses sont les rencontres qui démarrent virtuellement, sur les réseaux sociaux (Facebook) ou encore les sites de rencontre (Meetic, Tinder, AdopteUnMec, etc.). Internet devient un champ d’exploration virtuelle, où sont mis en jeu la destructivité, la rivalité, la violence, les émotions, la mort, la toute-puissance, etc., et la sexualité. D’après les chiffres de l’Enquête sur la sexualité en France réalisée en 2006, et repris par Marquet (2009), 9,6% des femmes et 13,1% des hommes de 18 à 69 ans se sont déjà connectés à un site de rencontre, 4 à 6% des femmes de 18 à 34 ans et 7 à 10% des hommes de 18 à 39 ans ont déjà eu des relations sexuelles avec des partenaires rencontrés via Internet (Bozon, 2008, p. 277). Plus récemment, un français sur 4 déclare s’être déjà inscrit sur un site de rencontre en 20181.

Réseaux sociaux et site de rencontre

Voilà comment Kaufmann décrit les sites de rencontre, en 2010 : « Il suffit désormais d’un clic pour voir défiler des hommes et encore des hommes, des centaines souriants, gentils, disponibles, qui mettent en scène leur masculinité attirante, bandant leurs muscles en maillot de bain ou fièrement harnachés de cuir sur leur moto. Il suffit d’un clic pour choisir. Bienvenue dans l’illusion consommatoire qui laisse penser qu’un homme (ou une femme) pourrait être choisi comme un fromage dans un hypermarché » (p. 97). Déclinaison numérique des annonces matrimoniales dans les magazines, ces sites de rencontre permettent de multiplier des liens ou liaisons avec d’autres personnes, pour partager relations amicale, amoureuse et / ou sexuelle.

« L’internaute avide de contact sur ces sites qui ne l’engagent pas peut envoyer une centaine de messages comme on pêche justement à la ligne, pour trouver un partenaire satisfaisant ou plusieurs à la fois » explique Le Breton (2006, p. 26). Toutefois, des différences importantes existent entre les natures des rencontres en ligne et des rencontres traditionnelles expliquent Chenavaz et Paraschiv (2011, p. 125). Les sites de rencontre mettent en relation des personnes qui ne se connaissent pas et ne sont pas forcément des mêmes milieux (catégories socioprofessionnelles, âges, cultures, etc.). En outre, les rencontres en ligne sont faites par des utilisateurs de sites qui sont dans une situation de recherche active et affichée. Enfin, le processus même de la rencontre en ligne diffère de celui de la rencontre traditionnelle, comme le remarquent Elison et al. (2006) et Sautter et al. (2010). En effet, les utilisateurs des sites de rencontre en ligne « peuvent (1) commencer des discussions directement sur des sujets très personnels (Moon, 2000). Ils peuvent ensuite (2) développer une relation suivie en ligne via l’échange d’emails ou le chat, bien avant que (3) le processus de rencontre réelle ait vraiment lieu. Si le coup de foudre frappe sur ces sites, ce ne pourra être, selon l’expression de Serge Tisseron (2008, p. 69), qu’un coup de foudre programmé » (Marquet, 2009).

Via ces sites et la sécurité d’une rencontre tout en étant confortablement installé(e) dans son chez-soi, la représentation de toute-puissance est activée, toute-puissance de la séduction et de la rencontre paramétrée par les concepteurs du site. « L’immédiateté et l’ampleur des possibles sont vantés par tous les sites, comme autant d’arguments décisifs. Dans cette immédiateté, comme dans l’illusion de maîtrise en matière de choix affectifs, on reconnaît l’exigence toute narcissique du Moi. Cet univers “décomplexé, transparent et sans vicissitudes”, slogan racoleur du site Meetic, vaudrait comme dénégation du seul désir qui tienne au sujet : le désir d’un autre désir » (Lisandre et Willo, 2007, p. 41).

