Accès gratuit
Numéro
psychologie clinique
Numéro 49, 2020
Cyberpsychologie et Cyberpsychanalyse
Page(s) 90 - 100
DOI https://doi.org/10.1051/psyc/202049090
Publié en ligne 23 juin 2020

© Association Psychologie Clinique 2020

Depuis quelques années, l’homme est de plus en plus habité par des objets prothétiques. Certains sont bien accueillis, comme les articulations artificielles qui remplacent la hanche ou le genou, ou les organes artificiels, à commencer par le cœur. En revanche, d’autres inquiètent. Ce sont les prothèses censées changer nos capacités cérébrales. Les nano robots imaginés par Elon Musk pour favoriser l’interconnexion entre les cerveaux de plusieurs personnes apparaissent à beaucoup de nos contemporains comme une façon de trahir l’homme et sa spécificité. Que l’on change le corps, pourquoi pas, que l’on prétende changer le cerveau et c’est une levée de boucliers. À mon avis, ceux qui raisonnent ainsi ont tort. Le mouvement par lequel l’homme se métissera avec ses outils technologiques ne fait que prolonger le mouvement par lequel il a d’abord externalisé ses capacités dans ses outils, puis ses machines.

L’exosomatisation

Alfred Lotka définit dès 1945 un processus qui a débuté il y a trois millions d’années environ avec la production par l’homme des premiers silex taillés. Il l’a appelé « exosomatisation » et défini comme l’externalisation de nos mémoires dans des objets technologiques (LotKa, 1945). C’est en effet à partir de cette époque que les organes artificiels commencent à prendre plus d’importance que les organes internes pour le développement de l’espèce humaine. L’externalisation par l’homme de ses fonctions musculaires dans des outils et des machines a été suivie par l’externalisation de ses fonctions mentales élémentaires comme le calcul (Leroi-Gourhan, 1964). À côté des machines-outils qui joue le rôle d’une fonction physique, comme par exemple une pelle mécanique qui creuse plus vite qu’un humain, sont apparues des machines cognitives. C’est par exemple le cas d’une calculatrice qui réalise pour nous une opération mathématique. L’utilisateur pose une question et la machine y répond. Il est donc inutile pour l’utilisateur de mettre en jeu ses fonctions cognitives nécessaires au calcul mental. On peut parler tout aussi bien d’esprit « encorporé » à la matière, si on adopte le point de vue de l’objet qui en bénéficie, ou d’esprit « excorporé » dans un objet si l’on prend en compte le point de départ du processus, à savoir l’homme.

Avec les machines communicantes, comme nos smartphones, ce mouvement s’étend encore, provoquant un accaparement de notre attention aux dépends des interactions sociales (Beamich et coll., 2018). S’agissant de l’utilisation de son Smartphone par le parent en situation de communication avec un enfant, cette externalisation peut être cause de plusieurs problèmes : un risque accru d’accidents (Kildare, 2017) lié au fait que l’enfant cherche à accaparer l’attention de son parent par tous les moyens possibles; un moindre soutien éducatif lorsque le parent est accaparé par son téléphone (Radeski, 2014) et une corrélation avec des troubles comportementaux externalisés chez l’enfant dans certaines circonstances (McDaniel et coll., 2018).

