| Numéro |
psychologie clinique
Numéro 60, 2025
La condition arménienne : Histoire, culture et humanités
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| Page(s) | 6 - 8 | |
| DOI | https://doi.org/10.1051/psyc/202560006 | |
| Publié en ligne | 17 octobre 2025 | |
Présentation : La condition Arménienne. Histoire, culture et humanités
Psychiatre, pédopsychiatre, psychanalyste. Membre de la société Psychanalytique de Paris. Ancien médecin coordinateur de la Maison des adolescents des Hauts-de-Seine. Il a travaillé à la PJJ, à la « Consultation familiale pour les problèmes de l’enfance et l’adolescence », puis comme conseiller technique au Ministère de la Justice.. Membre du Comité de rédaction de la revue de l’enfance et de l’adolescence du RAFEF GRAPE puis des Cahiers de l’enfant et de l’adolescent. En Avril 2017, praticien à la consultation de la maison des adolescents de Cochin Port Royal. Du 1 Octobre 2017 au 30 Septembre 2020, il est médecin coordinateur de la Maison des adolescents des Hauts de Seine.
Le destin de ce peuple intéresse-t-il la psychologie clinique ? Comment déploie-t-elle ses connaissances à propos des menaces multiséculaires, alors que depuis 130 ans l’épreuve de son génocide est là, perpétré par un prédateur, ainsi que ses complices par le déni. Quel intérêt manifeste sa population pour les spécialistes de la psychologie et de la psychiatrie ? Qui sont les cliniciens les mieux placés pour en parler de l’intérieur ou de l’extérieur ?
Historiens, juristes, anthropologues se penchent sur son chevet. Les écrits se succèdent depuis 1894. La Bibliothèque du Congrès à Washington, la BNF, l’INALCO à Paris, l’Université ouverte de Tel Aviv archivent une histoire qui aboutit pourtant actuellement dans sa phase finale.
Quels échanges pluridisciplinaires peuvent contribuer à la connaissance de cette histoire complexe dont Raphael Lemkin s’était saisi, avant le tribunal de Nuremberg pour signifier le génocide ? Vincent Duclerc pense que le génocide des arméniens est le modèle d’un projet en passe d’aboutir. Yaïr Auron en a fait une investigation modèle. L’un comme l’autre travaillent sur plusieurs génocides commis pendant ce siècle passé.
1. Le trou noir
Après l’exode en 2023 les Arméniens d’Artsakh, du Jardin Noir (Karabakh), devenu un « trou noir », y a-t-il des perspectives d’avenir, voire thérapeutiques pour les arméniens ? Cela interroge bien sûr les psychanalystes sur les mouvements à l’œuvre du côté de la pulsion de vie et de la pulsion de mort. Ce peuple peut en témoigner et nous enseigner bien des aspects.
Un auteur comme Claude Mutafian nous apprend que les Arméniens participaient aux mouvements de populations depuis plus de mille ans et s’implantaient volontiers dans une Europe orientale aux limites confessionnelles et étatiques mouvantes. Il y aurait donc en première approche un paradoxe dans la population arménienne entre les disparitions par les crimes de masse et les survivants en Anatolie et Caucase, et son extension dès le XIe siècle dont les populations migrèrent fréquemment et plus particulièrement vers un grand espace entre les Carpathes, l’Oural, la Mer Noire et la Caspienne puis plus récemment vers les continents américains.
Dix millions d’arméniens ne vivent plus sur les terres de leurs ancêtres. Plus de la moitié ont abandonné l’usage de leur langue. Deux millions et demi vivent encore dans le Caucase, éreintés par 130 ans de persécutions génocidaires. Si cette nation est sous le joug de ses prédateurs, alors il apparait indispensable de l’aborder par des aspects historiques, juridiques, ethnologiques et cliniques. Mais elle ne peut être réduite à ce qu’elle manifeste comme signes de survie. En effet, il y a d’abord eu la vie et il y a toujours la vie malgré les menaces.
2. Créativité
Sa vie, ses vies successives pourrait-on dire, ont donc mis cette nation au contact d’autres peuples depuis plus de trois mille ans. Depuis une période médiévale, celle du dernier royaume d’Arménie, dont son roi est inhumé auprès des rois de France à la Basilique Saint Denis, et encore aujourd’hui, il a longtemps oscillé entre trois entités : peuple, nation état.
Deux grands courants ont été en mouvements suivant qu’ils aient accueilli dans « leur maison » ou qu’ils aient abordé les maisons des peuples de toutes terres. Les foisonnements de chacun ont irrigué les arméniens. Et ses diasporas ont émergé au sein de plusieurs peuples sur tous les continents bien avant ces crimes de masses qui ont débuté au xixe siècle.
Et le paradoxe est là : ce peuple a embrassé les cultures et on ne pourrait le comprendre autrement : il est pétri de l’altérité. Sa culture est habitée des travaux et des connaissances de ceux qui sont venus sur les différentes régions du Caucase et de l’Anatolie orientale. Que ces peuples les aient dominés ou non la situation de l’Arménie multimillénaire entre les différents empires l’a faite embrasser pour créer, peut-être grâce à cette altérité. Alors peut-on considérer que l’histoire de « l’être arménien » constitue une question importante pour la psychologie, l’anthropologie, le droit, la sociologie, les artistes ? Y aurait-il un mystère de l’arménité ? Peut-il contribuer au concept de l’identité qui fait par ailleurs tant de ravages ?
Ce peuple se revendique depuis le quatrième siècle d’une cohésion par le christianisme plus que par une emprise sur ses terres qu’il occupe pourtant depuis 1 500 ans av. JC. Notons que celles-ci se situent dans le Caucase ainsi qu’en son sud et son sud-ouest. C’est donc à la croisée de plusieurs arborescences de civilisations et de leur sève : Mésopotamie, Egypte, Perse et Corne de l’Afrique au Sud, Grèce à l’Ouest, Bactriane1 à l’Est. La Bactriane fut le lieu de la plus grande extension du christianisme. Par elle ont été abordés les grands courants philosophiques des régions nordiques de l’Inde. Ses itinérances aussi sont anciennes comme en attestent ses premières implantations diasporiques.
Mais ces derniers 130 ans, l’Arménie géographique a connu les déportations, les massacres, le génocide, l’emprise soviétique marxiste-léniniste puis de nouveau les massacres depuis 1987.
Si le prisme du traumatisme est donc important pour mieux l’approcher aujourd’hui, un autre prisme est fondamental pour comprendre sa genèse : la créativité, plus particulièrement dans les domaines de l’architecture, de la littérature, de la musique et de la sculpture et plus récemment le cinéma. Le premier prisme, du traumatisme, étreint aujourd’hui ce peuple dans une souffrance transgénérationnelle. Le deuxième, la créativité, montre que ce peuple embrassait et embrasse toujours les cultures le traversant, et l’aspect le plus spectaculaire en est la saga des écritures par les moines copistes depuis le Moyen Âge. Celle-ci a progressé en portant sur les parchemins puis dans les imprimeries les connaissances des différents peuples : araméens, chaldéens, grecs, arabes, turcs, russes, indiens, hollandais.
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