Pour illustrer les rencontres en ligne, nous allons évoquer Juliette, femme d’une quarantaine d’année, mère d’un adolescent de 14 ans, divorcée depuis huit ans et adepte des sites de rencontre. Elle consulte du fait de difficultés relationnelles et déprimée de sa solitude. Bébé, Juliette vivait avec sa mère chez sa grand-mère avec un grand-oncle, vieux garçon. Elle connaît son histoire, désirée par sa mère mais pas par son père, qu’elle n’a jamais vu; elle en veut à cet homme qu’elle ne connaît pas. Elle rapporte avoir mal vécu l’arrivée de son beau-père venant briser les nuits passées avec sa grand-mère. Ils ont alors aménagé seuls et ce dernier l’a reconnue vers quatre ou cinq ans. Ses amis décrivent Juliette comme une femme « mystérieuse, timide », qui a du mal à s’exprimer. Juliette vit seule et déclare qu’elle n’a plus aucune relation affective depuis son divorce. Ce fut une séparation très dure d’avec son premier amour : une relation bâtie sur un coup de foudre et un gros choc pour cet homme. Depuis, Juliette n’a que des relations sexuelles « mais pas affectives. » Juliette a très envie de relations mais également très peur. Elle se rappelle du discours très négatif de sa mère sur les hommes : « attention aux idées déplacées des garçons. » Elle lui disait que son père avait été très méchant envers elle et Juliette en retire une mauvaise image des hommes. Enfant, elle se souvient ne pas avoir d’amoureux et répéter régulièrement « je ne t’aime pas. » Elle rapporte un souvenir : en sixième, elle dit à un garçon qu’elle l’aime. Quand il lui propose de l’embrasser, elle lui répond « je ne t’aime plus. » Le premier à qui elle dit « je t’aime » fut son mari, à 24 ans. Mais elle avait peur des relations et il dut lui faire la cour très longtemps. C’est avec lui qu’elle quitta le domicile parental. Aujourd’hui, elle a peur de plaire ou de ne pas maîtriser la suite des relations. C’est d’ailleurs pour tenter de tout maîtriser qu’elle s’est inscrite depuis 3 ans sur des sites de rencontre.

Sur ces sites, Juliette remarque que la représentation qu’elle se fait de la personne est en décalage par rapport à la réalité : elle voit une photo, un profil, et s’imagine une image de lui, image idéale et construite de projections. Juliette se présente d’ailleurs elle-même comme « Bridget Jones », héroïne du film de Maguire (2001), « trentenaire célibataire un peu enrobée, gaffeuse, qui fume comme un pompier, boit comme un trou et passe chaque année le nouvel an avec ses parents chez des amis. Elle travaille dans une maison d’édition (Pemberley Publishing) dirigée par Daniel Cleaver (dont elle pense être amoureuse). [...] C’est le Jour de l’an qu’elle rencontre Mark Darcy, un avocat brillant et un peu guindé. Après une conversation qui se passe très mal (Mark la traite de vieille fille alcoolique alors qu’il se croit hors de portée des oreilles de Bridget), Bridget se rend compte qu’elle doit changer, sinon elle restera seule toute sa vie2

Se notent ici les identifications entre Juliette et Bridget, dans une quête similaire de rencontre amoureuse, souvent éconduite. Juliette relève que sur les sites de rencontre, il est facile de mentir à l’autre ou de se cacher : « Les personnes qui m’ont séduite tout de suite sont celles qui me livraient leurs émotions; moi non. » « La standardisation du portrait, selon les normes du site, donne d’emblée une vision fragmentaire de la personne. Dans ce cadre de données particulier, le sujet peut imaginer son partenaire comme une personne idéale. Il se donne également une valeur tout aussi élevée, jusqu’à créer un nouveau personnage factice aux grandes qualités. L’imposture présente des traits de pouvoir, de maîtrise, de séduction, d’emprise sur les objets » explique Popper-Gurassa (2009). Cette possibilité de falsification de soi engage bien évidemment des doutes envers la présentation de l’autre. Juliette se pose « 36 000 questions » comme elle l’explique en thérapie : « Je me crée un obstacle car j’ai peur, j’angoisse. Mon divorce a été la plus grande douleur de ma vie. » Sur les sites de rencontres, elle dit adopter un fonctionnement robotisé, comme l’attend le site. « Tout se répète toujours. » Elle se demande d’ailleurs dans cette répétition si elle est toujours attirée par des hommes « tordus ». La rencontre en ligne est pour Marquet (2009) « rationalisée » : chaque site préformate, par des questions, des catégories, des choix à faire la présentation de soi et le profil recherché.

