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Issue
psychologie clinique
Number 60, 2025
La condition arménienne : Histoire, culture et humanités
Page(s) 9 - 12
DOI https://doi.org/10.1051/psyc/202560009
Published online 17 octobre 2025

© Association Psychologie Clinique 2025

C’était en 2015, à l’École Normale supérieure de Lyon, un séminaire pour le centenaire du génocide arménien de 1915. Après 40 ans passées hors hexagone, je venais à la rencontre de mes racines, sérieusement. Une intervention m’avait particulièrement intéressée, celle d’Annette Becker, historienne et spécialisée dans l’étude des génocides. Elle expliquait que la reconnaissance des génocides sur le plan légal n’impliquait en aucun cas des réparations ou des restitutions aux victimes, ce qui avait largement surpris l’auditoire. Et par une alchimie mystérieuse des pensées, partant de cette attente vaine des arméniens, j’ai réalisé que pour comprendre leur identité et leur psychologie, il était nécessaire de prendre en compte une histoire séculaire de soumission pendant laquelle s’était construite une logique victimaire et de repli, et dont le génocide constituait l’acmé.

Les années ont passé et cette imprégnation, probablement devenue épigénétique, ne se décline pas de la même façon chez les arméniens de la république d’Arménie et ceux des diasporas.

La diaspora est le fruit du génocide avec dispersion des survivants. Les nouvelles générations tournent le plus souvent la page, par rejet d’une culture mixte trop difficile à assumer. La perte de la langue, et l’exogamie (90 % des cas) dissolvent peu à peu l’identité arménienne. Mais parfois, les nouvelles générations s’emparent de la mémoire et de l’héritage douloureux du génocide, et on assiste à un besoin de transmission et de maintien d’une forme d’arménité encore trop souvent tournée sur le passé.

En Arménie, nul n’éprouve le besoin de faire du génocide le fondement d’une identité arménienne. Cette dernière est en prise concrète avec une histoire cyclique, faite de mouvements de soulagement et de résurgence, de moments d’abattement et de destruction. Après quinze siècles d’une cohabitation périlleuse avec des peuples hostiles, les arméniens éprouvent une sorte de soulagement et de fierté à pouvoir se développer dans un pays souverain, en dépit de tous les défis structurels et géopolitiques.

Mais l’histoire estampille la psychologie arménienne, et je retiens ici deux grandes composantes étiologiques : le statut des arméniens et la famille[2].

  • Si les écrits sur le génocide sont très nombreux, peu d’entre eux[3] embrassent les retombées psychologiques de siècles de statut discriminatoire et de soumission : le statut de dhimmî dans l’empire ottoman, (vie de citoyen dégradé et ponctuée de persécutions récurrentes et de massacres), les invasions et annexions multiples, etc. La discrimination, la soumission, le malheur mettent en place des stratégies de survie prescriptives, telle la résilience qui n’est pas un choix. La domination, historiquement constituée et acceptée est la pire des violences symboliques[4], car elle est l’opérateur secret de nos servitudes volontaires, faisant passer pour légitime l’arbitraire de la domination et son cortège de replis de survie.

  • La famille arménienne est le repli de survie le plus « bruyant », rempart aux violences géopolitiques. Écartée pendant des siècles de la vie politique, cantonnée à la vie économique (qui nourrit l’animosité des musulmans), l’identité arménienne s’est construite au fil des siècles au sein des familles, micro-sociétés (millet) de plusieurs classes sociales, dont la plus haute était constituée de grandes familles influentes, dans un contexte d’absence de souveraineté. La famille arménienne, puissante depuis des siècles et fondatrice, tient ensemble son obligation de protection, et son lot de servitudes… La condition des femmes est encore particulièrement vulnérable. Celle des hommes, n’est pas enviable, inévitablement dominants et…dominés par cette injonction tacite à la performance, qui les fait rentrer dans un cercle vicieux, et qui produit de la colère, du manque d’estime, et parfois de la violence.

Il n’est pas question ici de réduire en quelques lignes une histoire aussi complexe que celles des arméniens. Il s’agit plutôt d’insérer en celle-ci la psychologie singulière d’un peuple qui n’a pas disposé d’un temps historique long, dédié à la construction d’une culture d’état. Les arméniens peinent avec les concepts de pouvoir politique, de justice et de droit, de liberté, d’union, d’éthique des responsabilités, de compromis, etc. Il y a là un champ immense pour une psychologie qui, partant a minima de ces deux constats historiques, permettrait aux individus de devenir des acteurs responsables de leurs actes, libérés d’une identité familiale pesante et/ou d’une « identité du sanglot ». Elucider pour émanciper…

La première étape de ce travail, c’est celle qui se déploie depuis déjà plusieurs années avec succès : la prise en charge du psycho-trauma, à la suite de l’agression armée menée par l’Azerbaïdjan et la Turquie contre le Haut-Karabagh et l’Arménie. Mais le programme de destruction des arméniens constitue une menace toujours présente. Dans ce contexte, il est plus que jamais vital que les citoyens arméniens accèdent plus avant à une approche citoyenne et responsable qui puisse valider la légitimité d’un pouvoir démocratique. La psychologie en est un des acteurs premiers et s’inscrit, à ce titre, dans une dimension libératrice et constructive sur les plans sociétaux et politiques.


[2]

On pourrait aussi inclure le poids de la religion, la soviétisation de l’Arménie, etc.

[3]

Minassian G. (2015) Arméniens Le temps de la délivrance, CNRS Éditions.

[4]

Bourdieu P. (1980) Esquisse d’une théorie de la pratique. Précédé de Trois études d’ethnologie kabyle, Paris, Le Seuil, 2000, p.258. : « l’inculcation de l’arbitraire abolit l’arbitraire de l’inculcation ».

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