Mais si le processus d’externalisation par l’homme de ses capacités physiques, plus mentales, dans des objets a été largement argumenté, le processus complémentaire, celui par lequel ce qui a d’abord été mis à l’extérieur est ensuite réintériorisé après avoir été enrichi, semble avoir été systématiquement ignoré. Ou plutôt, il l’a été en technologie car il est largement documenté en psychologie. Il est temps de faire se rencontrer ces deux disciplines. Alfred Lotka et André Leroi-Gourhan ont montré comment l’homme projette ses diverses fonctions physiques et mentales sur les artefacts qu’il fabrique et qu’il utilise; le moment est venu de parler de celui où l’homme réinstalle à l’intérieur de lui ces mêmes fonctions enrichies par la technologie. En effet, le processus par lequel la projection d’une partie de soi dans un objet prélude à l’intériorisation de cet objet dans le soi, est connu en psychologie. L’homme l’a toujours mis en œuvre dans le rapport psychique qu’il entretient avec son environnement, et il est inévitable que les outils fabriqués par l’homme connaissent le même chemin : ce sont des contenus mentaux extériorisés, incarnés et perfectionnés grâce à leur externalisation, et ils seront un jour réinstallés dans le corps, y compris dans cette partie du corps qu’est le cerveau. Seul l’empêchaient jusqu’à maintenant la taille de ces outils et leur caractère incompatible avec la biologie humaine. Trois facteurs décisifs ont fait sauter ce verrou : la création de sources d’énergie autonomes, la découverte de matériaux bio-compatibles et enfin le formidable progrès de l’informatique, puisque la puissance des microprocesseurs et les capacités de mémoires ont été multipliées par un million en 40 ans, tandis que les coûts de stockages étaient divisés par le même chiffre. Autrement dit, l’hybridation s’imposera parce qu’elle correspond à la logique de l’être humain qui ne cesse jamais d’externaliser ses contenus mentaux, de les transformer afin de les rendre utilisables, et enfin de les réinstaller en lui-même. Les technologies ne seront pas seulement de plus en plus perçues comme une extension de notre corps physique (Harkin, 2003), elles seront aussi de plus en plus intégrées dans celui-ci.

De l’externalisation des contenus psychiques à leur ré-internalisation

Il revient à Mélanie Klein (1955) d’avoir identifié la tendance de l’être humain à externaliser ses contenus psychiques dans les objets qui l’environnent et à réduire ceux-ci à ce qui y a été projeté. Alors qu’avant elle, le processus de la projection était perçu comme une projection « sur » un objet, qui n’en modifie par la nature, cet auteur a introduit l’idée d’une projection « dans » par laquelle l’objet n’est littéralement plus un objet, mais l’incarnation de ce qu’il y a été projeté. Elle a appelé ce processus l’identification projective. Contrairement à ce que cette expression pourrait laisser croire, la projection y est première, et l’identification de la cible au contenu projeté ne vient que dans un second temps. Par ce processus, l’élément psychique projeté dans un objet transforme la perception que le sujet a de celui-ci : l’objet est identifié aux contenus projetés.

Ce processus n’est pas forcément définitif. Paula Heimann (1942), Donald Winnicott (1971) et Nicolas Abraham (1978) ont insisté sur le fait qu’une personne victime d’une identification projective, peut faire un travail mental par lequel il détoxique les contenus projetés en lui, au point même que l’auteur de l’identification projective peut parfois se réapproprier ces contenus devenus moins dangereux. En second lieu, l’identification projective ne concerne pas seulement des contenus mentaux problématiques, pathogènes et toxiques, et peut concerner aussi des parties idéalisées de soi. Mais surtout, pour ce qui nous intéresse ici, Mélanie Klein et ses successeurs ont ignoré la possibilité de projeter nos contenus mentaux dans des objets matériels. Autrement dit, le processus de projection des contenus mentaux dans l’environnement se prolonge par un processus d’introjection, il concerne aussi bien les contenus positifs que négatifs, et il ne concerne plus seulement des contenus mentaux : il s’élargit aux technologies. Mais pour comprendre cette dynamique, il est essentiel de garder à l’esprit que ces processus d’externalisation et de réintériorisation sont d’autant plus faciles que les relations que nous entretenons avec nos objets intérieurs et les objets extérieurs sont exactement semblables. Elles ont trois caractéristiques que j’ai identifiées dès 1995 : immersion, transformation et signification (Tisseron, 1995).

Immersion, transformation, signification dans nos relations à nos contenus mentaux

Commençons par nos contenus mentaux.