« Une fois choisi(e) le / la partenaire, s’amorce une forme de relation particulière. Les échanges se fondent sur ce que le sujet désire montrer ou dévoiler, sur ce qu’il souhaite faire croire à l’autre – de façon consciente ou inconsciente. Internet facilite l’illusion de trouver un partenaire qui est constitué par du même, avec les mêmes désirs, les mêmes valeurs – et le souhait secret de maintenir le plus longtemps possible cette situation sans modification. » Technologiquement, les algorithmes du site de rencontre calculent un pourcentage de chance de constituer un couple : les profils correspondent entre eux à X %.

Juliette raconte une rencontre l’été précédent avec un homme, « rencontre Internet qui l’avait perturbée » : lors de leur rencontre (IRL, In Real Life), cet homme l’a embrassée. En instance de divorce, il se connectait tard, ce qu’elle trouvait louche. « Je n’ai pas envie d’être une maîtresse. » « Cet homme a des pannes sexuelles, il veut me partager et peut-être qu’il est encore amoureux de sa femme. » Elle se décrit très en colère contre lui et contre elle-même. Elle évoque également une autre relation : un fiasco. Suite à leur rapport sexuel, l’homme part rejoindre sa femme à cause d’un « prétendu problème » avec sa fille adolescente; puis il se supprime du site. Ce silence crée angoisse et atteinte narcissique chez Juliette : quand elle n’a pas de réponse sur Internet, elle se sent extrêmement dévalorisée. Ceci peut nous rappeler Freud écrivant à Martha, sa fiancée : « Je ne veux pas cependant que mes lettres restent toujours sans réponse et je cesserai tout de suite de t’écrire si tu ne me réponds pas. De perpétuels monologues à propos d’un être aimé, qui ne sont ni rectifiés, ni nourris par l’être aimé, aboutissent à des idées erronées touchant les relations mutuelles, et nous rendent étrangers l’un à l’autre quand on se rencontre de nouveau et que l’on trouve les choses différentes de ce que, sans s’en assurer, l’on imaginait (1979). » L’attente qu’elle soit dans les espaces numériques ou IRL nécessite une certaine contenance psychique afin de faire exister l’autre en soi. Juliette n’est pas capable de cela, avide de relation, dans un impératif d’exclusivité et sans possibilité de différer la rencontre ou la réponse sans être anéantie par le vide.

Paradoxalement, la rencontre sur Internet est très attirante car tout semble possible et facile; la distance, l’invisibilité, l’anonymat augmentent cette illusion. Internet propose un monde, une temporalité dans laquelle la réalité physique ne vient pas interférer. Il répond à un idéal de rencontre. « En réalité le confort est relatif, car Internet est moins virtuel qu’on ne le dit trop souvent. Dès qu’il y a prise de contact, il s’agit d’une vraie relation, la distance n’en change que les modalités. Certes il est beaucoup plus facile de se retirer (en s’excusant ou sans rien dire) ce qui facilite d’ailleurs les échanges très intimes. Mais ce retrait n’est pas sans conséquence pour celui qui le subit. Internet est souvent préféré comme mode de rencontres par peur d’essuyer des refus dans la vraie vie. Hélas les rejets sont encore plus nombreux à distance et souvent assez durs » (Kaufmann, 1998, p. 120).

