| Issue |
psychologie clinique
Number 60, 2025
La condition arménienne : Histoire, culture et humanités
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| Page(s) | 9 - 12 | |
| DOI | https://doi.org/10.1051/psyc/202560009 | |
| Published online | 17 octobre 2025 | |
Avant-Propos : La psychologie et le citoyen arménien ; élucider pour émanciper
Médecin, vit actuellement en Arménie, en poste pour le Ministère de l’Europe et des Affaires Étrangères en tant que Conseillère de la Ministre de la Santé en Arménie. ETI – Expertise France / Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères ETI – Expertise France / Ministère de l’Europe et des Affaires étrangères. Ses activités professionnelles de santé publique l’ont portée très souvent à l’étranger, ainsi qu’à l’OMS (siège) mais elle a toujours gardé un intérêt pour la pratique clinique, en tant qu’urgentiste entre autres. Après un Master 2 en philosophie des Sciences à Lyon 3, elle finalise cette année un doctorat à l’École Pratique des Hautes Études (EPHE).
Résumé
Ce texte propose une réflexion psychologique sur les effets transgénérationnels de l’histoire arménienne, marquée par des siècles de soumission, de discriminations et de violences, dont le génocide de 1915 constitue le point culminant. À partir d’une expérience personnelle de retour aux racines, l’auteure interroge les retombées subjectives de cette histoire longue sur les individus et les groupes, en diaspora comme en République d’Arménie. Elle distingue deux composantes étiologiques majeures de la psychologie arménienne : le statut historique minoritaire et dominé (notamment sous le régime du dhimmi ottoman), et la famille comme instance de repli protecteur mais également de reproduction de normes contraignantes, en particulier dans les rapports de genre. En diaspora, les stratégies identitaires oscillent entre effacement progressif (langue, exogamie) et tentatives de réappropriation mémorielle centrée sur le passé. En Arménie, l’identité se construit davantage dans une temporalité cyclique, entre abattements et résurgences. L’auteure plaide pour une élucidation psychologique de cette histoire, condition d’une subjectivation plus libre. Elle souligne le rôle central de la prise en charge du psychotraumatisme contemporain, notamment post-conflit du Haut-Karabagh, comme levier pour une transformation des subjectivités. La psychologie est ici envisagée comme un espace tiers, capable de soutenir des processus de symbolisation, de réparation psychique et de reconstruction identitaire, tant au niveau individuel que collectif.
Abstract
This text offers a psychological reflection on the transgenerational effects of Armenian history, marked by centuries of subjugation, discrimination, and violence, with the 1915 genocide as its culminating point. Drawing on a personal experience of returning to her roots, the author explores the subjective repercussions of this long historical trajectory on individuals and groups, both in the diaspora and in the Republic of Armenia. She identifies two major etiological components in Armenian psychology: the historically subordinate minority status (notably under the Ottoman dhimmi system), and the family as both a protective refuge and a site for the reproduction of constraining norms, particularly regarding gender roles. In the diaspora, identity strategies fluctuate between gradual erasure (loss of language, exogamy) and attempts at memory-based reappropriation focused on the past. In Armenia, identity is built more around a cyclical temporality, oscillating between collapse and resurgence. The author advocates for a psychological elucidation of this history as a prerequisite for freer subjectivation. She emphasizes the vital role of psychotrauma care—particularly in the aftermath of the conflict in Nagorno-Karabakh—as a lever for transforming subjectivities. Psychology is thus conceived as a third space capable of supporting processes of symbolization, psychic repair, and identity reconstruction, both individually and collectively.
Mots clés : Identité arménienne / mémoire collective / Psychotraumatisme / reconstruction psychique / trans-générationnel
Key words: Armenian identity / collective memory / psychic reconstruction / Psychotrauma / Transgenerational
© Association Psychologie Clinique 2025
C’était en 2015, à l’École Normale supérieure de Lyon, un séminaire pour le centenaire du génocide arménien de 1915. Après 40 ans passées hors hexagone, je venais à la rencontre de mes racines, sérieusement. Une intervention m’avait particulièrement intéressée, celle d’Annette Becker, historienne et spécialisée dans l’étude des génocides. Elle expliquait que la reconnaissance des génocides sur le plan légal n’impliquait en aucun cas des réparations ou des restitutions aux victimes, ce qui avait largement surpris l’auditoire. Et par une alchimie mystérieuse des pensées, partant de cette attente vaine des arméniens, j’ai réalisé que pour comprendre leur identité et leur psychologie, il était nécessaire de prendre en compte une histoire séculaire de soumission pendant laquelle s’était construite une logique victimaire et de repli, et dont le génocide constituait l’acmé.