Pouvoir d’immersion. Nos contenus mentaux sont évidemment on nous. Mais en même temps, il est difficile de nier que nous nous sentons « en eux ». Nous sommes « dans » nos pensées en même temps que nos pensées sont en nous et nous utilisons d’ailleurs pour dire que nous somme « en colère » la même expression que pour dire que nous sommes « en train » ou « en voiture ». Autrement dit, nous nous percevons par rapport aux objets mentaux que nous produisons tantôt comme leurs hébergeurs, et tantôt comme leurs locataires.

Pouvoir de transformation. La réciprocité est ici aussi présente : nous transformons nos contenus mentaux, puisque c’est nous qui produisons nos associations d’idées, mais en même temps nous sommes parfois amenés à suivre leurs métamorphoses. C’est le cas dans nos rêves et nos rêveries par lesquelles nous nous laissons mener bien plus que nous ne les menons, mais aussi dans les enchaînements d’idées qui s’imposent à nous sans que nous ne les ayons choisies. Nous pouvons avoir alors l’impression que ce sont eux qui nous transforment bien plus que l’inverse.

Pouvoir de signification. Nous désirons donner du sens à nos pensées et nos émotions, et de préférence un sens partagé. D’où l’immense succès des clés des songes et des manuels de vulgarisation psychologique.

Immersion, transformation, signification dans nos relations aux images

C’est en appliquant ma compréhension des processus mentaux à la compréhension des relations qui nous lient aux images qui nous entourent que j’ai commencé à comprendre comment fonctionne le processus d’externalisation et de réintériorisation par lequel l’esprit humain ne cesse jamais d’enrichir à la fois son environnement et sa propre personnalité. Mais pour comprendre comment fonctionne la relation homothétique qui relie nos images du dedans aux images qui nous entourent, précisons d’abord de quelle façon les trois caractéristiques majeures de nos contenus mentaux, à savoir l’immersion, transformation et signification, s’appliquent également à celles-ci. Il sera ensuite beaucoup plus facile de comprendre de quelle façon nos images du dedans nous incitent à créer des images matérielles, et comment ces images matérielles transformées par les outils que nous utilisons pour les créer, peuvent ensuite modifier favorablement et enrichir notre monde intérieur.

L’être humain a construit des images matérielles qui sont le reflet de ses images intérieures et avec lesquelles il entretient exactement la même relation.

Immersion : Tout d’abord, nous entrons en pensée dans les images matérielles, qu’il s’agisse de dessins, de tableaux, de films, de jeux vidéo, et bientôt de réalité virtuelle. Nous y naviguons comme dans nos images du dedans, et c’est d’ailleurs d’abord pour désigner notre relation aux images matérielles que l’on parlé « l’immersion ». Transformation : Nous transformons les images que nous fabriquons, que ce soit avec un crayon, un pinceau, un appareil photographique, un logiciel, mais aussi par la pensée : personne ne voit la même image de la même façon, car voir une image, c’est toujours la reconstruire en fonction de nos attentes, de nos craintes, de nos habitudes. Et nous nous laissons transformer par elles exactement comme nous le faisons avec nos rêveries.

Signification : Enfin, l’homme tente de donner aux images qui l’entourent un sens partagé exactement comme pour ses images du dedans. La sémiologie et de la critique d’art tentent d’assigner à chaque image une signification partageable qui rassure et insère chacun dans sa communauté exactement comme les innombrables clés des songes qui ont tenté de donner des significations partagées incontestables à nos images intérieures.

Cette similitude de fonctions explique la relation homothétique que nos images intérieures et les images matérielles entretiennent entre elles. Nos images intérieures, souvent confuses et indéfinissables, nous poussent à créer des images matérielles (ou à rechercher celles que d’autres créent et qui nous touchent parce qu’elles rencontrent les nôtres); une fois objectivées sous notre regard, ces images enrichissent nos représentations intérieures et peuvent nous permettre de penser ce que nous ne pouvions nous représenter auparavant que de façon confuse et indistincte.