Juliette manifeste son impression d’être en train de se perdre, de s’égarer. Elle est très attristée. « Est-ce que j’accroche seulement avec les hommes insensibles ? » Suite à des rendez-vous annulés, elle se demande si elle assez belle, jolie, aimable. « Si on me dit “t’es jolie”, je dis “non ce n’est qu’une image.” J’ai peur de voir la déception face à moi. Quand je rencontre quelqu’un, je me sens engagé dans quelque chose, je vais jusqu’au bout même à contrecœur. Je me sens piégée par moi-même. À la première rencontre, je ne me pomponne pas trop car je n’ai pas envie de plaire pour que ça ne me déçoive pas. Avant je sortais toujours cachée, pas mise en valeur. » Juliette, malgré la distance des rencontres en ligne montre son inquiétude à l’idée d’une rencontre réelle : « Un homme, dans mon cercle d’amis craque pour moi, mais je ne veux pas le rencontrer. J’ai rencontré un autre homme par Internet qui veut papillonner. » Juliette n’arrive pas à s’inscrire dans une relation durable, alors qu’elle clame que c’est ce qu’elle souhaite. Elle montre bien son ambivalence, dans l’attente d’une rencontre mais piégée par la structure et les algorithmes du site. Au bout de trois ans sur les sites de rencontres, elle décide d’arrêter : « c’est un site gratuit, on trouve tout et n’importe quoi. Ce site me pollue, me prend tout mon temps. » Elle décide alors de tester les sites de rencontres amicales, de sorties et d’activités. Elle se fait un ami masculin, avec les mêmes goûts mais elle se questionne n’ayant pas d’attirance pour lui. « Cela m’a attristé... Est-ce que c’est gâché ? » Finalement, Juliette se réinscrira sur le site de rencontres quelques semaines plus tard. Elle recontacte l’homme alors qui l’avait « perturbée ». S’en suit un nouveau rapport sexuel : « je me suis dit que j’allais l’utiliser comme il m’utilise. Je pensais assumer de faire ça mais non. Je n’ai pas donné de nouvelles pendant une semaine, j’étais fière. » Cet homme repart encore une fois avec son ex et Juliette s’effondre à nouveau. Puis elle fait de nouvelles rencontres, et commence à se poser des questions, comme d’habitude : « Je ne sais pas s’il me séduit même s’il a un côté attachant. » Finalement, l’homme l’ayant quitté deux fois se remet sur le site de rencontre et Juliette reste dans l’attente : « Il m’a envoyé des messages : s’il me relance, je dis oui. »

Pour conclure ce cas, nous voyons ici comment la mise à distance charnelle et l’effet d’écran de la rencontre peut différer l’engagement de cette femme, renforçant des représentations insécures et des angoisses relationnelles. Si la rencontre en ligne peut être facilitatrice dans un certain sens, elle peut dans un autre réveiller dans l’après-coup des conflits non réglés et engager sur la voie de la répétition mortifère et masochique, sans possibilité de dégagement et créativité.

Pour conclure, au-delà des écrans, quand la technologie prend corps

Aujourd’hui donc, la question de la sexualité se déploie et prend corps dans les espaces numériques. La sexualité et la pornographie envahissent ces lieux, notamment les réseaux sociaux. Notons d’ailleurs la fréquence du suffixe « porn » accolé à des photographies sur Twitter ou Instagram : #foodporn, #skyporn, #cloudporn, #gymporn, #catporn, #shoeporn, etc. Ce mot dont l’étymologie renvoie à la prostituée devient donc un terme courant désignant un plaisir, dégagé de la sexualité génitale. Nous pouvons nous interroger sur le glissement sémantique du suffixe « porn », permettant peut-être de sublimer des pulsions partielles refoulées ou inacceptables par une esthétisation du plaisir et d’une jouissance infinie au dépend d’une érotisation.

Précisons également que la sexualité se teinte de nouveaux horizons avec les avancées technologiques numériques, notamment le développement des robots (Tisseron, 2015; 2011) et de la réalité augmentée. Des dispositifs existent même déjà dans certaines cultures, comme au Japon où sexualité et relations charnelles disparaissent pour une part derrière des relations numériques avec le phénomène des Waifu. Il s’agit d’un attachement amoureux à un personnage virtuel, de fiction, issu de manga ou d’anime. Château Canguilhem (2018) évoque à ce propos le développement de toute une pornographie spécifique aux Hentaïs. La sexualité n’a donc pas fini de prendre de nouvelles formes avec les créations technologiques et numériques, mais le conflit psychique demeure présent et les angoisses névrotiques tendent à limiter l’usage tout-puissant de l’outil.


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Observatoire 2018 de la rencontre en ligne, IFOP.

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Description issue de Wikipédia.

Références

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