Les années ont passé et cette imprégnation, probablement devenue épigénétique, ne se décline pas de la même façon chez les arméniens de la république d’Arménie et ceux des diasporas.
La diaspora est le fruit du génocide avec dispersion des survivants. Les nouvelles générations tournent le plus souvent la page, par rejet d’une culture mixte trop difficile à assumer. La perte de la langue, et l’exogamie (90 % des cas) dissolvent peu à peu l’identité arménienne. Mais parfois, les nouvelles générations s’emparent de la mémoire et de l’héritage douloureux du génocide, et on assiste à un besoin de transmission et de maintien d’une forme d’arménité encore trop souvent tournée sur le passé.
En Arménie, nul n’éprouve le besoin de faire du génocide le fondement d’une identité arménienne. Cette dernière est en prise concrète avec une histoire cyclique, faite de mouvements de soulagement et de résurgence, de moments d’abattement et de destruction. Après quinze siècles d’une cohabitation périlleuse avec des peuples hostiles, les arméniens éprouvent une sorte de soulagement et de fierté à pouvoir se développer dans un pays souverain, en dépit de tous les défis structurels et géopolitiques.
Mais l’histoire estampille la psychologie arménienne, et je retiens ici deux grandes composantes étiologiques : le statut des arméniens et la famille[2].
Si les écrits sur le génocide sont très nombreux, peu d’entre eux[3] embrassent les retombées psychologiques de siècles de statut discriminatoire et de soumission : le statut de dhimmî dans l’empire ottoman, (vie de citoyen dégradé et ponctuée de persécutions récurrentes et de massacres), les invasions et annexions multiples, etc. La discrimination, la soumission, le malheur mettent en place des stratégies de survie prescriptives, telle la résilience qui n’est pas un choix. La domination, historiquement constituée et acceptée est la pire des violences symboliques[4], car elle est l’opérateur secret de nos servitudes volontaires, faisant passer pour légitime l’arbitraire de la domination et son cortège de replis de survie.
La famille arménienne est le repli de survie le plus « bruyant », rempart aux violences géopolitiques. Écartée pendant des siècles de la vie politique, cantonnée à la vie économique (qui nourrit l’animosité des musulmans), l’identité arménienne s’est construite au fil des siècles au sein des familles, micro-sociétés (millet) de plusieurs classes sociales, dont la plus haute était constituée de grandes familles influentes, dans un contexte d’absence de souveraineté. La famille arménienne, puissante depuis des siècles et fondatrice, tient ensemble son obligation de protection, et son lot de servitudes… La condition des femmes est encore particulièrement vulnérable. Celle des hommes, n’est pas enviable, inévitablement dominants et…dominés par cette injonction tacite à la performance, qui les fait rentrer dans un cercle vicieux, et qui produit de la colère, du manque d’estime, et parfois de la violence.
Il n’est pas question ici de réduire en quelques lignes une histoire aussi complexe que celles des arméniens. Il s’agit plutôt d’insérer en celle-ci la psychologie singulière d’un peuple qui n’a pas disposé d’un temps historique long, dédié à la construction d’une culture d’état. Les arméniens peinent avec les concepts de pouvoir politique, de justice et de droit, de liberté, d’union, d’éthique des responsabilités, de compromis, etc. Il y a là un champ immense pour une psychologie qui, partant a minima de ces deux constats historiques, permettrait aux individus de devenir des acteurs responsables de leurs actes, libérés d’une identité familiale pesante et/ou d’une « identité du sanglot ». Elucider pour émanciper…
La première étape de ce travail, c’est celle qui se déploie depuis déjà plusieurs années avec succès : la prise en charge du psycho-trauma, à la suite de l’agression armée menée par l’Azerbaïdjan et la Turquie contre le Haut-Karabagh et l’Arménie. Mais le programme de destruction des arméniens constitue une menace toujours présente. Dans ce contexte, il est plus que jamais vital que les citoyens arméniens accèdent plus avant à une approche citoyenne et responsable qui puisse valider la légitimité d’un pouvoir démocratique. La psychologie en est un des acteurs premiers et s’inscrit, à ce titre, dans une dimension libératrice et constructive sur les plans sociétaux et politiques.
On pourrait aussi inclure le poids de la religion, la soviétisation de l’Arménie, etc.
Minassian G. (2015) Arméniens Le temps de la délivrance, CNRS Éditions.
Bourdieu P. (1980) Esquisse d’une théorie de la pratique. Précédé de Trois études d’ethnologie kabyle, Paris, Le Seuil, 2000, p.258. : « l’inculcation de l’arbitraire abolit l’arbitraire de l’inculcation ».
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