Les images matérielles ne sont donc que partiellement des signes, ce sont d’abord des espaces de relations et des opérateurs de transformation psychique et sociale, exactement comme nos images du dedans et leur réduction à des signes s’est avérée être un moment tragique de la sémiologie (Tisseron, 1997). La clé de leur efficacité réside dans leur homothétie avec nos images intérieures, qui permet des allers et retours permanents du dedans ou dehors, et du dehors au-dedans, qui enrichissent en même temps l’environnement et le monde intérieur de chacun.

En fait, cela n’est vrai absolument que pour les images que chacun fabrique. Quiconque crée une image ne construit pas seulement un objet matériel séparé de lui, il crée un objet qui lui permet de se penser lui-même et de penser le monde autrement. L’importance que la renaissance a donné au dessin, en Italie, au XVe siècle, en est une illustration parfaite. Qu’il s’agisse du dessin d’anatomie, de l’invention de la perspective, ou des innombrables innovations technologiques imaginées par Léonard de Vinci et d’autres, on voit bien comment la fabrication d’images matérielles a été à la fois une façon de construire pour les autres et pour eux-mêmes une représentation nouvelle de l’homme et du monde. Les images qu’ils ont créées ont enrichi l’ensemble de l’humanité, comme le montre tout autant l’invention de machines nouvelles que le fait que la fascination durable et universelle pour La Joconde, ou le fait que certaines personnes découvrant au Musée de Cortone l’Annonciation de Fra Angelico puissent en pleurer.

Il peut arriver toutefois que des images créées pour soi dans le but de préciser des représentations mentales et de clarifier le monde fonctionnent de façon exactement opposée. Elles peuvent bousculer et malmener certains spectateurs. Un exemple personnel : ma fille, alors âgée de neuf ans, a dépassé la terreur que lui imposait le visage de Momo entraperçu sur le téléphone mobile d’une camarade en le dessinant. Mais certains des dessins qu’elle a faits pour apprivoiser cette image extérieure à elle, et l’installer de façon pacifiée dans son monde intérieur, sont assez effrayants pour pouvoir malmener un autre enfant qu’elle ! Notre relation à l’ensemble du monde technologique obéit exactement à la même logique.

Immersion, transformation, signification dans nos relations aux objets

Les objets combinent trois pouvoirs complémentaires exactement comme les images matérielles dont nous nous entourons, ces trois pouvoirs n’étant encore une fois, à l’origine, que des pouvoirs dédiés à nos contenus mentaux : immersion, transformation et signification. En effet, exactement comme nos contenus mentaux, et exactement comme les images matérielles qui nous entourent, nous contenons les objets autant qu’ils nous contiennent, nous les transformons autant qu’ils nous transforment, et nous ne cessons jamais de voir leur donner un sens, c’est-à-dire de créer une correspondance entre leurs usages possibles et l’idée que nous nous faisons de l’évolution souhaitable de notre nature humaine.

Commençons par l’immersion.

Des objets utilisés chaque jour et proches de notre corps sont d’ores et déjà intégrés dans notre schéma corporel (immergés en lui) et traités par le cerveau exactement comme s’ils faisaient partie de lui (Clark, 2008), et cette caractéristique anticipe évidemment le moment où nous accepterons qu’ils soient logés dans notre corps même (Tisseron, 2018). Le schéma corporel d’un méridional contient ses babouches, ce qui lui permet de dévaler une montée d’escalier sans les perdre (Tisseron, 1998), et celui d’un chauffeur les limites de son véhicule. Mais si nous intégrons certains objets dans les limites de nos limites corporelles, il est tout aussi vrai de dire que les objets nous contiennent. Un grand nombre d’adolescents considèrent leur smartphone comme leur « seconde peau »1. Ils sont « dans » l’objet autant que cet objet est « en eux ». Ce processus commence avec les vêtements qui nous couvrent, mais concerne aussi l’ensemble des objets qui nous entourent (Tisseron, 1998). Il en existe un nombre considérable dans lesquels nous logeons notre corps comme c’est le cas avec nos vêtements, nos maisons et l’ensemble de nos moyens de transport. Bientôt, certaines professions nécessiteront que les employés habitent des exosquelettes destinés à décupler leurs possibilités. Enfin, parallèlement à la façon dont des objets nous contiennent physiquement, il faut ajouter la façon dont ils peuvent nous contenir en pensée, là encore comme une seconde peau.

Des bibelots, peuvent être perçus par leur propriétaire comme faisant partie de lui alors qu’ils sont sur une étagère, voire dans un placard ou au grenier, et qu’il n’exerce sur eux aucun contrôle par proximité (Agneray et coll., 2015). C’est pourquoi, à côté du contrôle réel, il faut faire intervenir le fait que plus un être humain projette ses contenus mentaux dans un objet, et plus il noue une relation privilégiée avec celui-ci. Cette relation peut s’organiser autour d’un contrôle réel, opératoire, mais aussi autour d’un contrôle magique. Nous y entrons en imagination, ils accueillent nos rêveries et nos souvenirs (Tisseron, 2016).

Cette approche des objets, notamment en termes de « seconde peau », pose une dimension absente de l’expression « corps augmentée ». Elle permet de comprendre que notre identité est constituée de cercles concentriques qui vont depuis notre enveloppe corporelle aux objets les plus éloignées de nous dans lesquels nous avons déposé une partie de nous-mêmes, en passant par tous les intermédiaires de proximité physique et émotionnelle.

Transformation : Non seulement nous sommes dans les objets et ils sont en nous, mais en même temps, nous les transformons, mais ils nous transforment tout autant, et même à la mesure des modifications que nous leur imposons. La réciprocité traverse donc également la relation de transformation que nous avons avec eux.

Signification : Enfin, les objets que nous fabriquons sont, exactement comme les images qui sortent de nos mains ou des machines auxquelles nous avons délégué nos pouvoirs, toujours différents de l’idée que nous nous en faisions au départ. Ils se transforment au fur et à mesure que nous les réalisons, et nous aspirons à leur donner un sens qui corresponde à nos intentions initiales.

L’exencorporation, support de l’inévitable hybridation

L’externalisation par l’homme de ses fonctions psychiques dans les objets dont il constitue son enveloppe technologique constitue la première étape d’un mouvement qui en implique trois. Nous proposons d’appeler exencorporation ce processus général. Il associe trois étapes qui sont en principe complémentaires, mais peuvent être dissociées, et qui concernent tout autant la projection de contenus psychiques chez des semblables – selon le processus de l’identification projective – que la création des objets dont les images font partie, mais pas seulement. Ces trois étapes sont : l’extériorisation des émotions et des contenus mentaux humains chez d’autres humains, ou dans des objets de l’environnement; la transformation de ces émotions et de ces pensées grâce à l’objectivation que permet leur projection chez des humains, et le lent perfectionnement technologique simulant toujours mieux les capacités humaines lorsqu’il s’agit d’objets; et enfin la réintégration des contenus ainsi transformés, que ce soit dans le psychisme ou dans le corps.

Première phase : l’externalisation d’une fonction psychique

On entend parfois dire que le processus d’externalisation par l’homme de certaines de ces catégories mentales dans des objets pourraient l’appauvrir d’autant. Cet argument me paraît aussi fallacieux que celui qui a longtemps consisté à dire que les images matérielles qui nous environnent appauvriraient notre monde intérieur. En fait, la situation est exactement la même que pour ce qui concerne nos relations aux images. Il est essentiel de distinguer celles que nous fabriquons sur lesquels nous étayant capacités psychiques au moment même où nous les fabriquons, celles que nous empruntons et dans lesquelles nous nous reconnaissons parce qu’elles étayent nos élaborations, et enfin celles que nous utilisons comme substituts de celle que nous ne fabriquons pas et qui peuvent en effet fonctionner comme des corps étrangers intrapsychiques, et nous appauvrir.

S’agissant de nos objets incorporés, l’utilisation des innombrables prothèses, physiques d’abord, et cognitives ensuite, dont l’homme s’est pourvu, a évidemment pour conséquence que les fonctions physiques et mentales correspondantes tendent à s’atrophier. Nous sommes indiscutablement moins résistants à l’effort physique qu’au moyen âge, et avec l’essor du numérique, nos processus cognitifs sont de plus en plus externalisés. « Tout le travail cognitif à faire (internalisation) se retrouve très rapidement fait par l’ordinateur (externalisation) » (Chang et coll., 2015). Il devient possible de ne pas intérioriser les connaissances nécessaires à la compréhension du monde, donc de ne pas apprendre. Mais nous aurions tort d’oublier que ces technologies n’existent que parce que des humains ont travaillé à externaliser leurs propres capacités de calcul dans ces machines. Autrement dit, il est erroné de dire que l’utilisateur d’une calculette « externalise » ses capacités mentales dans un outil. Il est plus juste de dire qu’il bénéficie de l’externalisation réalisée par d’autres humains. Et nous retrouvons ici exactement le même processus que celui décrit pour les images. Si l’usage d’outils d’extériorisation cognitive peut défavoriser l’apprentissage et s’avérer limitant, le processus de fabrication de ces outils est formidablement structurant. La preuve : lorsqu’on fait produire par des élèves eux-mêmes des outils d’externalisation, cela favorise l’internalisation par la mise en jeu de leurs fonctions cognitives nécessaires à la production de leur outil d’externalisation. Celui qui externalise une part de ses capacités dans la construction d’un outil comprend mieux à la fois le fonctionnement de cet outil et son propre fonctionnement cognitif.

Deuxième phase : la création d’un équivalent de ce qui a été projeté, puis son perfectionnement

Ce qui a été initialement projeté est rendu progressivement assimilable : par le travail psychique de celui sur lequel des éléments psychiques ont été projetés dans le cas des projections de contenus mentaux sur un semblable, par le travail du pinceau, du crayon ou du logiciel dans le cas des images matérielles, et par le perfectionnement technologique dans le cas des objets. Ce travail fait intervenir dans tous les cas l’ensemble des ressources disponibles dans l’environnement.

Troisième phase : la réintériorisation du contenu mental initialement projeté, puis transformé

Lorsque l’externalisation d’une fonction psychique s’est faite dans un objet technologique, on peut alors suivre Alfred Lotka, et parler, pour faire pendant à l’exosomatisation, d’endosomatisation. L’ensemble du processus d’exencorporation peut alors être désigné comme exendosomatisation. Il associe l’externalisation de certaines fonctions humaines dans des objets technologiques, puis leur instalation dans nos corps mêmes, à l’intérieur de nos cellules, y compris notre cerveau sous la forme de nanorobots destinés à décupler nos possibilités cognitives. Les créations technologiques rejoignent alors le destin de nos représentations mentales : nous permettre d’être en elles, et en même temps de les héberger en nous. Le rapport de l’homme à ses artefacts s’est en effet développé jusqu’ici dans un seul sens, celui de l’externalisation de ses capacités dans ses objets. Il accède aujourd’hui au mouvement complémentaire, la ré-intériorisation de ce qui a été projeté.

En s’hybridant toujours plus et toujours mieux à ses objets technologiques, et en créant une union toujours plus étroite entre eux et lui, l’être humain révèle sa véritable nature qui est de ne pouvoir changer son esprit qu’à travers des interrelations qui impliquent son corps. Tout autre façon de penser l’humain comme un cerveau et un corps séparés, ou même seulement séparables, conduirait à une catastrophe pour l’humanité. Mais dans ce processus dans lequel la différence entre les hommes et leurs machines semble s’estomper au fur et à mesure que des prothèses de plus en plus miniaturisées et sophistiquées sont introduites dans l’être humain, une différence majeure continue à opposer les uns aux autres : c’est l’homme qui décide de s’hybrider aux machines, ce ne sont pas les machines qui décident de s’hybrider à l’homme !


Références

  1. Abraham, N., Torok, M. (1978), L’Écorce et le noyau, Paris: Aubier. [Google Scholar]
  2. Agneray, F., Tisseron, S., Mille, C., Wawrzyniak, M., Schauder, S. (2015), The home and its links with the psyche : Psychopathological and clinical aspects of attachment to the home, [L’habitat et ses liens avec le psychisme : Aspects psychopathologiques et cliniques de l’attachement à l’habitat], Évolution Psychiatrique. [Google Scholar]
  3. Beamich, N., Fisher, J., Rowe, H. (2018), Parents’use of mobile computing devices, caregiving and the social and emotional development of children : a systematic review of evidence, Australasian Psychiatry, p. 1–12. doi:10.1177/1039856218789764. [Google Scholar]
  4. Chang, C.Y., Tijus, C., Zibetti, E. (2015), Les apprentissages à l’heure des technologies cognitives numériques, Administration & éducation, la revue de l’association française des acteurs de l’éducation, no 2 (146), p. 1–6. [Google Scholar]
  5. Clark, A. (2008), Supersizing the Mind : Embodiment, Action, and Cognitive Extension, Oxford USA : University Press. [CrossRef] [Google Scholar]
  6. Harkin, J. (2003), Mobilisation : The Growing Public Interest in Mobile Technology, London UK : Demos. [Google Scholar]
  7. Heimann, P. (1942), A contribution to the problem of sublimation and its relation to process of internalization, International Journal of Psycho Analysis, 23, no 1, p. 8–17. [Google Scholar]
  8. Kildare, C.A., Middlemiss, W. (2017), Impact of parent’s mobile device on parent-child interaction : A literature review, Computers in Human Behavior, no 75, p. 579–593. [Google Scholar]
  9. Klein, M. (1955), Envie et gratitude et autres essais, Paris : Gallimard. [Google Scholar]
  10. Leroi-Gourhan, A. (1965), Le Geste et la parole, t. 1: Technique et langage, t. 2: La mémoire et les rythmes, Paris : Albin Michel, p. 1964–1965. [Google Scholar]
  11. Lotka, A.J. (1945), The law of evolution as a maximal pinciple, Human Biology, no 17 (3), p. 167–194. [Google Scholar]
  12. McDaniel, B.T., Radesky, J.S. (2018), Technoference : Parent DistractionWith Technology and Associations With Child Behavior Problems. Child Development, Janv/Feb, no 89 (1), p. 100–109. [CrossRef] [PubMed] [Google Scholar]
  13. Radesky, J.S., Miller, J., Rosenblum, L., Appugliese, K.L., Kaciroti, D., Lumeng, J.C. (2014), Maternal mobile device use during a structured parent-child interaction task, Academic Pediatrics, no15 (2), p. 238–244. [CrossRef] [PubMed] [Google Scholar]
  14. Tisseron, S. (1995), Psychanalyse de l’image, des premiers traits au virtuel, Paris : Hachette, 2015. [Google Scholar]
  15. Tisseron, S. (1997), Le bonheur dans l’image, Le Seuil : Paris. [Google Scholar]
  16. Tisseron, S. (1998), Comment l’esprit vient aux objets, Paris : PUF, 2015. [Google Scholar]
  17. Tisseron, S. (2019), Préface. La psychanalyse face au défi technologique, In Tordo (2019), Le MoiCyborg. Psychanalyse et neurosciences de l’homme connecté, Paris : Dunod. [Google Scholar]
  18. Winnicott, D.-W. (1971), Jeu et réalité. L’espace potentiel, Gallimard : Paris. [Google Scholar]

Les statistiques affichées correspondent au cumul d'une part des vues des résumés de l'article et d'autre part des vues et téléchargements de l'article plein-texte (PDF, Full-HTML, ePub... selon les formats disponibles) sur la platefome Vision4Press.

Les statistiques sont disponibles avec un délai de 48 à 96 heures et sont mises à jour quotidiennement en semaine.

Le chargement des statistiques peut être long.